Stratégie Défense Asie Océanie
Étude 122 - 04/2025

Quand la Chine frappe à la porte de la Nouvelle-Calédonie

Anne-Marie Brady | 1h51min de lecture
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La Nouvelle-Calédonie, également connue sous les noms de Kanaky ou « le Caillou », est une collectivité française sui generis située dans le Pacifique Sud- Ouest. Depuis longtemps, elle est dans le viseur de la République populaire de Chine, qui y voit un territoire « d’importance stratégique » en raison de sa position proche des routes maritimes qui connectent l’Indo-Pacifique et de ses ressources minérales, notamment de nickel et de cobalt, des minerais cruciaux pour le projet de modernisation et d’expansion de l’Armée populaire de libération. Si, jusqu’à récemment, la Nouvelle-Calédonie n’entretenait que des relations très limitées avec la Chine, les contacts se sont rapidement intensifiés depuis 2016. Cette étude analyse les relations entre la Chine et la Nouvelle-Calédonie, notamment les activités d’ingérence étrangère présumées de Pékin, et examine dans quelle mesure celles-ci influent sur l’évolution du statut politique du territoire et de ses politiques. Elle replace également les intérêts et la politique chinoise en Nouvelle-Calédonie dans le cadre plus large de l’agenda stratégique et militaire du Parti communiste chinois dans l’Indo- Pacifique, aujourd’hui principal théâtre de la compétition géostratégique. Cette étude arrive à point nommé alors que la Nouvelle-Calédonie a connu en 2024 des mois de violences et de troubles qui l’ont menée, selon certains observateurs, au bord de la guerre civile. Ces événements ont aiguisé, aux niveaux régional et international, la conscience de l’avenir incertain qui attend Kanaky et du rôle qu’y jouera la Chine.

Introduction

En septembre 2021, des équipages néo-calédoniens qui chassaient le thon dans les eaux du nord de la Nouvelle-Calédonie ont été surpris de voir un navire de reconnaissance électronique de la marine de l’Armée populaire de libération (APL) opérer à leurs côtés. Quoique la navigation dans la zone économique exclusive (ZEE) de la Nouvelle-Calédonie soit autorisée, la présence d’un navire de la marine chinoise a suscité une vive inquiétude. Le navire venait de passer trois semaines à longer la côte est de l’Australie, à proximité d’installations militaires sensibles. Cette observation a plongé de nombreux Néo-Calédoniens – alors soumis à un strict confinement dû à la Covid-19 et à quelques mois seulement d’un référendum crucial pour décider de l’avenir politique du territoire – dans un sentiment de vulnérabilité compréhensible.

La réaction officielle à l’incursion du bateau espion a été discrète, mais les réseaux sociaux néo-calédoniens se sont enflammés. Jusqu’à récemment, la marine chinoise était rarement vue dans les eaux du Pacifique Sud, et encore moins dans la vaste zone maritime de la Nouvelle-Calédonie. Cependant le nombre de visites de navires de l’APL dans le Pacifique a considérablement augmenté au cours des dernières années. Le navire espion est resté dans la ZEE de la Nouvelle-Calédonie pendant une semaine, suivi par une frégate de la marine française, avant de se diriger vers la ZEE de la Nouvelle-Zélande.

En 2016, alors que les relations entre la Chine et la Nouvelle-Calédonie étaient en pleine expansion, un journal calédonien a publié un article intitulé « Quand la Chine frappe à la porte du pays ». Comme le détaille cette étude, la Chine a assurément frappé fort à la porte de la Nouvelle-Calédonie et elle a obtenu une partie, mais pas la totalité, de ce qu’elle voulait. La Chine a un agenda à long terme pour le Pacifique et la place qu’y occupe la Nouvelle-Calédonie.

La France est pleinement consciente de l’intérêt de la Chine pour la Nouvelle-Calédonie, tout comme les dirigeants locaux néo-calédoniens. Lors de sa toute première visite en Nouvelle-Calédonie en 2018, le président français Emmanuel Macron a parlé franchement de ses inquiétudes au sujet des activités de la Chine dans le Pacifique et déclaré : « Dans cette région du globe, la Chine est en train de construire son hégémonie pas à pas, il ne s’agit pas de soulever les peurs mais de regarder la réalité. » Il a reconnu que la Chine était un partenaire économique pour la France, mais a ajouté : « si nous ne nous organisons pas, ce [la puissance chinoise] sera quand même bientôt une hégémonie qui réduira nos libertés et nos opportunités, et que nous subirons ». Quelques jours auparavant, lors d’une visite en Australie, Macron avait annoncé la nouvelle stratégie indo-pacifique de la France visant à développer le rôle de Paris dans la région, notamment en contrant l’expansion de la RPC dans le Pacifique. La déclaration de Macron a signalé un revirement surprenant de la politique française. Un an plus tôt seulement, les gouvernements néo-calédonien et français avaient activement encouragé l’expansion des relations économiques et politiques avec la Chine via un groupe de front uni du PCC, l’Association d’amitié sino-calédonienne ().

Depuis longtemps, la Chine suit de près l’évolution du climat politique en Nouvelle-Calédonie. Une Nouvelle-Calédonie indépendante affaiblirait la puissance militaire et économique mondiale de la France. Une Nouvelle-Calédonie indépendante pourrait également être une force politique influente dans le Pacifique. Comme l’a souligné un média de la RPC en 2021, si la Nouvelle-Calédonie accédait à l’indépendance, elle deviendrait la cinquième plus grande nation du Pacifique Sud, légèrement plus grande que les îles Fidji, et l’un des pays les plus peuplés d’Océanie.

La RPC est devenue un acteur influent dans la région Pacifique au cours des dix dernières années. De nombreuses recherches ont été menées sur les intérêts de la RPC dans le Pacifique anglophone, mais relativement peu d’attention a été accordée par les chercheurs aux relations de la RPC avec le Pacifique francophone. Cette étude passe en revue l’intérêt croissant de la Chine pour le Pacifique, tant anglophone que francophone, et examine la place qu’occupe la Nouvelle-Calédonie dans l’agenda géopolitique global du PCC.

Les activités de la Chine en Nouvelle-Calédonie suscitent une controverse et une attention croissantes depuis quelques années, et beaucoup craignent que la Chine ne se livre à une ingérence étrangère secrète dans le territoire français, comme elle le fait ailleurs dans le Pacifique. En 2021, un analyste basé en France a affirmé qu’« il n’y a pas encore vraiment de preuves tangibles de l’influence de la Chine en Nouvelle-Calédonie, mais il est évident que cela va se développer dans la prochaine décennie ». D’autres commentateurs parlent de la Chine qui positionne ses « pions » au sein du mouvement indépendantiste. Des voix pro-indépendance en Nouvelle-Calédonie affirment que « l’influence chinoise alléguée est instrumentalisée sans vergogne et sans fondement en Nouvelle-Calédonie pour justifier la présence française ». Pendant ce temps, les médias d’État chinois ont accusé les commentaires français sur les intérêts de Pékin en Nouvelle-Calédonie de « diaboliser » la Chine. Il s’agit d’une phraséologie habituelle utilisée par le PCC à l’échelle mondiale pour faire taire les critiques et les analyses sur le parti et ses activités.

La définition de l’« ingérence étrangère » utilisée par les Five Eyes est la suivante : « les activités coercitives, trompeuses et clandestines des gouvernements étrangers, des acteurs et de leurs mandataires, visant à semer la discorde, à manipuler le discours public, à biaiser l’élaboration des politiques ou à perturber les marchés dans le but de nuire à nos nations et nos alliés ». Comme le détaille cette étude, les activités d’ingérence étrangère de la Chine en Nouvelle-Calédonie ont été trompeuses et clandestines ; elles ont exposé la Nouvelle-Calédonie au risque de coercition économique en raison d’une dépendance accrue vis-à-vis du marché chinois, et elles sont liées aux efforts transpacifiques de la Chine, qui pourraient remodeler la sécurité dans l’Indo-Pacifique.

Les activités d’ingérence étrangère – ce que le PCC appelle le « travail de front uni international » () – sont au cœur de la politique étrangère agressive du secrétaire général du PCC, Xi Jinping. La politique étrangère de l’ère Xi suit une approche en trois volets : 1) les interactions d’État à État ; 2) l’emploi de la force militaire ; et 3) les opérations secrètes menées par le biais de l’ingérence étrangère et de l’espionnage. Le PCC soutient des activités d’ingérence étrangère dans tous les États et territoires du Pacifique. Les efforts de la Chine ont affaibli les systèmes politiques du Pacifique, créé une dépendance à l’endettement, menacé la souveraineté et la sécurité, et affecté les droits des résidents chinois du Pacifique à la liberté d’expression, d’association et de religion. Ces menaces ont pu se produire parce que les gouvernements ont privilégié la prospérité économique et que les grands pays de la région sont restés pour la plupart silencieux.

En 2014, Xi Jinping a prononcé un discours sur l’importance du travail de front uni, le qualifiant d’une des « armes magiques » du PCC. Le PCC est un parti politique révolutionnaire marxiste-léniniste, et le front uni était une tactique de base de Lénine. Le travail de front uni est un élément crucial du travail souterrain ou secret du PCC (). Le travail de front uni est la tâche de tous les membres du parti et des agences du parti-État-armée-marché, et pas simplement d’une seule organisation. Au moins 70 % des PDG des grandes entreprises chinoises sont membres du parti. Cela signifie que leurs entreprises sont tenues de participer au travail de front uni. Le PCC décrit son approche des relations étrangères comme une « diplomatie totale ». Cela signifie que tous les canaux possibles sont utilisés pour soutenir les intérêts du PCC.

En Nouvelle-Calédonie, les principaux vecteurs des activités d’ingérence étrangère du PCC semblent être les efforts de la Chine pour utiliser les liens et l’activité des Chinois ethniques sur le territoire, le ciblage des élites économiques et politiques néo-calédoniennes, et les tentatives d’intégrer la Nouvelle-Calédonie dans l’Initiative « la Ceinture et la Route ». Cela est cohérent avec les activités d’ingérence étrangère du PCC dans l’ensemble de la région Pacifique. La Nouvelle-Calédonie, territoire caractérisé par un mélange de pouvoirs politiques divisés et dévolus, est une étude de cas intéressante à comparer avec les lieux d’autres efforts d’ingérence étrangère du PCC dans le monde. Cette étude évalue si ces pouvoirs politiques partagés, l’instabilité politique et les inégalités économiques rendent la Nouvelle-Calédonie plus vulnérable aux activités d’ingérence étrangère du PCC. Il se conclut par des recommandations sur les moyens de renforcer la résilience face à l’ingérence étrangère de la Chine en Nouvelle-Calédonie et dans tout le Pacifique.

I. Pourquoi la Chine s’intéresse à la Nouvelle-Calédonie

La Chine a des intérêts directs en Nouvelle-Calédonie, comme l’achat de nickel et le futur statut politique du territoire, ainsi que des intérêts stratégiques et sécuritaires plus larges dans toute la région indo-pacifique. La Nouvelle-Calédonie occupe une place importante dans les rapports chinois sur certains sujets, comme les sources de nickel. Elle apparaît également dans des discussions plus larges en langue chinoise sur la géopolitique dans le Pacifique. Il faut donc ici passer en revue ces intérêts et expliquer comment ils sont liés à la Nouvelle-Calédonie, à son peuple et à son développement.

Géopolitique

La Chine a de forts intérêts géostratégiques en Nouvelle-Calédonie. Un article de 1987 indiquait que la Nouvelle-Calédonie « revêt une grande importance stratégique dans le Pacifique Sud ». Un rapport de 2018 notait :

La situation géographique de la Nouvelle-Calédonie est très importante. Elle est située près du tropique du Capricorne et constitue le troisième plus grand archipel de l’océan Pacifique. Son territoire est petit, mais il garde le passage maritime du Pacifique Nord à l’Antarctique. C’est un site crucial pour les routes maritimes et aériennes et les câbles sous-marins sur tous les continents. Il y en a des centaines. Les routes de transport maritime et aérien passent par ici. [La Nouvelle-Calédonie] est un emplacement extrêmement important [du point de vue de] la stratégie de transport international.

En 2021, une autre source officielle décrivait le territoire insulaire comme « une base militaire et stratégique importante pour la France dans [la région Pacifique] ».

L’archipel de la Nouvelle-Calédonie a suscité l’intérêt des grandes puissances de toutes les époques. La Nouvelle-Calédonie partage des frontières maritimes avec l’Australie, les Fidji, les îles Salomon et le Vanuatu. Historiquement, Tahiti et la Nouvelle-Calédonie étaient des points de relais pour les liaisons de la France avec l’Amérique du Sud et l’Antarctique. Le territoire est un point d’arrivée pour deux câbles internet dans le Pacifique, et il y en aura bientôt un troisième.

La Nouvelle-Calédonie présente un intérêt particulier pour la Chine car c’est un territoire stratégiquement important pour la France, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les États-Unis, ainsi que pour tous les États insulaires du Pacifique. En 1946, le comité des territoires du Congrès américain a identifié la Nouvelle-Calédonie comme faisant partie de la ligne de défense des États-Unis. Si une puissance hostile contrôlait la Nouvelle-Calédonie – ou son voisin, les îles Salomon – elle pourrait bloquer l’accès de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande et des territoires insulaires du Pacifique aux États-Unis, à l’océan Indien et jusqu’à l’Asie du Sud-Est et du Nord-Est. Les petits États insulaires du Pacifique, comme la plupart des États de cette dimension, sont incapables de se défendre en période de conflit. Le New Zealand Defence Assessment de 2021 a affirmé que, si un État qui ne partage pas les valeurs et les intérêts de sécurité de la Nouvelle-Zélande (en d’autres termes, la RPC) établissait une base militaire ou une installation à double usage dans le Pacifique, cela « modifierait fondamentalement l’équilibre stratégique de la région ». Le Defence Strategic Update de l’Australie en 2020 indique que le pays est très préoccupé par la possibilité de « l’établissement de bases militaires, qui pourrait saper la stabilité dans l’Indo-Pacifique et notre région immédiate ». En 2022, le président américain Biden et la Première ministre néo-zélandaise Ardern ont publié une déclaration commune qui faisait écho à ces préoccupations.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Nouvelle-Calédonie a joué un rôle fondamental en tant que base militaire pour les troupes américaines et néo-zélandaises qui défendaient le Pacifique élargi. C’était un site clé pour la défense avancée de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande afin d’empêcher le Japon impérial de s’établir dans le Pacifique Sud. Lorsque la France est tombée aux mains des nazis en 1940, les colons de Nouvelle-Calédonie ont voté pour soutenir la France libre et ont évincé le gouverneur pro-Vichy. L’Australie a apporté son aide en faisant venir un gouverneur de la France libre sur un navire de la Royal Australian Navy, et a peu après stationné une garnison de soldats de l’armée australienne en Nouvelle-Calédonie.

De 1942 à 1945, Nouméa, la capitale de la Nouvelle-Calédonie, a été la principale base de la flotte américaine dans le Pacifique Sud. Quelque 15 000 soldats néo-zélandais et 100 000 soldats américains ont stationné en Nouvelle-Calédonie pendant la Seconde Guerre mondiale, soit plus du double de la population néo-calédonienne de l’époque. Pendant la guerre, environ 1 million de combattants américains ont passé du temps en Nouvelle-Calédonie. Avec les îles d’Efate et d’Espiritu Santo au Vanuatu (Nouvelles-Hébrides), le territoire a servi de tremplin pour les batailles décisives des États-Unis contre le Japon à Guadalcanal, dans les îles Salomon, à l’île de Midway et dans la mer de Corail.

Les activités de la Chine dans le Pacifique Sud-Ouest tirent des leçons des actions du Japon impérial dans le Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale et de l’Union soviétique pendant la guerre froide. Cependant, au lieu d’une guerre cinétique, la Chine utilise des activités de zone grise et d’ingérence étrangère pour atteindre ses objectifs. La Force de défense australienne définit les activités de zone grise comme des actes d’affirmation ou de coercition militaires et non militaires visant à atteindre des objectifs stratégiques. Au cours des dix dernières années, la Chine a fourni des véhicules et des navires militaires, des uniformes, une formation et des infrastructures militaires aux forces armées des Fidji, de la Papouasie-Nouvelle-Guinée et des Tonga, ainsi qu’aux forces de police du Vanuatu, des Samoa et des îles Salomon. La Chine semble maintenant utiliser les récentes crises humanitaires dans le Pacifique pour normaliser et consolider la présence de l’APL dans la région. Le Commandement du théâtre sud de l’APL à Guangzhou, qui a mené de vastes exercices militaires dans le Pacifique occidental au cours des deux dernières années, dirige cette initiative. Guangzhou est également le site de la plateforme permanente d’aide humanitaire de la Chine pour les crises dans le Pacifique.

En février 2022, deux navires de l’APL ont visé avec un laser un avion de la Force de défense australienne qui les observait dans la mer d’Arafura, juste au nord de l’Australie, puis ont transité par le point d’étranglement du détroit de Torres jusqu’à la mer de Corail. En mai 2022, un navire espion de l’APL a foncé vers Exmouth, en Australie-Occidentale, où se trouve la station de communication navale Harold E. Holt, une station de communication navale commune à l’Australie et aux États-Unis – la station de transmission la plus puissante de l’hémisphère sud.

En mars 2022, la nouvelle alarmante que les îles Salomon prévoyaient de signer un accord de sécurité avec la RPC a éclaté, ouvrant la voie à une base militaire permanente et à des postes d’écoute de renseignement. L’accord a été signé en avril 2022. Il a des implications pour la sécurité de l’ensemble de la région Pacifique. Selon la version préliminaire de l’accord, la Chine peut envoyer du personnel militaire, un soutien en matière de renseignement et d’information, des policiers et d’autres personnels armés à la demande du gouvernement des îles Salomon. Fort de son succès aux îles Salomon, la Chine a révélé en mai 2022 des plans pour un accord de sécurité avec dix États membres du Forum des îles du Pacifique, à l’exclusion de deux membres, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. La plupart des dirigeants des îles du Pacifique ont refusé de signer l’accord proposé, mais de nombreux aspects de celui-ci semblent avoir été mis en œuvre de manière dans certains États. En juin 2023, le gouvernement des îles Salomon a signé un accord de police avec la Chine. Le ministère de la Sécurité publique (MSP) fait partie de la communauté chinoise du renseignement, chargé du contre-espionnage et du contrôle de l’activité dissidente en Chine et parmi la diaspora. La Chine a envoyé des officiers du MSP aux Fidji, à Kiribati, aux Salomon et au Vanuatu, et négocie pour faire de même aux Tonga. En juin 2024, la Chine a étendu la présence de ses garde-côtes à toutes les zones de pêche du Pacifique. La garde côtière chinoise, largement utilisée pour des opérations en zone grise dans les eaux disputées, est désormais légalement autorisée à monter à bord de tout navire de pêche étranger en haute mer dans les première, deuxième et troisième chaînes d’îles.

Le rôle de la Nouvelle-Calédonie dans la présence militaire et de renseignement de la France

Le Pacifique Sud et l’océan Austral sont des régions prioritaires pour la stratégie politique et militaire française, et sont vitaux, plus largement, pour la stratégie indo-pacifique de la France. Le président français Emmanuel Macron a décrit la Nouvelle-Calédonie comme l’un des « ancrages » de la France dans l’Indo-Pacifique. Les forces militaires françaises basées en Nouvelle-Calédonie, ainsi que la Royal Australian Navy, naviguent régulièrement à travers le point d’étranglement du détroit de Torres, la route la plus directe entre les océans Indien et Pacifique, et l’entrée de Jomard, qui relie la navigation traversant le Pacifique Nord et le Pacifique Sud. Si le détroit de Malacca et d’autres détroits indonésiens clés étaient bloqués, le détroit de Torres pourrait devenir une voie navigable cruciale pour le commerce mondial. Les forces japonaises impériales ont utilisé l’entrée de Jomard pour tenter d’envahir Port Moresby en 1941. Les analystes chinois ont pris note de l’importance de la Nouvelle-Calédonie pour la stratégie de la France dans la région. Un rapport de 2018 dans le magazine de Xinhua commentait : « l’existence de territoires d’outre-mer a considérablement étendu la présence militaire de la France et constitue une pièce importante de la stratégie mondiale de la France ».

Les atouts militaires français sont l’un des facteurs qui empêchent la Chine de modifier l’équilibre des forces dans l’Indo-Pacifique, et plus particulièrement dans le Pacifique Sud. La France et les États-Unis sont les seuls acteurs de la région à disposer de réseaux de bases militaires dans le monde entier (Figure 1), et de réseaux mondiaux de communications militaires basés sur un territoire souverain. Si la France devait perdre l’un de ses territoires du Pacifique, et l’accès à la vaste zone maritime qu’ils fournissent, son influence et son statut mondial diminueraient de manière significative. Cette situation servirait les intérêts de la Chine et de la Russie.

Figure 1 : Forces militaires françaises outre-mer

Source : Direction générale des relations internationales et de la stratégie, La France et la sécurité dans l’Indo-Pacifique en ligne

Les territoires français du Pacifique, la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française, fournissent une base logistique majeure pour les ressources militaires de l’OTAN et l’Agence spatiale européenne. En 2008, la France a construit un nouveau quartier général militaire à Nouméa pour ses forces du Pacifique. Les Forces armées en Nouvelle-Calédonie (FANC) sont composées d’environ 2 000 soldats, réservistes et civils basés à Bourail, Tontouta, Mont-Dore et Nouméa. Les forces françaises en Nouvelle-Calédonie sont soutenues par l’ensemble des Forces armées françaises, y compris le porte-avions Charles de Gaulle (x)À plusieurs reprises, des avions de chasse et des ravitailleurs en vol de l’Armée de l’air et de l’espace ont démontré leur capacité à opérer dans le Pacifique(x)

La Nouvelle-Calédonie revêt également une réelle importance pour les capacités de renseignement de l’armée française. En 2005, la Direction générale de la sécurité extérieure a installé un poste d’écoute sur la base aérienne 186 Lieutenant Paul Klein, qui partage la piste avec l’aéroport international de Nouméa – La Tontouta. Cela fait partie d’un réseau international équivalent au dispositif de renseignement d’origine électromagnétique de la National Security Agency (NSA) américaine. La base aérienne 186 Lieutenant Paul Klein sert également au suivi des missiles et des satellites dans l’espace.

La Nouvelle-Calédonie revêt également une importance militaire en tant que site utile pour la recherche dans l’espace proche et les stations terrestres de satellites. Les navires de la classe Yuan Wang de l’Armée populaire de libération se déploient dans le Pacifique lors des lancements de missiles et de satellites, utilisant Papeete et Suva comme ports d’escale. La Chine utilise ses ambassades et consulats du Pacifique comme sites pour les stations terrestres du service de navigation Beidou. Comme le GPS, Beidou est une technologie militaire cruciale pour le C4ISR. La Chine n’a pas encore d’ambassade ni de consulat en Nouvelle-Calédonie, elle n’y dispose donc pas encore de station terrestre Beidou. Au lieu de cela, elle fait appel à des sociétés privées pour héberger des stations de référence équipées de Beidou en Nouvelle-Calédonie ; l’une est à Nouméa et l’autre à Koumac. Les stations terrestres et les stations de référence fonctionnent ensemble pour fournir une précision au centimètre près pour le positionnement et le ciblage par satellite.

Si la Nouvelle-Calédonie devait accéder à l’indépendance sans le soutien financier et sécuritaire de la France, cela affaiblirait immédiatement la sécurité régionale dans le Pacifique. La France apporte une contribution majeure à la défense dans le cadre du partenariat FRANZ, un partenariat entre l’Australie, la France et la Nouvelle-Zélande signé en 1992 qui encadre la coordination entre les trois gouvernements pour aider les pays insulaires du Pacifique (PIP) frappés par une catastrophe, lorsqu’ils le demandent. L’Australie, la France, la Nouvelle-Zélande et les États-Unis (avec le Royaume-Uni et le Japon en tant qu’observateurs) ont établi le Forum quadrilatéral de coordination de la défense du Pacifique (le Quad), contribuant à surveiller et à protéger les ZEE des PIP et la haute mer régionale, ainsi qu’au renforcement des capacités et des compétences des PIP. Par le biais de leurs mécanismes bilatéraux et multilatéraux, la France, la Nouvelle-Zélande, les États-Unis et l’Australie fournissent des formations en matière de défense et de sécurité à d’autres partenaires du Pacifique tels que les Fidji, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, les îles Salomon, les Tonga et le Vanuatu, dans le cadre d’exercices conjoints et de programmes d’études.

Sans une forte présence militaire française dans le Pacifique, les États et territoires insulaires du Pacifique pourraient être des cibles faciles pour une puissance hostile, tout comme ils l’étaient en 1941. L’Australie et la Nouvelle-Zélande devraient dépenser beaucoup plus d’argent pour se défendre et défendre les pays de la région, et en temps de conflit, elles pourraient être coupées de leurs partenaires militaires, tels que les États-Unis et le Japon.

En 2021, un rapport publié par le groupe indépendantiste FLNKS a proposé deux scénarios pour la défense d’une Nouvelle-Calédonie indépendante : 1) la Nouvelle-Calédonie pourrait établir des accords de défense avec une puissance voisine, qui pourrait être l’Australie, la France ou « un autre pays » ; ou 2) elle pourrait suivre le modèle de Djibouti. Djibouti surplombe la route maritime clé entre l’Europe, le golfe Persique et l’Asie : le détroit de Bab el-Mandeb. C’est à Djibouti que l’APL a établi sa toute première base à l’étranger avec plusieurs milliers de militaires et un vaste quai régulièrement utilisé par les navires de l’APL. La dette de Djibouti envers la Chine équivaut à 43 % de son PIB. Djibouti abrite également une base américaine de 4 000 hommes, 1 500 soldats français, la seule base étrangère des Forces d’autodéfense japonaises, ainsi qu’une présence militaire du Royaume-Uni, de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne, des Émirats arabes unis et de l’Arabie saoudite. Les différents États espionnent continuellement les capacités des uns et des autres. Il y a presque autant de travailleurs du sexe que de militaires, et c’est une plaque tournante du trafic sexuel de femmes et d’enfants vulnérables. Ce n’est pas un modèle attrayant pour l’avenir de la Nouvelle-Calédonie.

Si la Nouvelle-Calédonie suivait effectivement le modèle de Djibouti ou invitait « un autre pays » à établir une présence militaire, cela pourrait accentuer les tensions entre grandes puissances dans la région du Pacifique, ce qui changerait radicalement l’ordre stratégique qui a maintenu la paix dans le Pacifique depuis 1945. En 2022, la Première ministre samoane, Fiamē Naomi Mata’afa, a déclaré qu’elle et d’autres dirigeants du Pacifique n’aimeraient pas encourager « d’une quelconque manière » des scénarios dans lesquels des forces militaires d’autres pays viendraient dans le Pacifique.

Ressources

La Chine s’intéresse également beaucoup à la Nouvelle-Calédonie en raison de ses riches ressources minérales. La Chine développe ses capacités de production à l’étranger pour s’assurer des approvisionnements suffisants à usage militaire et civil sur son territoire. L’expansion en cours de l’équipement et des capacités de l’APL (la plus grande expansion militaire au monde) rend l’accès au nickel de la plus haute importance pour la Chine. De plus, la Chine accapare le marché mondial des dispositifs de stockage d’énergie et des véhicules électriques grand public et a besoin, par conséquent, d’un approvisionnement garanti en nickel. La Nouvelle-Calédonie possède 25 % des ressources mondiales de nickel, la troisième réserve mondiale, et a été autrefois, et pourrait être de nouveau, le plus grand producteur de ferronickel. La Nouvelle-Calédonie est riche en cobalt, un minerai très rare utilisé dans des applications militaires stratégiques telles que le guidage des missiles et les radars, ainsi que dans des applications commerciales et industrielles. La mine de Goro, dans le Sud, produit 3 % de l’approvisionnement mondial en cobalt. La Nouvelle-Calédonie possède également des gisements potentiels d’or, d’argent, de cuivre, de plomb et de zinc dans la Province Nord, et des ressources en hydrocarbures inexplorées dans sa ZEE.

Un rapport du département américain de la Défense de 1954 qualifiait le nickel de métal « se rapprochant le plus d’un véritable “métal de guerre” [qui] mérite la priorité absolue parmi les matériaux faisant l’objet de mesures de conservation ». Le nickel est utilisé dans un large éventail de matériel militaire, des missiles et des chars aux satellites. Un rapport de 2019 pour les industries non ferreuses en Chine souligne que le nickel est un métal crucial pour les industries de la défense et de l’aérospatiale du pays. Comme cela a été indiqué, le nickel est également essentiel pour la production de voitures électriques en Chine. Les véhicules électriques ont des utilisations militaires et civiles. Les véhicules militaires qui utilisent des systèmes de propulsion électriques ou hybrides ont une image thermique plus faible, ce qui rend leur détection plus difficile.

La Chine cherche à conclure des accords à long terme avec les producteurs étrangers et nationaux. Les analystes chinois des minerais se tournent vers la Nouvelle-Calédonie pour sécuriser un accès stable au nickel et au cobalt. Il existe des informations détaillées sur la société, la politique, l’économie et les ressources de la Nouvelle-Calédonie dans des sources chinoises écrites spécifiquement comme des guides pour les futurs investissements des entreprises chinoises :

  • Un rapport de 2016 évaluant le nickel néo-calédonien dans une revue financière chinoise soulignait que « les ressources en minerai de nickel latéritique développées [en Nouvelle-Calédonie] représentent moins de la moitié de ses réserves récupérables, et le potentiel d’augmentation future de la production est énorme ».
  • Une « Analyse de la stratégie d’investissement dans les ressources en nickel de Nouvelle-Calédonie » de 2016 pour le projet national chinois de métaux non ferreux a présenté « les conditions naturelles et sociales de la Nouvelle-Calédonie, les politiques et réglementations en matière de fiscalité et de gestion des entreprises, les caractéristiques des ressources en nickel et l’état actuel des entreprises minières » afin de « fournir des informations aux entreprises chinoises pour investir dans les ressources en nickel en Nouvelle-Calédonie ».
  • Un rapport de 2018 sur la sécurité des ressources en nickel de la Chine et la stratégie d’internationalisation indiquait que « les futurs domaines d’investissement dans le nickel ont principalement les options suivantes : l’Indonésie, les Philippines et la Nouvelle-Calédonie – où il y a d’abondantes ressources latéritiques, de faibles coûts d’extraction, des lois et réglementations minières relativement complètes et une logistique relativement pratique ; les mines de sulfure de nickel sont très riches et la position géographique est supérieure ».
  • Une évaluation de 2020 des ressources minérales de la Nouvelle-Calédonie par le Nanjing Geological Survey a déclaré que « le développement et l’utilisation rationnels des ressources en nickel de la Nouvelle-Calédonie revêtent une grande importance pour garantir la sécurité des approvisionnements en nickel de la Chine ».
  • En 2020, la China Geological Survey a déclaré aux investisseurs potentiels en Nouvelle-Calédonie qu’« alors que la principale force politique en Province Nord de Nouvelle-Calédonie est pro-indépendance, la principale force politique en Province Sud est contre l’indépendance de la France ». Par conséquent, elle a conseillé que « lorsque les entreprises financées par la Chine investissent, elles doivent prêter une attention particulière à la zone où se situe le projet » et faire leur proposition en conséquence.

La Nouvelle-Calédonie intéresse également la Chine en raison de ses riches ressources marines, notamment la bêche-de-mer, le thon et les crevettes. La société SODIL de l’assemblée provinciale des îles Loyauté, qui aide à financer le FLNKS, exporte de la bêche-de-mer et de la nacre en Chine, avec des rendements élevés. La Nouvelle-Calédonie possède un secteur aquacole en plein essor, avec un potentiel d’expansion, dans lequel les trois provinces cherchent à investir. Comme détaillé ci-dessous, la Chine a exprimé un intérêt pour investir dans ce secteur en Nouvelle-Calédonie.

Intérêts diplomatiques

L’attrait de la Nouvelle-Calédonie pour la Chine provient également des votes qu’elle apporte dans les organisations internationales. Bien que le territoire ne soit pas encore totalement indépendant, l’accord de Nouméa confère au gouvernement néo-calédonien le droit de représentation extérieure dans la région et dans les agences du Pacifique. Il peut également négocier des accords avec ces entités dans ses domaines de responsabilité désignés. La Nouvelle-Calédonie est membre de l’Union internationale des télécommunications, de l’Union postale universelle, de l’UNESCO (membre associé), de l’Organisation météorologique mondiale, du Comité international olympique, de l’Organisation internationale de la Francophonie, de la Communauté du Pacifique et du Forum des îles du Pacifique. La Chine est également membre ou partenaire de la plupart de ces organisations et cherche un soutien pour ses politiques et les représentants qu’elle souhaite dans les organisations internationales.

La Nouvelle-Calédonie se distingue quelque peu des autres États. Seuls l’Australie, l’Indonésie, le Japon, la Nouvelle-Zélande et le Vanuatu y ont des consuls généraux, tandis que l’Allemagne, la Belgique, l’Italie, le Japon, la Suisse et le Vietnam ont des consuls honoraires. En 2019, la Chine a annoncé qu’elle prévoyait également d’établir un consulat honoraire en Nouvelle-Calédonie, mais cela ne s’est pas encore concrétisé. Officiellement, la seule représentation de la Chine en Nouvelle-Calédonie se fait via l’ambassade de la RPC à Paris, tandis que l’assistance consulaire est fournie via l’ambassade de la RPC au Vanuatu. L’ambassadeur de la RPC en France s’est rendu deux fois en Nouvelle-Calédonie, en 2007 et 2017.

Le président du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie est le représentant légal pour les affaires extérieures néo-calédoniennes. L’indépendantiste Louis Mapou, leader de l’Union nationale pour l’indépendance affiliée au FLNKS, a été élu président en 2021. La politique étrangère de la Nouvelle-Calédonie est de la responsabilité de la minuscule Cellule de coopération régionale et des relations extérieures (SCRRE), créée en 2003. Elle est hébergée dans un petit bâtiment de deux étages à Nouméa, derrière un hôpital délabré construit dans les années 1870. Elle ne semble pas bien dotée en ressources. Ce n’est pas un ministère des Affaires étrangères en tant que tel, puisque la France conserve les pouvoirs diplomatiques, judiciaires et de défense. La Nouvelle-Calédonie a placé des délégués dans les ambassades françaises de cinq pays du Pacifique (Australie, Nouvelle-Zélande, Vanuatu, Fidji, Papouasie-Nouvelle-Guinée). L’accord de Nouméa de 1998 permet à la Nouvelle-Calédonie d’être représentée dans les ambassades françaises du Pacifique, et plusieurs de mes sources d’entretiens m’ont dit que cela inclut potentiellement la Chine. Le ministère français des Affaires étrangères contribue à la formation de ce personnel des relations extérieures. Les activités de la SCRRE ont été affectées par le bras de fer entre les partis indépendantistes et ceux du au sein du Congrès néo-calédonien. L’agence doit obtenir la coopération du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie et du gouvernement français, tout en essayant d’établir des relations extérieures avec des gouvernements étrangers. L’ancien directeur de la SCRRE a déclaré que c’est « un rôle très délicat ».

Intérêts stratégiques régionaux et mondiaux

La RPC a prêté une attention particulière au processus de décolonisation de la Nouvelle-Calédonie. L’indépendance de la Nouvelle-Calédonie pourrait avoir un effet domino sur les territoires d’outre-mer de la France ailleurs dans le monde. Le statut politique de la Nouvelle-Calédonie est un baromètre pour les autres territoires français du Pacifique, la Polynésie française et Wallis-et-Futuna, mais aussi pour la Corse en Méditerranée, et les départements d’outre-mer de la France dans l’océan Indien et les Caraïbes. Si la Chine pouvait avoir une présence militaire dans une Nouvelle-Calédonie indépendante, cela constituerait une menace directe pour l’ordre régional existant. Une Nouvelle-Calédonie indépendante et proche de la Chine pourrait également être une force politique influente dans le Pacifique.

Les commentaires d’un article de 1987 d’un groupe de réflexion de la RPC semblent aujourd’hui prémonitoires, compte tenu des troubles actuels en Nouvelle-Calédonie. Ils reflètent l’évaluation à long terme de la Chine de la situation stratégique dans le Pacifique :

Une fois que le mouvement d’indépendance nationale de la Nouvelle-Calédonie sera mis à profit par une superpuissance, des changements défavorables aux États-Unis se produiront dans l’équilibre stratégique du Pacifique Sud. D’autre part, si les États-Unis soutiennent le mouvement d’indépendance nationale de la Nouvelle-Calédonie, il pourrait s’étendre à d’autres îles et territoires sous tutelle du Pacifique et encourager d’autres peuples à lancer leur propre mouvement d’indépendance. C’est ce que les États-Unis n’aimeraient pas voir.

En 2014, des chercheurs chinois ont prédit que l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie était « imminente ». La RPC cherche des partenaires diplomatiques, en concurrence avec la République de Chine (Taïwan). Pékin ferait pression pour qu’une Nouvelle-Calédonie indépendante établisse immédiatement des relations diplomatiques.

La Nouvelle-Calédonie est économiquement importante dans le Pacifique, et si la Chine était en mesure d’influencer des secteurs clés, cela pourrait avoir un impact régional plus large. Par exemple, Pacific Energy Pty Ltd, une entreprise privée appartenant à la Nouvelle-Calédonie et à la Polynésie française, contrôle non seulement les stations-services en Nouvelle-Calédonie, mais aussi toutes les nombreuses stations-services des PIP et de la Polynésie française, et fournit du carburant d’aviation et des lubrifiants à la région. En 2019, des rumeurs ont circulé selon lesquelles Pacific Energy avait reçu une offre d’achat d’une entreprise chinoise. Si elle avait abouti, cela aurait signifié qu’une entité chinoise aurait pris le contrôle des approvisionnements en pétrole et en essence de tous les petits États insulaires en développement et des territoires français du Pacifique.

Connexions historiques et messages du PCC

L’histoire archéologique et moderne de la Nouvelle-Calédonie revêt un intérêt idéologique pour le PCC et joue un rôle modeste dans des récits plus larges. Les Kanaks, peuple autochtone de Nouvelle-Calédonie, descendent des navigateurs austronésiens du Pacifique, réputés pour leur poterie, découverte pour la première fois à Lapita, dans le nord de la Grande Terre néo-calédonienne. L’expansion austronésienne a originellement débuté depuis l’île de Taïwan. Néanmoins, des chercheurs de la République populaire de Chine affirment que l’histoire archéologique austronésienne remonte au sud-est de l’île de Hainan, partie intégrante de la RPC. Ceci s’inscrit dans le récit officiel dominant du PCC, qui promeut l’idée que les intérêts de la Chine moderne dans le Pacifique Sud-Ouest datent d’au-delà de l’histoire écrite.

Les politiques coloniales brutales de la France à l’encontre de la population autochtone kanake occupent une place prépondérante dans les discussions académiques et médiatiques chinoises sur la Nouvelle-Calédonie. Un article de 2021 paru dans , une publication de l’Académie chinoise des sciences sociales sous la direction du département de la Propagande du Comité central du PCC, déclarait :

Particulièrement après la découverte des mines de nickel locales, le gouvernement français a introduit un grand nombre de travailleurs d’autres régions d’Asie et du Pacifique pour piller les richesses et les faire travailler dans les mines, ce qui a gravement réduit l’espace vital des populations autochtones. Les conflits persistants et les maladies d’origine étrangère ont eu un effet mortel sur le peuple kanak, dont la population a été réduite de moitié en soixante-dix ans environ. Aujourd’hui, les Kanaks, qui étaient à l’origine les propriétaires de cette terre, sont devenus une minorité.

La Nouvelle-Calédonie est une société fortement stratifiée et l’une des sociétés les moins égalitairement développées au monde. Les commentaires en langue chinoise sur la société néo-calédonienne soulignent fréquemment ses disparités économiques et sa stratification sociale et raciale. Une évaluation parue dans le magazine de Xinhua observait : « La Nouvelle-Calédonie reçoit chaque année 1,3 milliard d’euros de subventions du gouvernement central français. Parallèlement, elle dépend également de la France en matière de défense et d’éducation. Mais les populations autochtones vivent dans la pauvreté, avec des taux d’éducation et d’emploi inférieurs à ceux des Blancs. »

Le soutien de la Chine à la décolonisation en Nouvelle-Calédonie et sa mise en lumière des politiques racistes et brutales du passé rencontrent un écho auprès de nombreuses élites politiques du Pacifique. En ce sens, l’histoire de la Nouvelle-Calédonie est aussi celle du Pacifique. Le PCC lui-même ne reconnaît pas le concept d’indigénéité dans sa propre société et réprime brutalement les minorités ethniques telles que les Ouïghours et les Tibétains dans un projet colonialiste visant à créer un État-nation unifié.

L’historiographie du PCC mentionne également la Nouvelle-Calédonie dans le contexte du rôle tragique du territoire en tant que colonie pénale pour la Commune de Paris, et particulièrement en relation avec l’héroïne de la Commune, Louise Michel, qui y fut exilée. Cela est significatif du point de vue de la place de la Commune de Paris dans l’histoire internationale du communisme, mais il s’agit d’un récit destiné aux audiences nationales.

Troubles de 2024

La Chine s’est montrée très circonspecte dans ses commentaires publics concernant les troubles sociaux massifs qui agitent la Nouvelle-Calédonie depuis début mai 2024, déclenchés par l’adoption par la France d’une législation élargissant l’éligibilité électorale sur le territoire. Au moment d’écrire cette étude, on estime que ces troubles ont causé environ 2,2 millions d’euros de dégâts, avec des centaines de voitures, de maisons et d’entreprises privées pillées et incendiées. Aucun rapport ne fait état d’entreprises chinoises ciblées, bien que la capitale, Nouméa, abrite un important quartier chinois. Ailleurs dans le Pacifique, lorsque des troubles éclatent, ce sont généralement les entreprises chinoises qui subissent les dommages les plus importants.

Les médias traditionnels et non traditionnels de la République populaire de Chine (RPC) sont très strictement contrôlés par le Parti communiste chinois (PCC). Leurs commentaires limités sur les troubles en cours et l’impasse politique en Nouvelle-Calédonie indiquent donc une orientation officielle sur la manière d’aborder la situation. L’instruction habituelle en temps de crise ou sur des sujets politiquement sensibles est que tous les médias de la RPC suivent la ligne adoptée par Xinhua (l’agence de presse officielle de la RPC). Cependant, il s’agit d’une situation très délicate à couvrir pour Xinhua, qui ne dispose pas de journaliste établi en Nouvelle-Calédonie et ne peut y envoyer de reporters. Les commentaires de Xinhua se sont donc principalement fait l’écho de la couverture médiatique française des troubles, mais même ces rapports ont été rares. Xinhua compile également un service de publication interne à l’intention des dirigeants du PCC, on peut donc s’attendre à ce qu’une couverture plus détaillée y apparaisse. Le réseau de télévision international de la Chine, CGTN English, a fourni une couverture plus importante, mais là encore en relayant uniquement les reportages étrangers.

Le 27 mai, le ministère chinois des Affaires étrangères (MAE) a qualifié les troubles en cours d’« émeutes » (). Le MAE n’a fait aucun autre commentaire sur la situation politique en Nouvelle-Calédonie. Cette déclaration a été émise dans le contexte de l’annonce par le MAE du rapatriement réussi d’un groupe de touristes chinois bloqués en Nouvelle-Calédonie. Depuis la crise libyenne de 2011, la RPC préfère utiliser l’Armée populaire de libération (APL) pour évacuer les ressortissants d’origine chinoise en cas de crise. De nombreux autres États utilisent également leurs forces armées pour évacuer leurs citoyens dans des situations de crise. Le 20 mai 2024, la Nouvelle-Zélande et l’Australie ont reçu l’autorisation de la France d’utiliser leurs avions militaires pour évacuer leurs ressortissants de Nouvelle-Calédonie. Cependant, il semble que la France n’ait pas accordé à la Chine la permission d’utiliser un avion de l’APL pour évacuer ses ressortissants de Nouvelle-Calédonie. Au lieu de cela, cinq jours après les Australiens et les Néo-Zélandais, les citoyens chinois bloqués en Nouvelle-Calédonie ont été évacués sur un vol affrété d’Aircalin. Ils ont d’abord été transportés à Singapour, puis ont pris des vols commerciaux vers la Chine.

Au cours des deux premières semaines de troubles, le gouvernement français a interdit l’application chinoise de médias sociaux TikTok () en Nouvelle-Calédonie, car elle était utilisée pour propager de la désinformation. Le Premier ministre français, M. Attal, a déclaré que TikTok était interdit « en raison des ingérences et de la manipulation dont fait l’objet la plateforme, dont la maison mère est chinoise. L’application est utilisée en tant que support de diffusion de désinformation sur les réseaux sociaux, alimenté par des pays étrangers, et relayé par les émeutiers ». Les médias chinois en langue chinoise n’ont pas fait état de cette interdiction, ni de sa levée ultérieure. Cependant, CGTN English a relayé un bref rapport de Reuters lorsque l’interdiction a été levée.

La Nouvelle-Calédonie est le deuxième plus grand fournisseur de nickel de la Chine. Les médias chinois spécialisés dans le domaine des minéraux ont suivi l’impact des troubles sur l’industrie du nickel en Nouvelle-Calédonie et sur les prix mondiaux du nickel. Un analyste chinois a noté que la crise du nickel en Nouvelle-Calédonie affecte également négativement la Russie, qui est un consommateur important de la production chinoise de nickel.

En juin 2024, le journal anglophone du PCC, le , a publié une attaque cinglante contre la couverture occidentale de la crise en Nouvelle-Calédonie, affirmant que les médias occidentaux alimentaient la peur en présentant la Chine comme une « ombre » derrière les troubles. Il n’existe aucune preuve d’une implication directe du gouvernement chinois dans les troubles et la violence, mais, comme je le détaille dans les pages suivantes, le PCC s’est livré à des activités clandestines en Nouvelle-Calédonie pendant des décennies. L’influence et l’impact de ces activités constituent certainement des facteurs significatifs dans la politique néo-calédonienne actuelle.

II. Évaluation des activités d’ingérence du PCC en Nouvelle-Calédonie

Bien que les priorités de l’ingérence étrangère du Parti communiste chinois (PCC) puissent varier selon les pays et les territoires, les tactiques de base demeurent les mêmes. La structure de gouvernance décentralisée de la Nouvelle-Calédonie, où le pouvoir politique est réparti entre le gouvernement français, les autorités néo-calédoniennes, trois assemblées provinciales et des conseils locaux, offre de nombreux canaux potentiels que les agences et les acteurs de la République populaire de Chine (RPC) peuvent exploiter. D’un autre côté, l’existence de multiples centres de pouvoir se surveillant mutuellement a pu compliquer certains efforts d’ingérence du PCC en Nouvelle-Calédonie. Dans les sections suivantes, cette étude utilise le modèle établi dans mon article de 2017, « Magic weapons: China’s political influence activities under Xi Jinping », pour évaluer l’ingérence étrangère du PCC en Nouvelle-Calédonie. Cette étude expose également certaines des mesures que la France, les autorités néo-calédoniennes et les groupes de la société civile ont employées pour gérer les aspects potentiellement néfastes de la relation avec la Chine, et discute de ce qui reste à faire.

En Nouvelle-Calédonie, les principaux vecteurs des activités d’ingérence du PCC semblent être les efforts de la Chine pour utiliser les liens et l’activité des Chinois ethniques sur le territoire, le ciblage des élites économiques et politiques néo-calédoniennes, et les tentatives d’intégrer la Nouvelle-Calédonie dans l’Initiative « la Ceinture et la Route ».

Utilisation de la diaspora chinoise comme vecteur d’ingérence

En 2017, le secrétaire général du PCC, Xi Jinping, a déclaré vouloir utiliser les plus de 60 millions de membres de la diaspora chinoise pour servir l’agenda politique et économique du PCC. Actuellement, la Nouvelle-Calédonie compte environ 1 500 résidents qui s’identifient comme Chinois d’ethnie han, dont environ 400 sont originaires de la RPC. Bien que cette population soit restreinte, comme d’autres communautés de la diaspora, elle a dû faire face aux efforts du PCC pour contrôler la communauté ethnique chinoise, en particulier depuis l’accession au pouvoir de Xi Jinping. Les dirigeants du PCC considèrent la diaspora chinoise à la fois comme une ressource et une menace. Le parti cherche à utiliser les Chinois d’outre-mer ainsi que les entreprises chinoises – tant celles établies en RPC que les entreprises internationales d’origine chinoise – pour faire avancer son agenda stratégique.

Parmi les principales agences impliquées dans ce vecteur figurent le département du Travail de Front uni (DTFU) du Comité central du PCC ; le bureau des Affaires des Chinois d’outre-mer du DTFU ; le ministère des Affaires étrangères ; le ministère de la Sécurité d’État ; le renseignement militaire de l’Armée populaire de libération ; la Conférence consultative politique du peuple chinois ; les associations de Chinois d’outre-mer et les « associations de réunification pacifique » du DTFU.

Ciblage de la communauté chinoise d’outre-mer de Nouvelle-Calédonie

Le PCC vise à exercer un contrôle sur la diaspora chinoise et à « en faire des bases de propagande pour la Chine » en impliquant activement la communauté dans le travail du front uni. Le PCC a affilié les organisations communautaires chinoises existantes au Bureau des affaires des Chinois d’outre-mer, et il a également mis en place de nouveaux groupes qui sont uniquement des vecteurs pour promouvoir l’agenda du PCC.

La plus ancienne organisation du groupe du front uni du PCC en Nouvelle-Calédonie est l’Amicale chinoise de Nouvelle-Calédonie (, ACNC). L’ACNC est affiliée au Bureau des affaires des Chinois d’outre-mer du DTFU. Elle est répertoriée dans les documents en langue chinoise comme le groupe officiel des Chinois d’outre-mer de Nouvelle-Calédonie. L’ACNC a été formée en 1973 par la fusion de l’Association des Chinois d’outre-mer de Nouvelle-Calédonie () et de l’Association chinoise de Nouvelle-Calédonie (), qui avaient toutes deux des liens avec la République de Chine et, avant cela, avec la Chine de la dynastie Qing.

Selon des sources chinoises contemporaines, l’objectif de l’ACNC est de « renforcer l’unité, la coopération et les échanges des Chinois d’outre-mer, de promouvoir le développement de l’industrie des Chinois d’outre-mer et de renforcer les relations amicales avec le peuple autochtone kanak ». Ces dernières années, les activités de l’ACNC ont eu tendance à se concentrer sur des événements culturels chinois. La promotion de la culture chinoise dans des limites strictement définies est une stratégie centrale du travail du front uni. C’est un moyen d’exclure les groupes interdits tels que le Falun Gong et les activistes tibétains, hongkongais, taïwanais ou ouïghours. Par exemple, depuis 2012, le PCC a essayé de promouvoir le festival du Nouvel An lunaire à l’échelle mondiale comme le « Nouvel An chinois » et a utilisé les activités associées au festival pour le travail international du front uni. Les célébrations de l’ACNC utilisent le terme « Nouvel An chinois », qui a été initialement adopté par les médias locaux. Cependant, depuis 2018, on remarque que les reportages sur les célébrations du Nouvel An lunaire en Nouvelle-Calédonie ont mis l’accent sur le fait qu’il est célébré par les nombreuses communautés asiatiques du territoire, y compris les Vietnamiens et les Chinois. Le journal local de Nouvelle-Calédonie l’a même qualifié de « Nouvel An asiatique ».

L’actuel président de l’ACNC est Michel Fongue (), qui est également l’un des douze adjoints au maire de Nouméa et chargé du développement numérique de la ville. La volonté de Fongue de diriger ce que le PCC définit comme une organisation du front uni reflète le difficile exercice d’équilibriste auquel sont confrontés les dirigeants locaux, qui peuvent simplement vouloir représenter leur communauté tout en maintenant certains liens culturels avec la Chine. Le PCC a une politique bien établie consistant à faire pression sur les politiciens de la diaspora installés à l’étranger et occupant des postes sensibles pour qu’ils s’impliquent dans le travail du front uni, qu’ils promeuvent les politiques du PCC et qu’ils fournissent des informations sur les politiques des gouvernements qu’ils représentent.

Michel Fongue a précédemment tenu à souligner la différence entre les Chinois locaux de Nouvelle-Calédonie, les habitants de Chine et le gouvernement de la RPC dirigé par le PCC. Il a déclaré à une émission de télévision néo-calédonienne examinant la diaspora chinoise en Nouvelle-Calédonie que les « Chinois nous considèrent comme des étrangers ». Dans un profil pour le club international de services Kiwanis, où il cherchait à occuper un rôle de direction internationale, Fongue a fait référence au groupe qu’il dirige comme une « Association de la communauté chinoise ». Cependant, une version chinoise de son profil utilisait le nom réel de l’organisation – le nom utilisé dans le travail du front uni du PCC.

En 2006, un riche homme d’affaires d’origine chinoise, Liu Jiyou (), qui avait été l’une des figures fondatrices de l’Association chinoise de Nouvelle-Calédonie, a établi un second groupe du front uni chinois néo-calédonien, l’Association pour la réunification pacifique de la Chine en Nouvelle-Calédonie (, ARPCCNC). L’effectif du groupe de Liu semble être très réduit. Liu affirme que la plupart des Chinois originaires de la RPC en Nouvelle-Calédonie participent à son organisation, bien qu’elle n’ait pas organisé beaucoup d’activités publiques. Liu dit que des représentants de la « réunification pacifique » au Vanuatu l’ont encouragé à créer l’ARPCCNC. Liu Jiyou se rend habituellement en Chine chaque année pour assister à des événements du front uni et obtenir des instructions sur les dernières politiques du PCC. En 2019, il a participé à la conférence annuelle du Bureau des Chinois d’outre-mer du DTFU, au cours de laquelle il a dit que les participants chinois d’outre-mer ont été avertis d’avoir à se préparer à une guerre entre la RPC et les États-Unis.

Liu Jiyou est arrivé en Nouvelle-Calédonie depuis Tahiti en 1960. Il a d’abord commercé avec la République de Chine (Taïwan), puis s’est tourné vers le commerce avec la RPC et a visité la Foire de Canton en 1973. La même année, il a contribué à la fondation de l’Association chinoise de Nouvelle-Calédonie. La RPC commençait tout juste à renouer avec les Chinois patriotes après les années désastreuses de la Révolution culturelle, lorsque de nombreux Chinois d’outre-mer vivant en Chine étaient traités comme des espions. Liu est le principal propriétaire du quartier asiatique de Nouméa. Les agences du DTFU ont une longue tradition de collaboration avec l’élite des affaires chinoises.

Les groupes de Michel Fongue et Liu Jiyou ne coordonnent pas leurs activités. En 2013, un diplomate de l’ambassade de la RPC au Vanuatu, chargé de la gestion des Chinois d’outre-mer et du travail du front uni, a visité la Nouvelle-Calédonie. Dans une allusion peu subtile aux mauvaises relations entre les deux dirigeants néo-calédoniens, le fonctionnaire a déclaré :

Il est à espérer que les Chinois d’outre-mer en Nouvelle-Calédonie seront plus unis, qu’ils promouvront la construction d’une communauté harmonieuse de Chinois d’outre-mer, qu’ils rassembleront leurs forces, se soucieront de leur pays ancestral (ou dans certains cas, leur pays d’origine), qu’ils deviendront un pont et un lien entre la Chine et l’économie et la culture locales, et qu’ils deviendront les héritiers et les diffuseurs de la culture chinoise.

L’ARPCCNC est membre de l’Association pour la réunification pacifique de l’Océanie (). Les associations de réunification pacifique dans le monde sont essentiellement des cellules externes du PCC, bien que toutes les personnalités éminentes impliquées ne soient pas nécessairement membres du PCC. Liu, par exemple, a révélé à l’auteure qu’il n’est pas membre du PCC. Il se qualifie de « Chinois d’outre-mer patriote » (). Son père, Liu Hanhua, a travaillé avec Sun Yat-sen, le premier président de la République de Chine, et a fui les troubles politiques pour s’installer à Tahiti. Liu Jiyou s’identifie fortement à l’héritage révolutionnaire de son père.

Comme la RPC n’a pas de consulat en Nouvelle-Calédonie, l’ARPCCNC agit comme agent de l’ambassade de la RPC au Vanuatu, aidant à traiter les passeports et gérant d’autres questions consulaires. Le PCC utilise souvent la couverture diplomatique pour le travail du front uni. Chaque consulat et ambassade de la RPC compte plusieurs membres du personnel désignés pour s’engager dans des activités de travail du front uni dans lequel l’ambassadeur ou le consul général de la RPC joue toujours un rôle très important.

Liu Jiyou a accueilli l’ambassadeur de la RPC en France lors de ses visites en Nouvelle-Calédonie en 2007 et 2017. En 2013, Liu a accueilli des responsables consulaires de la RPC au Vanuatu chargés des affaires des Chinois d’outre-mer et du travail du front uni du PCC. En 2016, Li Zhongmin, inspecteur adjoint du Bureau des affaires des Chinois d’outre-mer de la province du Guangdong, a visité la Nouvelle-Calédonie et a rencontré Liu Jiyou. Li Zhongmin a amené avec lui une équipe de médecins traditionnels chinois qui ont mis en place une clinique gratuite pour les Chinois d’outre-mer et d’autres locaux en Nouvelle-Calédonie. Le PCC utilise couramment des cliniques gratuites de médecine traditionnelle chinoise pour rassembler les Chinois dans les pays où la communauté chinoise d’outre-mer est diverse et difficile à connecter.

Après chaque visite de responsables du PCC et du personnel de l’ambassade de la RPC, le personnel de la branche néo-calédonienne de la Direction générale de la sécurité intérieure a interrogé Liu Jiyou. Il explique qu’ils lui ont demandé ce que les responsables faisaient là dans ses bureaux, pourquoi ils venaient en Nouvelle-Calédonie et s’ils venaient soutenir le mouvement indépendantiste.

Michel Fongue a déclaré à un journaliste qu’il n’y a qu’environ 50 « véritables Chinois » en Nouvelle-Calédonie. Par-là, il entend probablement les résidents de Nouvelle-Calédonie qui viennent de la RPC. Le nombre réel est plus proche de 400. Environ 110 membres de la petite communauté de résidents chinois originaires de la RPC en Nouvelle-Calédonie sont arrivés en 1997 comme réfugiés sans papiers sur deux bateaux de pêche partis de Chine. Quelques autres ont des liens familiaux avec la Nouvelle-Calédonie ou la Polynésie française qui leur ont permis d’émigrer de la RPC.

La plupart des demandeurs d’asile de 1997 étaient des migrants économiques, mais ils l’ont caché aux autorités françaises et néo-calédoniennes. Leur arrivée était politiquement sensible car elle alimentait un débat de longue date sur la politique d’immigration juste avant la conclusion de l’accord de Nouméa en 1998. Le FLNKS ne voulait pas qu’ils s’installent et les autorités françaises allaient les expulser, mais après une protestation populaire soutenue, le groupe a été autorisé à rester. L’ARPCCNC a pris en charge la responsabilité d’aider les migrants à s’installer dans leur nouvelle vie en Nouvelle-Calédonie.

Les étrangers qui obtiennent la résidence en Nouvelle-Calédonie ont le droit de voyager et de s’installer dans l’UE. Cela soumet le territoire au risque d’être une porte dérobée pour les agents du PCC afin de migrer vers l’UE. Pourtant, il est assez difficile pour les citoyens de la RPC d’immigrer en Nouvelle-Calédonie, contrairement à d’autres territoires du Pacifique. L’État français conserve la responsabilité des politiques d’immigration, tandis que le gouvernement néo-calédonien a le droit de délivrer des visas de travail aux étrangers pour travailler sur le territoire. La délivrance de visas de travail aux étrangers est si rare que les décisions sont prises par le cabinet. Il n’y a pas encore de problème significatif d’immigration illégale en provenance de la RPC. Les citoyens de la RPC doivent faire une demande auprès des ambassades françaises pour visiter la Nouvelle-Calédonie. Cependant, les détenteurs de passeports vanuatais délivrés avant le 25 mai 2015 peuvent entrer en Nouvelle-Calédonie sans visa. Jusqu’à un tiers des revenus du Vanuatu provient de la vente de passeports, dont un grand nombre a été vendu à des citoyens de la RPC, même si la double nationalité est illégale en Chine.

Promotion du tourisme de masse chinois pour créer une dépendance économique

Le gouvernement néo-calédonien cherche depuis longtemps des moyens de diversifier l’économie du territoire. Entre 2016 et 2018, le marché du tourisme chinois a été présenté comme une grande opportunité pour la Nouvelle-Calédonie. Le gouvernement de la RPC a fait de la Nouvelle-Calédonie une destination privilégiée pour le tourisme chinois en 2017. Tous les grands marchés touristiques du Pacifique en sont venus à dépendre du marché chinois au cours des quinze dernières années. Cependant, le potentiel d’expansion de ce marché en Nouvelle-Calédonie a été ralenti par la difficulté d’accès aux visas pour les citoyens de la RPC. En 2016, un bateau transportant 2 000 touristes de la RPC a visité la Nouvelle-Calédonie lors d’une croisière ponctuelle. Des visas touristiques spéciaux ont été délivrés à tous les passagers de la RPC sous la dispense du président de la Nouvelle-Calédonie. Toutefois, contrairement aux attentes, les opérateurs touristiques et les commerces n’ont pas bénéficié significativement de cette visite, ce qui a conduit à de nombreuses discussions sur la valeur d’un tel tourisme de masse en provenance de Chine. Il n’y a pas de vols commerciaux directs entre la Chine et la Nouvelle-Calédonie, mais en 2017 et 2018, deux vols charters ont été organisés pour transporter des touristes entre les deux pays. Une nouvelle liaison aérienne directe a également été proposée par Aircalin (Air Calédonie International) entre Nouméa et Shanghai. Aircalin est détenue à 99 % par le gouvernement néo-calédonien. Quelque 260 touristes de la RPC sont arrivés en Nouvelle-Calédonie par avion affrété en février 2018, et 231 en novembre 2018.

Le plan public prévoyait l’arrivée de 1 000 touristes chinois en 2019, et 6 000 d’ici 2025. Toutefois, selon l’ancien président néo-calédonien et dirigeant du parti politique anti-indépendantiste Calédonie ensemble, Philippe Gomès, le véritable plan était d’envoyer beaucoup plus de touristes chinois que cela. Il affirme que, lors d’une réunion en 2017 avec des politiciens locaux, l’ambassadeur de la RPC en France « nous a demandé ce dont nous avions besoin en matière d’infrastructures et a offert son aide. Il a dit que son pays pourrait envoyer 100 000 à 300 000 touristes par an, à condition qu’il puisse construire des hôtels pour eux, de préférence construits par des entreprises chinoises et dotés de personnel chinois ». L’Association du peuple chinois pour l’amitié avec les pays étrangers (CPAFFC), dirigée par le DTFU, a fait pression sur le gouvernement néo-calédonien pour qu’il permette aux touristes de la RPC d’entrer en Nouvelle-Calédonie sans visa et pour établir des vols directs continus. Initialement, les diplomates français étaient favorables à cette idée, mais finalement la France ne l’a pas approuvée.

L’expérience de courte durée de la Nouvelle-Calédonie avec le tourisme de masse en provenance de Chine n’a pas encore été répétée. Certains leaders kanaks n’étaient pas favorables au plan de tourisme de masse. Il y avait des craintes concernant l’impact sur la société kanake traditionnelle d’un grand nombre de touristes chinois. Le plan du gouvernement central visant à diversifier le marché touristique de la Nouvelle-Calédonie n’a pas disparu, mais il cible maintenant des marchés moins sensibles politiquement. En octobre 2022, Aircalin a annoncé qu’elle mettait en place de nouveaux accords avec les États-Unis et un vol direct vers Singapour. En mars 2023, le gouvernement néo-calédonien a déclaré que ses marchés touristiques prioritaires étaient désormais l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la France et Singapour.

Indépendamment de ces développements, avant la pandémie de Covid-19, un nombre croissant de ressortissants de la RPC visitait effectivement la Nouvelle-Calédonie, arrivant via les navires de croisière réguliers basés dans le Pacifique qui font des escales d’une journée à Nouméa sur Grande Terre et à Easo sur l’île de Lifou dans les îles Loyauté. Les passagers des navires de croisière en court séjour n’ont pas besoin de demander de visa pour entrer en Nouvelle-Calédonie, et il n’y a que des inspections aléatoires des douanes et de l’immigration lorsqu’ils débarquent. Il s’agit d’un risque pour la sécurité, car il est possible que les voyageurs soient utilisés comme passeurs pour des transferts d’argent illégaux, de la drogue ou des armes pour des criminels ou des groupes politiques. Les restrictions frontalières imposées pendant la pandémie de Covid-19 ont été, en ce sens, un bonus pour la sécurité néo-calédonienne, bien qu’elles aient dévasté l’économie touristique. Peut-être en lien avec cela, en 2022, la Nouvelle-Calédonie a discrètement renforcé les règles sur les transferts d’argent via la division financière de la poste (l’Office des postes et télécommunications de Nouvelle-Calédonie, OPT), qui avait été identifiée comme un canal pour le blanchiment d’argent. Des rapports indiquent que des criminels ayant des liens avec la Chine sont fortement impliqués dans la finance illicite dans le Pacifique.

Utilisation des liens commerciaux de la RPC avec la Nouvelle-Calédonie

Le ministère de la Sécurité d’État de la RPC et les agences de renseignement militaire de l’APL utilisent souvent les liens commerciaux comme canal d’ingérence étrangère. Les citoyens et les entreprises chinoises sont obligés de coopérer au travail de renseignement de la Chine en vertu de la Loi sur le renseignement national (2017). Il existe plusieurs exemples connus de ce phénomène en Nouvelle-Calédonie. Par exemple, lors du référendum de 2018, des agents du ministère de la Sécurité d’État de Chine auraient utilisé la couverture d’une délégation médiatique pour visiter clandestinement la Nouvelle-Calédonie et observer le processus électoral de première main.

L’ancien directeur du SCRRE a déclaré que le gouvernement néo-calédonien est très prudent quant aux risques que pose la relation avec la Chine, et que l’unité n’accepte pas les offres d’investissement des entreprises d’État chinoises (SOE) et « n’acceptera jamais » de tels investissements. Il a affirmé que la Nouvelle-Calédonie n’a pas besoin d’investissements des SOE chinoises dans les infrastructures. Cependant, les investissements des entreprises privées chinoises ne sont pas soumis au même examen minutieux. Le financement du gouvernement de la RPC aux assemblées provinciales néo-calédoniennes ou à leurs filiales commerciales échappe également au contrôle du gouvernement français ou du gouvernement néo-calédonien.

Les agences gouvernementales de la RPC ont fourni un petit nombre de technologies d’infrastructure critique à la Nouvelle-Calédonie, ce qui peut représenter une vulnérabilité stratégique :

  • En 2010, China National Machinery Industry Corporation, une importante SOE directement gérée par le gouvernement central de la RPC, a fourni l’équipement de traitement du nickel pour l’usine pyrométallurgique de Koniambo du gouvernement de la Province Nord. L’usine a été construite par 1 200 travailleurs chinois, ainsi que 1 800 travailleurs coréens, thaïlandais et philippins.
  • En 2019, une entreprise de la RPC a entrepris un projet de sauvetage de deux ans pour récupérer un porte-conteneurs au large du récif de Nouvelle-Calédonie – son premier programme de ce type hors de Chine. Le projet a fourni l’opportunité au navire d’étudier les eaux néo-calédoniennes. La Nouvelle-Calédonie compte plus de 500 mines dans son lagon – un héritage des efforts de la marine américaine pour défendre la Nouvelle-Calédonie contre les sous-marins japonais pendant la Seconde Guerre mondiale. Ces mines représentent toujours une menace pour tout navire ou sous-marin militaire étranger souhaitant s’ancrer ou transiter par la Nouvelle-Calédonie. La connaissance des fonds marins est cruciale pour éviter ces dangers.
  • En 2019, l’entreprise de télécommunications chinoise Huawei a fourni 300 onduleurs solaires – qui intègrent des technologies de , d’intelligence artificielle et de 5G – pour le parc photovoltaïque de l’entreprise française Total-Quadrant à l’aéroport de Nouméa – La Tontouta. Huawei a des liens étroits avec l’APL et le ministère de la Sécurité d’État de la RPC. La structure de propriété de Huawei la lie également au DTFU. Le gouvernement néo-calédonien a le pouvoir de décision sur les télécommunications au sein du territoire. La France a officieusement banni Huawei des communications françaises. Les efforts de régulation du gouvernement français ont réussi à maintenir initialement Huawei hors des réseaux centraux pour la 3G et la 4G, et, depuis 2021, l’ont restreint de la plupart du réseau 5G français. Contrairement à de nombreux autres États du Pacifique, Huawei n’est présent à aucun niveau de la configuration des télécommunications en Nouvelle-Calédonie, ce qui pourrait refléter l’importance stratégique des communications par signaux depuis le territoire pour la France, ainsi que le fait que le fournisseur local de télécommunications, OPT, est un monopole d’État.
  • Plusieurs entreprises chinoises ont tenté à plusieurs reprises d’investir dans les mines néo-calédoniennes. Le gouvernement néo-calédonien et les assemblées provinciales recherchent des investissements pour aider à briser la dépendance du territoire envers la France. En 2019, le mineur brésilien Vale a décidé de vendre la mine de nickel de Goro dans la Province Sud, l’une des plus grandes de Nouvelle-Calédonie. Un investisseur chinois non nommé a fait une offre d’achat, mais l’État français, qui a le contrôle sur les licences et les ventes minières, y a mis son veto. Après d’intenses négociations, la mine a été vendue à un consortium impliquant une participation de 51 % des autorités de la Province Sud et d’autres intérêts locaux, plus 19 % du négociant de matières premières suisse Trafigura, et le reste d’une société d’investissement. Tesla est le nouveau marché principal de l’usine, et une partie de l’accord d’achat exigeait que toute la production aille à la « chaîne d’approvisionnement de batteries de Tesla en Asie », avec un doublement de la production prévu en 2024. La majeure partie de la production de batteries électriques de Tesla se déplace vers la Chine.

En plus d’essayer d’investir directement en Nouvelle-Calédonie, les entreprises minières de la RPC peuvent s’associer à des intérêts néo-calédoniens du nickel en dehors du territoire. Elles peuvent ainsi accéder à leurs informations, technologies et contacts. Les organisations de la RPC utilisent fréquemment les fusions, acquisitions et partenariats avec des entreprises, universités et centres de recherche étrangers pour acquérir des entités locales, qui donnent accès à la technologie militaire, aux secrets commerciaux et à d’autres informations stratégiques. En 2019, Eramet, le principal actionnaire de la Société Le Nickel de la Province Sud, s’est associé à Tsingshan Holdings () dans une immense usine de traitement du nickel à Weda Bay en Indonésie. Eramet et Tsingshan travaillent également ensemble en Argentine.

Ainsi, malgré les efforts de la France pour restreindre les investissements de la RPC dans l’exploitation minière du nickel en Nouvelle-Calédonie, la Chine a atteint son objectif d’accroître son accès au minerai néo-calédonien par d’autres moyens. En relativement peu de temps, la Chine a considérablement étendu son implication dans l’économie du nickel néo-calédonien, avec l’accord Tesla, via le partenariat avec la société française Eramet, qui contrôle une partie des riches approvisionnements en nickel de la Province Sud, et par le biais d’une coentreprise avec la société minière établie dans la Province Nord, la Société minière du Sud Pacifique (SMSP).

Jusqu’en 2016, pour protéger l’industrie nationale de fusion et de raffinage, le gouvernement néo-calédonien n’autorisait pas les exportations de nickel brut vers la Chine. Cette politique a été interrompue par un vote majoritaire au Congrès néo-calédonien à la suite de la décision du magnat australien des mines, Clive Palmer, de mettre en sommeil sa raffinerie de nickel à Townsville, qui traitait auparavant le minerai de nickel néo-calédonien à faible teneur. En 2017, Yangzhou Yichuan Nickel Industry Co. Ltd a signé un protocole d’accord avec la SMSP, détenue par les gouvernements de la Province Nord et des îles Loyauté, pour entamer des négociations sur un accord de vingt-cinq ans visant à acheter 600 000 millions de tonnes de minerai de nickel latéritique par an. Trois ans plus tard, ce montant a été porté à 700 000 millions de tonnes par an. À la suite de ce protocole, des accords préliminaires ont été mis en place pour permettre les premières exportations vers la Chine.

Par conséquent, les exportations de la Nouvelle-Calédonie vers la Chine ont explosé. En 2011, le commerce de la Nouvelle-Calédonie vers la Chine ne représentait que 6,9 % du total des exportations. Cependant, en 2022, 62,3 % de toutes les exportations de la Nouvelle-Calédonie, dont la majeure partie était des exportations de minéraux, étaient destinées à la Chine. Les exportations vers la France s’élevaient à 1,2 %. La Chine était la quatrième plus grande source d’importations de la Nouvelle-Calédonie en 2022, à 6,06 %.

Les actionnaires de la SMSP n’ont jamais voulu simplement exporter du nickel brut vers Yichuan. Le plan était que la SMSP s’associe à Yangzhou Yichuan Nickel en tant que partenaires dans une usine pyrométallurgique pour traiter le nickel dans la ville de Yangzhou en Chine. La SMSP devait être propriétaire à 51 % de l’usine. Le gouvernement de la RPC a offert la garantie financière pour la coentreprise. L’accord était symboliquement important pour la SMSP et ses soutiens, mais, du point de vue des intérêts et de l’agenda plus larges du PCC, c’était une petite concession pour obtenir un accès à long terme au nickel. Cependant, en 2023, les négociations ont été brusquement interrompues, sans explication. La SMSP a déclaré qu’elle était en discussion avec d’autres partenaires afin de trouver un marché pour son minerai à faible teneur.

À la fin de 2023, les exportations de la Nouvelle-Calédonie vers la Chine ont chuté à 46,3 %, tandis que les importations en provenance de Chine s’élevaient à 5,5 %. Taïwan est devenu le deuxième plus grand marché de la Nouvelle-Calédonie, à 15 %, dépassant la Corée du Sud. Les exportations vers la France ont augmenté modestement à 2,7 %.

Depuis le début des troubles politiques en mai 2024, les mines de Nouvelle-Calédonie sont à l’arrêt et les exportations ont chuté à un niveau historiquement bas. Aucun touriste ne vient en Nouvelle-Calédonie. L’économie ne pourra pas se rétablir tant que la société ne sera pas réunifiée.

Pourtant, même si la paix est rétablie, la question épineuse de la dépendance commerciale doit être abordée. Les économistes définissent la dépendance commerciale comme une économie liée de façon excessive à une seule source. En l’espace de quelques années seulement, la Nouvelle-Calédonie est devenue dépendante du marché chinois pour son principal produit d’exportation, le nickel. De plus, la demande chinoise est un déterminant clé des prix mondiaux du nickel car la Chine est le plus grand importateur, consommant 50,4 % de la production mondiale. La Chine est également le plus grand importateur de cobalt, absorbant 32 % de la production mondiale. Un changement soudain dans les commandes de nickel de la Chine, tel qu’une baisse de la demande commerciale ou une coercition économique dirigée par l’État, aurait un impact immédiat et significatif sur l’économie néo-calédonienne.

Jusqu’à présent, l’émergence de la Chine en tant que principal marché pour le nickel de la Nouvelle-Calédonie n’a pas été accompagnée d’investissements directs en capital, comme cela a été le cas en Indonésie. Avec les trois principaux producteurs de nickel en Nouvelle-Calédonie confrontés à de graves défis financiers avant et après les troubles politiques de 2024, il ne serait pas surprenant de voir des entreprises chinoises proposer de « sauver » ces opérations. Préserver le nickel néo-calédonien pour la France et pour l’Europe, comme le souhaite le président Macron, nécessiterait un soutien financier public.

Ciblage des élites politiques et économiques comme vecteur d’ingérence étrangère

Le PCC a une stratégie globale pour cibler les élites économiques et politiques étrangères. L’objectif est de coopter ces élites afin qu’elles promeuvent l’agenda de politique étrangère de la Chine au sein de leur propre système politique, transmettent des informations sur les intentions des gouvernements étrangers, leurs stratégies et l’attitude des acteurs clés envers la Chine, et fournissent un accès aux technologies de pointe. Les efforts de capture des élites par le PCC ciblent fréquemment les entités infranationales. Mao Zedong appelait cette approche « utiliser la campagne pour encercler les villes » et « utiliser le local pour encercler le centre » (;围中央

Parmi les principales agences impliquées dans ce vecteur figurent le département des liaisons internationales du PCC ; le ministère de la Sécurité d’État ; le ministère des Affaires étrangères ; le ministère de l’Éducation ; les gouvernements des États et des villes de la RPC ; les entreprises d’État ; les grandes entreprises privées et certaines entreprises étrangères détenues par des Chinois ; l’Association du peuple chinois pour l’amitié avec l’étranger (CPAFFC, , ) ; le Hanban du ministère de l’Éducation et les Instituts Confucius ; l’Institut du peuple chinois pour les affaires étrangères ; et les Instituts chinois des relations internationales contemporaines, ainsi que d’autres organisations de front du PCC.

Ciblage des dirigeants politiques

Le travail de front uni du PCC utilise souvent d’anciens dirigeants politiques de haut rang et des responsables communautaires comme ponts vers les administrations actuelles. On offre aux élites économiques et politiques étrangères l’accès aux dirigeants du PCC et un soutien pour des opportunités commerciales et des projets de prestige en échange de leur appui aux politiques chinoises, de la fourniture d’informations ou de leur silence lors de débats publics critiques. Le PCC établit ces relations en offrant l’hospitalité en Chine lors de conférences tous frais payés, parfois même rémunérées, et des missions de « conseil » rémunérées ou non. Si nécessaire, des individus éminents peuvent être compromis par le piratage d’appareils utilisés en Chine, la corruption, des pièges sexuels ou même des tactiques d’intimidation telles que le refus d’opportunités commerciales ou de visas pour la Chine.

L’ancien dirigeant du mouvement anti-indépendantiste en Nouvelle-Calédonie, Jacques Lafleur, qui a fait fortune dans l’exploitation du nickel, a peut-être été une cible du PCC. À la fin des années 1990, il a employé comme cuisinière de famille l’une des migrantes de la RPC arrivées sur les deux bateaux de trafic de personnes. Elle a, à son tour, invité une parente, qui travaillait auparavant pour l’important département central des Documents et de la Traduction du PCC et maintient toujours des contacts avec cette organisation. Les deux femmes ont aidé Lafleur, puis d’autres dirigeants politiques néo-calédoniens, à établir des connexions politiques en Chine, facilitant plusieurs visites non médiatisées d’élites pour discuter d’opportunités commerciales. La famille Lafleur possédait à l’origine la société minière SMSP, qui a été achetée en 1990 par des filiales des gouvernements provinciaux pro-indépendance de la Province Nord et des îles Loyauté.

Le nom de Lafleur apparaît dans l’Overseas Key Information Database (OKIDB) de Zhenhua. En 2020, Zhenhua Data Information Technology a fait les gros titres mondiaux lorsque des chercheurs indépendants ont révélé qu’elle avait collecté des informations sur des personnalités éminentes du monde entier – 2,4 millions d’entre elles. Seuls 10 % de l’ensemble des données ont été récupérés. L’ensemble des données OKIDB contient les noms et les informations personnelles d’élites aux États-Unis, en Océanie et en Europe.

Au total, trente et un Néo-Calédoniens étaient répertoriés dans l’ensemble des données OKIDB récupéré sous la catégorie des « personnes politiquement exposées » (PPE), ainsi que leurs proches. « PPE » est un terme employé dans la réglementation financière pour décrire une personne ayant un rôle public important. Les agences de renseignement du PCC ont historiquement utilisé le chantage et d’autres formes de coercition, ainsi que la corruption et l’exploitation des faiblesses psychologiques, pour développer des relations avec des personnalités éminentes.

Parmi les PPE néo-calédoniennes et les membres de leur famille qui apparaissaient dans l’ensemble des données OKIDB figuraient Jean-Pierre Taïb-Aïfa, ancien maire de Bourail ; Pascal Vittori, maire de Boulouparis ; Philippe Blaise, vice-président de la Province Sud ; Raphaël Mapou, ancien porte-parole du FLNKS ; des parents du maire de Kouaoua, Alcide Ponga ; l’activiste anti-indépendantiste et député Gaël Yanno ; l’ancien secrétaire général du bureau représentatif de la France en Nouvelle-Calédonie ; et l’un des négociateurs de l’accord de Nouméa. La liste des noms et des associations aurait nécessité une connaissance détaillée et granulaire du paysage politique néo-calédonien. Toutes les informations n’auraient pas pu être glanées par du . La France apparaît également dans l’ensemble des données OKIDB, avec 7 259 noms. C’était le plus grand nombre d’entrées pour les pays de l’UE. Les noms néo-calédoniens sont principalement des figures soit anti-indépendantistes, centristes ou modérées, soit travaillant pour les autorités françaises à des postes élevés. La Chine cherche toujours à savoir si les élites étrangères sont politiquement « amicales » () ou hostiles aux intérêts de la Chine. L’ensemble des données OKIDB représente la phase « antérieure » de l’ingérence étrangère. La première étape consiste à identifier les cibles et leurs associés. L’étape suivante est de recueillir des données sur eux et de déterminer s’ils sont favorables aux politiques de la Chine et s’ils ont des secrets qui peuvent être exploités. L’étape finale consiste à entreprendre une approche pour cultiver une relation. Cela pourrait être une opportunité commerciale, d’un poste de directeur ou d’une autre marque honorifique, d’un voyage tous frais payés en Chine ou d’un don politique offert via un intermédiaire.

Une Nouvelle-Calédonie indépendante serait certainement dans l’intérêt du PCC qui mène de longue date une politique de soutien aux mouvements d’autodétermination nationale à travers le monde, fournissant formation, financement et armes. Dans les années 1980, selon Liu Jiyou, certaines des figures de proue de l’Association chinoise de Nouvelle-Calédonie et des hommes d’affaires chinois fortunés de Nouvelle-Calédonie, Athon Chang () et lui-même, ont aidé à acheminer des fonds du PCC vers le groupe indépendantiste kanak, le FLNKS. Liu affirme qu’ils ont assuré la liaison avec l’actuel président du Congrès de la Nouvelle-Calédonie, Roch Wamytan, pour débourser les fonds. Roch Wamytan a confirmé cette histoire et souligné le rôle des dirigeants séparatistes kanaks Jean-Marie Tjibaou et Yann Céléné Uregeï dans les liens noués avec la Chine au cours des années 1980. Il a déclaré que Tjibaou avait également cherché le soutien de Taïwan. Selon Liu, le PCC a envoyé des fonds au FLNKS de la Malaisie au Vanuatu, puis en Nouvelle-Calédonie. Liu Jiyou affirme que le Premier ministre malaisien de l’époque, Mahathir Mohamad, a également contribué à soutenir ces connexions. Liu Jiyou a déclaré qu’en 1987, du personnel du FLNKS a été envoyé en Chine pour y être formé. Il est bien connu que certains membres du FLNKS ont reçu des financements et une formation de la part de la Libye à cette époque, mais le soutien que certains d’entre eux ont reçu du PCC n’a jamais été rendu public auparavant. Le PCC continue d’entretenir des liens étroits avec les principaux dirigeants politiques du FLNKS au niveau central et local – essentiellement le noyau de l’opposition au contrôle continu de la France sur la Nouvelle-Calédonie.

Roch Wamytan, dirigeant de premier plan de l’Union calédonienne – composante centrale du FLNKS – s’est rendu en RPC en 2017 en tant que membre de l’opposition du Congrès de Nouvelle-Calédonie pour discuter de la possibilité d’utiliser le chinois comme monnaie pour une Nouvelle-Calédonie indépendante. Wamytan est devenu président du Congrès de Nouvelle-Calédonie (l’équivalent du président de l’Assemblée nationale) en 2019, et il a également occupé ce rôle de 2011 à 2012 et de 2013 à 2014 ; il a été président du FLNKS de 1995 à 2001 et président de l’Union calédonienne de 1999 à 2001. Wamytan a contribué à négocier l’accord de Nouméa, il a été président du Groupe Fer de Lance mélanésien de 2001 à 2003, et était auparavant le principal porte-parole international du FLNKS. Il est également le chef coutumier de la tribu de Saint-Louis. Après la visite de Wamytan en Chine, le membre du gouvernement néo-calédonien alors chargé des finances a eu des discussions de suivi avec des représentants de la RPC. Le plan proposé était que la Nouvelle-Calédonie échangerait du nickel contre des liquidités en (x)

En 2020, Wamytan a déclaré au journaliste français Sébastien Schneegans : « Nous n’avons pas peur de la Chine. C’est la France, pas la Chine, qui nous a colonisés. » C’est une déclaration typique de M. Wamytan, mais la suite de son propos l’est moins et ressemble au contraire aux positions classiques du PCC. Selon Schneegans, Wamytan a ajouté : « La Chine se débrouille seule, se pose en allié fiable. » Aux yeux des pays insulaires du Pacifique, Pékin représente un allié inébranlable, soucieux de leur développement économique, car il adopte systématiquement une approche « gagnant-gagnant ».

Paul Néaoutyine, le dirigeant du Parti de libération kanak (Palika), membre du FLNKS et président de l’Assemblée provinciale de la Province Nord, a effectué des visites officielles en Chine en 2010 et 2018. La visite de Néaoutyine en 2018 a marqué l’établissement de l’usine conjointe de traitement du nickel entre la société de la Province Nord SMSP et une entreprise d’État de la RPC. Il n’a fait que des déclarations publiques anodines sur la Chine. L’Assemblée de la Province Nord souhaite adopter une approche pragmatique et stratégique dans ses relations avec la Chine et d’autres partenaires économiques étrangers, équilibrant chacun et ne permettant pas à l’un de devenir prépondérant.

Il existe depuis longtemps un projet d’établir un bureau du FLNKS en Chine. Sous Xi Jinping, le PCC se concentre de plus en plus sur les liens politiques entre partis comme outil de travail du front uni. Les représentants du FLNKS maintiennent des liens réguliers avec le gouvernement de la RPC via le consulat de la RPC à Tahiti et l’ambassade de la RPC au Vanuatu. Les dirigeants du FLNKS rencontrent l’ambassadeur de la RPC lors de leurs fréquentes visites au Vanuatu. Ils s’entretiennent également avec des responsables chinois en marge de réunions internationales, telles que celles du Comité spécial des Nations unies sur la décolonisation (Quatrième Comité) ou du Mouvement des non-alignés. Le FLNKS entretient des liens étroits avec le Mouvement des non-alignés. En juin 2023, une délégation du FLNKS dirigée par Roch Wamytan a présenté un exposé sur le processus de décolonisation en Nouvelle-Calédonie lors de la réunion annuelle du Mouvement des non-alignés en Azerbaïdjan. Pendant cette réunion, Wamytan a accusé la France d’avoir un « gouvernement dictatorial ».

Roch Wamytan affirme que le Congrès de la Nouvelle-Calédonie et l’Assemblée nationale populaire de la RPC ont un accord d’échange, bien qu’il n’y ait aucune information publique sur ce lien. Wamytan précise que cet accord a été établi par le consulat de la RPC à Tahiti. Le Congrès de la Nouvelle-Calédonie fonctionne sur la base d’un système de représentation proportionnelle mixte. Depuis 2019, une coalition de partis pro-indépendantistes forme la majorité et occupe les postes clés. Les partis d’opposition anti-indépendantistes surveillent de près les connexions chinoises du gouvernement actuel à majorité FLNKS, ce qui a pu ralentir certains développements. Néanmoins, lorsque les activités d’ingérence étrangère rencontrent une opposition au niveau du gouvernement central, le PCC a pour habitude de cibler des entités et des élites infranationales. Cette approche du PCC semble convenir à certains membres du mouvement indépendantiste en Nouvelle-Calédonie, qui a sa propre tradition d’activités clandestines. Face à l’attention croissante du public sur les supposées tentatives d’ingérence politique chinoise en Nouvelle-Calédonie, il apparaît que depuis 2018, les interactions avec les partis indépendantistes néo-calédoniens et d’autres figures influentes se sont progressivement réorientées vers les échelons locaux et des interlocuteurs de moindre envergure, comme l’expose la section suivante.

L’Initiative « la Ceinture et la Route » comme vecteur d’ingérence étrangère

En 2014, Xi Jinping a lancé l’Initiative « la Ceinture et la Route » (connue sous l’acronyme anglais BRI) – une politique mondiale à visée politique, économique et stratégique. Le porte-parole de l’Armée populaire de libération, Peng Guangqian, a déclaré que la BRI visait à remodeler l’ordre mondial. La BRI est un ordre centré sur la Chine, reliant celle-ci à ses États partenaires via un réseau de routes, de voies ferrées et de ports, ainsi qu’une « route de la soie numérique » qui connectera les partenaires de la BRI aux propres systèmes de communication de la Chine, tels que Huawei et le GNSS Beidou.

Initialement, la BRI se concentrait sur l’Asie centrale et l’Europe, mais en 2015, la Chine a annoncé que l’Océanie ferait également partie de l’initiative et que le Pacifique jouerait un rôle important dans la stratégie globale de la BRI. Un article publié dans le journal du PCC en 2015 affirmait fièrement que la raison de l’inclusion du Pacifique Sud dans la BRI était de briser la stratégie américaine d’encerclement de la Chine par des chaînes d’îles, en place depuis l’époque de la guerre froide. Les dirigeants du PCC prévoient d’utiliser des moyens économiques pour lier les États du Pacifique Sud – y compris l’Australie et la Nouvelle-Zélande – à la Chine, sapant ainsi la politique d’endiguement des États-Unis. L’article du concluait que « la nouvelle section méridionale de la route de la soie maritime, qui modifie discrètement le paysage stratégique mondial, atteint l’objectif de faire d’une pierre deux coups : réaliser le grand rêve chinois et le grand renouveau de la nation chinoise ».

Parmi les principales agences impliquées dans ce vecteur figurent la Commission nationale du développement et de la réforme (l’agence principale), la Commission de supervision et d’administration des actifs publics du Conseil des affaires d’État, le ministère des Affaires étrangères et d’autres agences étatiques pertinentes, les entreprises d’État et les grandes entreprises privées de la RPC, ainsi que l’Association du peuple chinois pour l’amitié avec l’étranger (également connue sous le nom d’Association d’amitié, , ).

L’Association d’amitié est la principale organisation de front uni du PCC pour cibler les élites économiques et politiques étrangères, en particulier au niveau infranational ou dans les pays qui n’ont pas de relations diplomatiques avec la Chine. « Amitié » (), « relations amicales » () et « vieux amis de la Chine » () sont tous des termes politiques en Chine. L’Association d’amitié a trois « belles-mères » (pour utiliser le jargon du système du PCC) : le ministère des Affaires étrangères, la Conférence consultative politique du peuple chinois (qui est sous la tutelle du département du Travail de Front uni du Comité central du PCC) et le département des Liaisons internationales du Comité central du PCC. À l’ère de Xi, l’Association d’amitié s’est vu confier la tâche d’étendre la BRI dans le monde entier.

L’Association d’amitié Pacifique-Chine – une organisation de front uni qui coordonne seize associations d’amitié dans les nations et territoires du Pacifique – est le principal point de contact de la Chine pour le déploiement de la BRI dans le Pacifique Sud. Les dix petits États insulaires partenaires diplomatiques de la RPC dans le Pacifique ont tous signé des accords BRI.

En raison de la situation de gouvernance unique de la Nouvelle-Calédonie, la mise en place d’une « association d’amitié » capable de gérer les relations infranationales avec la Chine constituait la première étape pour faire adhérer la Nouvelle-Calédonie à la BRI. En 2016, le président de l’Association d’amitié Pacifique-Chine, Hiria Ottino, a contacté Michel Fongue de l’Association chinoise de Nouvelle-Calédonie pour obtenir de l’aide à la création d’une telle organisation en Nouvelle-Calédonie. Fongue a recommandé Karine Shan comme présidente fondatrice du nouveau groupe. Karine Shan était alors secrétaire générale de la SODIL, une société du gouvernement provincial des îles Loyauté. Après 2018, elle est devenue chef de cabinet au bureau de Roch Wamytan.

L’Association d’amitié sino-calédonienne a été créée en 2016 avec un total de treize membres. L’organisation a reçu l’autorisation du Congrès de la Nouvelle-Calédonie et du haut-commissaire de France de l’époque pour représenter la Nouvelle-Calédonie dans le développement des relations avec la Chine. Mickaël Forrest, secrétaire permanent aux affaires extérieures du FLNKS, vice-président du parti indépendantiste, l’Union calédonienne, et membre du gouvernement néo-calédonien, a assumé le rôle de secrétaire du nouveau groupe. Le nom de l’organisation en anglais et en chinois est New Caledonia – China Friendship Association (NCCFA) ().

La NCCFA est membre de l’Association d’amitié Pacifique-Chine, et son organisme de tutelle est l’Association du peuple chinois pour l’amitié avec l’étranger (CPAFFC). Roch Wamytan a déclaré que l’établissement de la NCCFA pour travailler avec la CPAFFC était la « voie la plus simple » pour développer les relations entre la Nouvelle-Calédonie et la Chine, étant donné que la Nouvelle-Calédonie n’a pas encore de relations diplomatiques avec la RPC.

En décembre 2016, une délégation de la CPAFFC a passé une semaine en visite en Nouvelle-Calédonie. Ils ont discuté de projets de coopération potentiels, notamment la mise en place d’un Institut Confucius, le développement du tourisme, l’investissement dans le nickel et l’aquaculture, une liaison aérienne Chine – Nouvelle-Calédonie par Hainan Airlines et le transfert de technologie. Hainan Airlines fait partie de ce qui était autrefois le groupe HNA, étroitement associé aux activités de travail du front uni du PCC. La délégation a visité Nouméa et les îles Loyauté, mais, fait notable, pas la Province Nord. En 2017, l’ambassadeur de la RPC en France a été invité par la NCCFA à visiter la Nouvelle-Calédonie. L’ambassadeur a visité Nouméa, Lifou dans les îles Loyauté, l’île des Pins et Bourail, mais à nouveau, pas la Province Nord. Lors de la visite, l’ambassadeur a déclaré lors d’un rassemblement de la communauté chinoise locale que la Nouvelle-Calédonie allait rejoindre l’Initiative « la Ceinture et la Route ».

En 2019, la France a accepté de participer à l’Initiative « la Ceinture et la Route » (BRI) au cas par cas, ce qui aurait dû faciliter l’adhésion de la Nouvelle-Calédonie. Le gouvernement néo-calédonien a le droit de conclure des accords internationaux relatifs à la pêche, aux affaires maritimes et au commerce. Pourtant, la Nouvelle-Calédonie n’a toujours pas adhéré à la BRI. Malgré cela, le territoire insulaire est répertorié comme une destination BRI dans un manuel de l’agence de presse Xinhua de 2021.

La BRI était un sujet clé de discussion lors de la visite de l’ANCCF en Chine en mai 2017. Une délégation de l’ANCCF – composée de la présidente Karine Shan, du vice-président Johanito Wamytan (un neveu de Roch Wamytan) et de deux autres délégués – s’est rendue en Chine en tant qu’invitée de l’Association du peuple chinois pour l’amitié avec l’étranger (CPAFFC). Leur voyage a fait l’objet d’une couverture très détaillée et positive dans le journal néo-calédonien .

La délégation de l’ANCCF a visité Shenzhen, Canton, Shanghai et Pékin. Comme de nombreuses délégations étrangères accueillies par les organisations de front uni du PCC, les délégués ont été emmenés en visite au siège de Huawei à Canton. Ils ont ensuite rencontré des représentants du ministère de l’Éducation de la RPC pour discuter des échanges éducatifs et des bourses d’études pour les étudiants néo-calédoniens ; le bureau des Affaires étrangères de Canton pour discuter de l’entrée sans visa des citoyens chinois en Nouvelle-Calédonie ; et un centre de recherche maritime pour discuter des investissements marins potentiels en Nouvelle-Calédonie. Ils se sont ensuite rendus à Shanghai pour un « Séminaire de coopération économique BRI-Pacifique Sud » d’une journée, organisé par l’Institut des affaires internationales de Shanghai, parrainé par la société d’investissement Tianrui et tenu à l’Université maritime de Shanghai. Tianrui et la CPAFFC étaient à l’origine du projet d’implantation d’une usine controversée de transformation de poisson sur l’île de Hao, une ancienne base militaire française en Polynésie française.

Malgré l’intitulé du séminaire, la petite délégation néo-calédonienne et le président de l’Association d’amitié Pacifique-Chine, Hiria Ottino, ainsi que deux autres représentants de la Polynésie française étaient les seuls participants étrangers. Xie Yuan, vice-président de la CPAFFC, a prononcé un discours. La Nouvelle-Calédonie était le principal sujet de l’événement. Environ cinquante universitaires et officiels y ont également assisté et fait des présentations. Karine Shan a déclaré avoir assisté à plusieurs présentations soulignant l’importance de la Nouvelle-Calédonie comme source clé de minéraux stratégiques pour la Chine. D’autres interventions ont affirmé que la Nouvelle-Calédonie disposait d’opportunités inexploitées en aquaculture, qui pourraient constituer une future source de revenus pour le territoire. L’aquaculture n’est pas une industrie stratégique en Nouvelle-Calédonie, contrairement au nickel, donc l’investissement chinois dans ce secteur est un sujet moins sensible.

Au cours de leur visite, la délégation a signé un protocole d’accord (MoU) avec la CPAFFC, qui confirmait que la NCCFA serait le « point de contact en Nouvelle-Calédonie » de la RPC. L’objectif du MoU était « d’approfondir les relations amicales entre les deux pays dans les domaines culturel, éducatif, touristique et économique ». Plus spécifiquement, la délégation a été chargée de donner suite à une proposition de développement touristique, à un plan d’investissement BRI dans l’aquaculture et à la liaison aérienne avec Hainan Airlines. Le développement de l’exploitation minière a été souligné comme un point de contact entre les deux pays, ainsi que l’augmentation du nombre de touristes.

Peu après la visite, le Mouvement des entreprises de France de Nouvelle-Calédonie (Medef-NC), l’association des entreprises de Nouvelle-Calédonie, a demandé à la NCCFA de faciliter une visite en Chine pour discuter des opportunités économiques. Il a également été question de la mise en place d’une zone de libre-échange entre la Nouvelle-Calédonie et la Chine.

Au début de 2018, le gouvernement néo-calédonien, alors dirigé par une coalition anti-indépendantiste, avait élaboré un projet visant à établir une mission du président de la Nouvelle-Calédonie (le chef officiel du gouvernement) en Chine. L’ancien directeur du Bureau des relations extérieures du gouvernement néo-calédonien, François Bockel, nous a confié que l’objectif était de mieux contrôler les relations entre la Chine et la Nouvelle-Calédonie, plutôt que de laisser le front uni diriger les interactions. Le gouvernement à majorité FLNKS pro-indépendantiste qui a suivi n’a pas mis ce projet en œuvre.

En avril 2018, Karine Shan et Johanito Wamytan, accompagnés de Hiria Ottino, président de l’Association d’amitié Pacifique-Chine, ont rencontré en Chine les Éditions China Pictorial pour organiser la publication d’un recueil de poèmes et de dessins de Karine Shan dans une édition bilingue français-chinois. est l’un des plus anciens magazines de propagande étrangère du PCC.

Puis, en septembre 2018, Thierry Miloud, restaurateur, a été nommé nouveau président de la NCCFA, et Jean-Patrick Lerandy, de l’Association Maintenance durable, un groupement d’entreprises travaillant en étroite collaboration avec le Vanuatu, a été nommé vice-président sur la page de médias sociaux de l’association. Cependant, en novembre 2018, ce sont Karine Shan et Johanito Wamytan qui ont représenté la Nouvelle-Calédonie au Forum de l’amitié 2018 de la CPAFFC pour les régions américaines et océaniennes sur l’île de Hainan.

La politique de la France concernant les liens entre la Chine et la Nouvelle-Calédonie a commencé à changer en 2018. L’ANCCF a fait l’objet d’une opposition croissante, tant en Nouvelle-Calédonie qu’en France. Il semble qu’aucun événement public de l’ANCCF n’ait eu lieu en Nouvelle-Calédonie depuis 2018.

Le gouvernement provincial pro-indépendance des îles Loyauté semble maintenant poursuivre l’agenda établi par l’ANCCF. En 2019, l’Assemblée provinciale des îles Loyauté a annoncé des projets d’établissement d’un aéroport international et d’une compagnie aérienne régionale soutenus par la Chine, dans le cadre d’un consortium travaillant avec des partenaires au Vanuatu. L’Assemblée provinciale des îles Loyauté a également proposé la création d’une zone de libre-échange.

En juillet 2019, Siamelie Latu, secrétaire général de l’Association d’amitié Tonga-Chine, a annoncé que l’Association d’amitié Pacifique-Chine travaillait sur une étude de faisabilité pour une compagnie aérienne régionale visant à relier tous les pays insulaires du Pacifique à la Chine. En novembre 2019, le gouvernement des îles Salomon a signé un accord avec une entreprise chinoise de défense et d’aérospatiale pour développer trois aérodromes en un hub aérien régional du Pacifique, relié à la Chine.

En septembre 2019, le président de l’Assemblée de la Province des îles Loyauté, Jacques Lalié, a rencontré l’ambassadeur de la RPC au Vanuatu pour discuter de la coopération au niveau infranational entre la Chine et la Nouvelle-Calédonie. Lalié a déclaré à l’ambassadeur Zhou Haicheng que « les gouvernements locaux de Nouvelle-Calédonie sont disposés à renforcer les échanges avec les provinces et villes chinoises, à approfondir la coopération pratique et à apporter un nouvel élan au développement local ». En novembre 2019, l’Assemblée provinciale des îles Loyauté a autorisé sa filiale économique SODIL à créer un plan d’affaires pour établir la compagnie aérienne des îles Loyauté, Air Oceania.

En octobre 2022, l’aéroport de Wanaham à Lifou a été rénové pour accueillir des vols internationaux, à un coût de plus d’un milliard de francs CFP (8,49 millions d’euros). Le projet a été largement subventionné par la France. L’aéroport n’a jusqu’à présent accueilli qu’un seul vol international vers le Vanuatu. Pour l’instant, les seuls vols internationaux vers l’aéroport sont susceptibles d’être des vols charters. Cela pourrait se produire plus tôt que prévu. En juin 2023, Hainan Airlines a soudainement affrété cinq vols par semaine pendant cinq semaines de la Chine vers les Samoa. Ces vols n’ont pas été approuvés par l’Office du tourisme samoan ; ils ont été accueillis par une entreprise associée à un important homme politique samoan, créée seulement quelques semaines avant les premiers vols. La Chine a financé et construit l’extension de l’aéroport international de Faleolo aux Samoa en 2018. L’objectif déclaré du nouvel aéroport des îles Loyauté est de tripler le nombre de touristes d’ici 2030, pour atteindre 300 000 par an. Ce sont les mêmes chiffres que ceux cités par l’ambassadeur de la RPC en 2017, lorsqu’il promouvait le tourisme de masse en provenance de Chine comme source de revenus pour la Nouvelle-Calédonie. Dans une interview en juin 2023 pour discuter des plans touristiques des îles Loyauté, Jacques Lalié a déclaré à un journaliste : « Il y a des partenaires qui veulent rentrer avec nous, et s’ils le veulent, on sera obligé de transformer la société. »

Contrairement aux deux autres provinces néo-calédoniennes, la Province des îles Loyauté ne dispose pas de ressources minérales. Cependant, elle bénéficie d’une géographie utile. Lifou se situe le long de l’une des principales voies de communication maritimes et aériennes du Pacifique. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Lifou a accueilli une petite présence du renseignement militaire américain et des stations d’observation de guetteurs côtiers gérées par des Kanaks. Ces stations d’observation surveillaient les mouvements des navires et des avions. Elles faisaient partie du réseau de renseignement des guetteurs côtiers du Pacifique géré par l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les États-Unis. De Kiribati au Vanuatu en passant par la Polynésie française, la Chine a tenté à plusieurs reprises d’accéder à des lieux d’importance militaire, toujours au nom des investissements d’infrastructure de l’Initiative « la Ceinture et la Route ». Il existe un risque que le hub aérien Chine-Pacifique aux îles Salomon, et des aéroports tels que ceux de Wanaham et de Faleolo aux Samoa, puissent être utilisés à des fins tant civiles que militaires.

Les années de la pandémie de Covid-19, de 2020 à 2022, ont brièvement ralenti l’expansion des liens de l’Initiative « la Ceinture et la Route » (BRI) de la Nouvelle-Calédonie avec la Chine. En mai 2020, durant les premiers mois de la pandémie mondiale, les médias chinois ont rapporté que l’Association du peuple chinois pour l’amitié avec l’étranger (CPAFFC) avait envoyé un avion chargé d’équipements de protection individuelle (EPI) aux pays du Pacifique, y compris la Polynésie française. L’association a déclaré qu’elle avait également des EPI prêts à être donnés à la Nouvelle-Calédonie et à Wallis-et-Futuna. La Chine a proposé des vaccins Sinopharm à tous ses petits partenaires diplomatiques insulaires du Pacifique. Les pays étaient tenus de partager leurs données sur les vaccins comme condition pour recevoir les vaccins chinois. Le MI6 britannique a décrit cela comme un « piège à données ». La Nouvelle-Calédonie n’a accepté aucune aide liée à la Covid-19 de la part de la Chine. À la place, la France a lancé un effort massif, à l’échelle militaire, pour aider le territoire face à l’épidémie de Covid-19, fournissant des EPI, des vaccins et des médecins et infirmiers supplémentaires de la France métropolitaine.

La Chine a rouvert sa frontière en janvier 2023. En mai 2023, la CPAFFC a organisé le Forum d’amitié entre les peuples de Chine et du Pacifique à Fuzhou. Des représentants des seize groupes de l’Association d’amitié Pacifique-Chine étaient présents. Le forum s’est concentré sur le renforcement des relations au niveau local (de province à province et de municipalité à municipalité). Trois membres de l’ANCCF y ont assisté. La délégation comprenait Johanito Wamytan, à nouveau présenté comme vice-président de l’ANCCF, qui est devenu en 2019 chef de cabinet du groupe majoritaire du Congrès de la Nouvelle-Calédonie composé de l’Union calédonienne-FLNKS, de l’Union nationale pour l’indépendance et de l’Éveil océanien ; le maire de Ponérihouen, Pierre-Chanel Tutugoro, qui est secrétaire général de l’Union calédonienne affiliée au FLNKS ainsi que, depuis 2021, président du groupe majoritaire du Congrès de la Nouvelle-Calédonie ; et le maire adjoint de Ponérihouen, Jean-Pierre Poma. Il convient de noter qu’en 2022, Karine Shan a quitté son poste au gouvernement central pour devenir secrétaire générale de la municipalité de Ponérihouen.

L’ANCCF a eu tendance à faire profil bas depuis que l’opinion publique a commencé à se retourner contre les liens Chine – Nouvelle-Calédonie. Cependant, quelques jours après l’éclatement de troubles violents en Nouvelle-Calédonie en mai 2024, le vice-président de l’ANCCF, Johanito Wamytan, a publié sur X : « Si Kanaky avait été “envahie” par les Chinois, comme disent les non-indépendantistes, tout aurait été réglé en 5 heures sans que la “France protectrice” lève le petit doigt. Je dis ça, je ne dis rien. »

Les médias, la culture et l’éducation comme vecteurs d’ingérence étrangère

La stratégie de communication internationale du PCC, déployée à l’échelle mondiale et sur de multiples plateformes, vise à façonner les perceptions internationales de la Chine et des politiques du Parti (). Cette stratégie mobilise tous les canaux de communication de masse : du cinéma à la publicité, en passant par les nouveaux médias, les publications académiques et grand public, l’éducation et les échanges culturels. La promotion d’une image positive de l’Initiative « la Ceinture et la Route » constitue un axe majeur de cette stratégie d’information.

Parmi les principaux acteurs impliqués dans ce dispositif, on compte le Bureau d’information du Conseil des affaires d’État, le département de la Propagande du Comité central du PCC, l’agence de presse Xinhua, CGTN, Radio Chine Internationale, le ministère des Affaires étrangères, le ministère de l’Éducation, le ministère de la Culture, le Hanban et les Instituts Confucius, l’Institut du peuple chinois pour les affaires étrangères, les Instituts chinois des relations internationales contemporaines, ainsi que l’Association du peuple chinois pour l’amitié avec l’étranger.

Le renforcement des liens culturels, éducatifs et interpersonnels entre la Chine et la Nouvelle-Calédonie figure parmi les missions prioritaires de l’ Association d’amitié sino-calédonienne. L’objectif est de cultiver une opinion publique favorable à la République populaire de Chine, ouvrant ainsi la voie à de futures collaborations. Lors de la visite en Chine de la délégation de l’Association en 2017, les autorités municipales de Shanghai ont proposé la participation de jeunes Néo-Calédoniens à un événement international de front uni de la jeunesse. En 2018, cinq jeunes Calédoniens ont bénéficié de bourses pour prendre part au Camp international d’amitié interactive de la jeunesse à Shanghai. La ville a également accueilli une troupe culturelle néo-calédonienne pendant un mois, dans le cadre du Festival international des arts de Shanghai en 2017. Les responsables shanghaïens ont par ailleurs évoqué la possibilité de diffuser des séquences promotionnelles sur la Nouvelle-Calédonie sur une chaîne de télévision locale.

L’Association du peuple chinois pour l’amitié avec l’étranger a en outre proposé la création d’un Institut Confucius à l’Université de Nouvelle-Calédonie, en partenariat avec l’Université de Ningbo. Les Instituts Confucius jouent un rôle crucial dans le système de propagande extérieure du PCC ; leur mission principale est de former un réseau mondial de sinophiles maîtrisant le chinois. Ils ont également été associés à des activités d’espionnage. De nombreux efforts ont été déployés pendant plusieurs années pour concrétiser le projet d’un Institut Confucius à l’Université de Nouvelle-Calédonie. Cependant, le vice-chancelier de l’époque s’y est opposé, et le projet n’a pas encore vu le jour. Le système éducatif néo-calédonien dispose déjà de son propre programme d’enseignement du chinois, quoique modeste. Le collège Tuband et le lycée Lapérouse proposent des cours de chinois, tout comme l’Université de Nouvelle-Calédonie.

L’Association d’amitié a également évoqué la possibilité d’offrir des bourses d’études en Chine aux étudiants néo-calédoniens. En 2018, ces derniers ont été invités à postuler, via l’ Association d’amitié sino-calédonienne, à deux bourses à l’Université maritime de Shanghai dans le cadre du programme « la Ceinture et la Route », ainsi qu’à une bourse distincte de cinq ans pour y effectuer des études de premier cycle.

Les tentatives de l’ Association d’amitié sino-calédonienne visant à créer une opinion publique favorable à la Chine sur le territoire semblent avoir rencontré un succès mitigé, du moins auprès de la population et dans les médias. L’expansion des liens avec la Chine avait suscité un vif enthousiasme et un grand optimisme au sein du gouvernement néo-calédonien de l’époque et dans l’ensemble de la société en 2016 et 2017. Cependant, cette période semble révolue. On constate une nette augmentation de la sensibilisation et des inquiétudes concernant la Chine dans les médias néo-calédoniens, mais pas dans le sens souhaité par le PCC. Le principal journal de Nouvelle-Calédonie, , offrait une couverture très optimiste de la Chine en 2016 et 2017, notamment concernant les opportunités pour la Nouvelle-Calédonie. En revanche, de 2020 à 2024, la couverture est devenue majoritairement sombre et négative, reflétant les reportages internationaux sur la Covid-19, le Xinjiang, Hong Kong et les activités expansionnistes de la Chine dans le Pacifique.

Conclusion

Le PCC s’est livré à diverses activités d’ingérence étrangère en Nouvelle-Calédonie, ciblant les élites politiques et économiques, et tentant d’utiliser la diaspora chinoise et les entreprises de la RPC comme instruments au service des intérêts du parti. Les élites locales ont parfois activement recherché l’aide de la Chine, collaborant volontiers avec les organisations de front du PCC. Cette étude a fourni des preuves détaillées des activités d’ingérence étrangère du PCC en Nouvelle-Calédonie, ainsi que des réactions et des impacts qui en ont résulté. Documenter ces activités et ces relations est une étape nécessaire pour déterminer des limites appropriées et favoriser des relations saines entre la Nouvelle-Calédonie et la Chine.

La Nouvelle-Calédonie présente une société très divisée, un avenir politique instable et des disparités économiques considérables. Ces faiblesses exposent le territoire aux efforts d’ingérence étrangère du PCC. Le manque de compréhension des agendas et des méthodes de politique étrangère du PCC par certains acteurs en France et en Nouvelle-Calédonie semble avoir conduit à des décisions politiques naïves et risquées par le passé. La Nouvelle-Calédonie est surexposée au marché chinois pour ses exportations et pourrait bien l’être encore pendant des décennies. Les îles Loyauté semblent participer à l’Initiative « la Ceinture et la Route », poursuivant ce qui a été engagé en 2017. L’ Association d’amitié sino-calédonienne poursuit son travail, désormais axé sur les relations au niveau local. Elle semble fonctionner comme un groupe fermé. Elle ne cherche plus l’attention ou le soutien du public pour ses efforts, tout en continuant à représenter la Nouvelle-Calédonie lors de réunions en Chine. Le gouvernement actuel du Congrès de la Nouvelle-Calédonie semble approuver ces efforts en autorisant un représentant officiel, Johanito Wamytan, à participer et à représenter la Nouvelle-Calédonie lors de réunions en Chine.

En raison de la dévolution des pouvoirs, la France est limitée dans sa capacité à répondre à certaines de ces atteintes à la souveraineté. Le gouvernement Macron est très préoccupé par les activités d’ingérence étrangère de la Chine en Nouvelle-Calédonie et par les discussions sur l’ouverture du territoire à d’autres puissances militaires. Dans un discours prononcé devant une foule nombreuse à Nouméa lors de sa visite présidentielle en juillet 2023, Emmanuel Macron a mis en garde : « Si l’indépendance, c’est de choisir demain d’avoir une base chinoise ici ou d’être dépendant d’autres flottes, bon courage ! Ça ne s’appelle pas l’indépendance ! » Et Macron a souligné que « le nickel est une richesse pour la Nouvelle-Calédonie. C’est aussi, et je le dis ici avec force, une ressource stratégique majeure pour la France et l’Europe, à l’heure où nous avons engagé un effort massif de réindustrialisation. À ce titre, le nickel doit pouvoir être pris en compte dans la législation européenne sur les matières premières critiques ».

Pourtant, les politiques de la France vis-à-vis de la Chine, qui mettent en garde contre les dangers tout en semblant parfois promouvoir et soutenir l’agenda chinois, ont suscité de la confusion ainsi que de la méfiance dans certains cercles en Nouvelle-Calédonie. Certains soupçonnent que la vigilance française à l’égard de l’ingérence du PCC ne sert qu’à justifier son maintien au pouvoir sur le territoire. L’ambiguïté stratégique de la France peut sembler politiquement opportune à court terme, mais elle sera préjudiciable à long terme car elle tend à valider les intérêts et l’agenda de la Chine. Elle nuit également à la réputation de la France auprès de ses partenaires en Europe et dans le Pacifique.

Initialement, la France et de nombreux politiciens néo-calédoniens, tant pro qu’anti-indépendantistes, étaient enthousiastes à l’idée de développer les relations avec la Chine. Cependant, comme le montre cette étude, un changement de perspective s’est opéré à partir de 2018. En réponse, les efforts de front uni du PCC visant la Nouvelle-Calédonie sont devenus plus discrets, se sont recentrés sur le niveau local et se sont déplacés vers l’étranger.

L’Australie, la Nouvelle-Zélande, la France, les États-Unis et de nombreux autres pays ont également commencé à modifier leurs politiques envers la Chine à cette époque, notamment en ce qui concerne les inquiétudes liées à l’ingérence étrangère du PCC. En septembre 2018, les partenaires des Five Eyes ont créé un groupe de lutte contre l’ingérence étrangère avec la France, l’Allemagne, le Japon et d’autres États partageant les mêmes idées. Les activités d’ingérence étrangère de la Chine et de la Russie en sont le point central. En 2018, les chefs de gouvernement du Forum des îles du Pacifique ont signé la Déclaration de Boe sur la sécurité régionale, qui a redéfini le concept de sécurité dans la région, mettant en lumière l’ingérence politique comme une préoccupation majeure.

Les sources officielles de la RPC ont cyniquement observé cette réaction, affirmant que « jusqu’à présent, la stratégie de la France a été de s’appuyer sur son alliance avec l’Australie pour freiner l’expansion de l’influence locale de la Chine ». Cependant, comme l’a montré cette étude, le gouvernement français et certaines autorités néo-calédoniennes ont utilisé les leviers de leurs propres lois et systèmes démocratiques pour gérer les risques dans la relation Chine – Nouvelle-Calédonie. De plus, la société civile, les médias néo-calédoniens, les politiciens pro- ainsi que certains indépendantistes, le leadership traditionnel et la société kanake ont tous joué un rôle dans la limitation de l’étendue des activités d’ingérence étrangère du PCC en Nouvelle-Calédonie. Peu de peuples des îles du Pacifique accueilleraient favorablement une relation de dépendance avec la Chine ou l’intégration du Pacifique dans un ordre sino-centré.

De nombreux politiciens et leaders sociaux néo-calédoniens que j’ai interrogés ont souligné ce qu’ils percevaient comme la relation d’État-client du Vanuatu avec la Chine, un exemple négatif d’engagement que la Nouvelle-Calédonie tenait à éviter. Le politicien anti-indépendantiste Didier Leroux m’a confié : « Le Vanuatu est vu comme un exemple de ce qui pourrait arriver ici si nous devenions indépendants. » Emmanuel Tjibaou, élu en 2024 député à l’Assemblée nationale française pour la deuxième circonscription de Nouvelle-Calédonie et ancien directeur du Centre culturel Tjibaou, a déclaré que, bien que la Nouvelle-Calédonie soit une société relativement divisée, une identité et un patriotisme néo-calédoniens commencent à prendre forme, fondés sur ce que les gens ne veulent . Une opinion de plus en plus répandue est que la Nouvelle-Calédonie n’a pas la capacité de tenir tête à la Chine, alors que la France est plus facile à gérer. Andre Dang Van Nha, conseiller de longue date à l’Assemblée de la Province Nord et directeur de la société de nickel SMSP, a déclaré que beaucoup en Nouvelle-Calédonie veulent en savoir plus sur le partenaire chinois et les risques politiques et économiques qu’il peut faire naître. Dang a qualifié la RPC d’« envahisseurs », affirmant que la Chine est très dangereuse pour la Nouvelle-Calédonie, car elle est trop peuplée et trop puissante. Dang semble avoir changé d’avis sur le risque chinois, car en 2012, il avait joué un rôle clé dans l’établissement d’un lien entre SMSP et Yangzhou Yichuan Nickel.

Le président du Congrès de la Nouvelle-Calédonie, Roch Wamytan, a déclaré que le FLNKS ne laissera aucune grande puissance contrôler la Nouvelle-Calédonie – ni la France, ni la Chine. Il a affirmé que la Nouvelle-Calédonie apprendra des erreurs des autres pays du Pacifique. Il a noté que le Vanuatu et les Tonga (connus pour leur dette de 42 % du PIB envers la Chine) n’ont pas de ressources naturelles, mais que la Nouvelle-Calédonie a le nickel. Il a déclaré que le FLNKS veut créer une relation d’équilibre entre la France et la Chine. Wamytan a dit qu’il comprend les avantages de la Nouvelle-Calédonie pour l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la France, la Chine et les États-Unis, et qu’il comprend aussi les dangers de la Chine. Wamytan a ajouté que la France veut avoir de l’influence dans le Pacifique, mais qu’elle ne peut pas avoir carte blanche.

Aux yeux des leaders du FLNKS, la France – et les gouvernements occidentaux intéressés par le maintien du – doivent en faire davantage pour gagner leur soutien. En 2022, après avoir fait une présentation virtuelle en tant que représentant du gouvernement néo-calédonien lors de la visite du secrétaire d’État américain Antony Blinken dans le Pacifique, Mickaël Forrest, secrétaire permanent aux affaires extérieures du FLNKS, vice-président du parti indépendantiste l’Union calédonienne, membre du gouvernement néo-calédonien et secrétaire fondateur de l’ Association d’amitié sino-calédonienne, a décrit la situation géopolitique dans le Pacifique comme une « guerre d’influence ». En réponse à une question sur la nécessité pour la France et les États-Unis d’avoir de solides stratégies indo-pacifiques face aux actions agressives de la Chine, Forrest a déclaré :

La Chine est le premier acheteur [de la Nouvelle-Calédonie] en termes de commerce. À partir de là, nous devons trouver un équilibre... [I]l est nécessaire de lancer des appels aux grandes puissances pour s’assurer que chaque territoire et chaque île puisse continuer à prospérer tout en veillant à se prémunir contre les situations au niveau géopolitique... Aujourd’hui, nous voyons un axe indo-pacifique « double » : l’un porté davantage par la France, l’autre par les États-Unis. Et la Chine est bien présente dans la région. Nous n’avons aucun intérêt à prendre parti, sauf pour continuer à construire notre destin politique sur la base de notre patrimoine commun, c’est-à-dire les accords de Matignon et de Nouméa.

Les dirigeants politiques néo-calédoniens de tous bords ont clairement exprimé leur souhait d’être traités d’égal à égal par les partenaires internationaux. Ces deux dernières années, la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française ont été de plus en plus incluses dans les discussions sur la sécurité du Pacifique menées par les États-Unis. En avril 2022, comme mentionné précédemment, elles ont participé à une réunion entre le secrétaire d’État américain Antony Blinken et les dirigeants du Pacifique à Suva, aux Fidji. Elles ont été conviées au sommet historique États-Unis – Pays des îles du Pacifique tenu à Washington en septembre 2022, ainsi qu’au sommet de suivi en 2023. Le président du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, Louis Mapou, a déclaré dans un discours lors du sommet de 2022 que l’intégration de la Nouvelle-Calédonie dans le Pacifique est une priorité pour son gouvernement, et il a évoqué de potentiels partenariats avec les États-Unis. La Nouvelle-Calédonie a également participé à la réunion ministérielle des Partenaires du Pacifique bleu en septembre 2022. En octobre 2023, l’ambassadrice des États-Unis en France s’est rendue pour la première fois en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie française pour discuter des possibilités de coopération et de la stratégie indo-pacifique américaine. L’inclusion de la Nouvelle-Calédonie dans toutes les discussions actuelles sur la sécurité régionale démontre visiblement que la France, ainsi que les partenaires régionaux tels que l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les États-Unis, soutiennent l’autonomie et la résilience néo-calédoniennes.

Cependant, pour certains membres des forces indépendantistes de Nouvelle-Calédonie, être inclus dans les discussions régionales sur la sécurité avec les partenaires traditionnels n’est pas suffisant. Un rapport du FLNKS de 2021 souligne que le groupe politique souhaiterait intensifier les relations avec la Chine si la Nouvelle-Calédonie accédait à l’indépendance. Cela pourrait créer une instabilité significative dans la région. Par exemple, toute initiative visant à faire de la Nouvelle-Calédonie le « Djibouti du Pacifique » et à inviter une présence militaire chinoise susciterait une forte opposition des autres pays insulaires du Pacifique. Le même rapport relève que le FLNKS vise un équilibre entre la Chine et la France, et qu’il ne veut pas que la Nouvelle-Calédonie soit prise dans la stratégie indo-pacifique de la France contre la Chine. Le rapport note que l’Australie a déjà payé le prix de sa confrontation avec la Chine. Pourtant, l’Australie n’a modifié ses politiques envers la Chine qu’après avoir obtenu des preuves accablantes des activités d’ingérence étrangère du PCC à son encontre.

Malgré les fortes déclarations du président Macron sur l’« hégémonie » de la Chine dans le Pacifique en 2018, ou ses remarques en 2023 sur une éventuelle base militaire chinoise en Nouvelle-Calédonie, il semble toujours éviter de confronter directement la Chine. En septembre 2022, Macron a déclaré à un rassemblement d’ambassadeurs français que la France devait maintenir une « indépendance géopolitique » vis-à-vis du comportement de la Chine, ainsi que de la réponse des États-Unis et des autres alliés. Pourtant, les preuves présentées dans cette étude sur l’étendue des activités clandestines de la Chine en Nouvelle-Calédonie et son agenda à long terme visant à usurper les intérêts de la France contredisent l’affirmation selon laquelle la France peut se détacher de la géopolitique actuelle, ou que le problème réside principalement dans l’attitude des États-Unis.

La Chine ne se livre pas à des activités d’ingérence étrangère uniquement en Nouvelle-Calédonie : elle mène des activités similaires en Polynésie française et dans les autres territoires d’outre-mer français, ainsi qu’en France métropolitaine. Le débat public sur cette question ne fait que commencer en France. Pour préparer l’avenir, il faut agir dès maintenant. Un public informé est un public résilient. Un débat public robuste est nécessaire au sein même de la Nouvelle-Calédonie sur le rôle de la Chine et d’autres partenaires potentiels dans l’avenir politique et économique du territoire, ainsi que des discussions sur les changements législatifs et politiques pour combler les failles exploitées par l’ingérence étrangère du PCC.

Les exportations de la Nouvelle-Calédonie sont fortement orientées vers la Chine. À la suite des émeutes et des troubles depuis mai 2024, l’économie est en crise. La Nouvelle-Calédonie est à la croisée des chemins. La France, l’UE, l’Australie, le Japon, Singapour, la Corée, la Nouvelle-Zélande, les États-Unis et d’autres partenaires devraient envisager le rôle qu’ils peuvent jouer pour aider à diversifier et rééquilibrer l’économie néo-calédonienne, afin de soutenir une plus grande résilience et autonomie. Le Forum des îles du Pacifique pourrait contribuer à négocier une issue pacifique à la crise sociale et politique.

La transition convenue de la Nouvelle-Calédonie vers une plus grande autonomie doit inclure des discussions sur la manière dont une Nouvelle-Calédonie/Kanaky souveraine, indépendante ou semi-autonome, se défendrait contre les menaces extérieures et d’autres risques de sécurité. Pour l’instant, toutes les négociations sur l’avenir de la Nouvelle-Calédonie se déroulent « dans le cadre de la République » (française), mais les dirigeants du FLNKS plaident pour une indépendance totale. Les preuves présentées dans cette étude pourraient-elles amener le FLNKS à réévaluer sa vision optimiste de l’expansion des relations avec la RPC et de la configuration de l’avenir de la Nouvelle-Calédonie ?

La France et le peuple de Nouvelle-Calédonie pourraient négocier pour ajuster leur relation sécuritaire en suivant le modèle d’autres territoires du Pacifique, comme les îles Cook ou Niué, qui sont tous deux souverains mais soutenus par la Nouvelle-Zélande pour les affaires étrangères et la défense ; ou établir un arrangement de type compact comme celui entre les États-Unis et les États fédérés de Micronésie, la République des îles Marshall et Palau. Quel que soit le résultat, la France et la Nouvelle-Calédonie doivent trouver un moyen de gérer les risques, ainsi que les opportunités, de l’engagement avec la Chine.

Annexe

Politique et gouvernance de la Nouvelle-Calédonie

La Nouvelle-Calédonie est un archipel stratégiquement important et de plus en plus autonome dans le Pacifique Sud-Ouest. Elle comprend l’île principale de Grande Terre, les îles Loyauté, l’archipel des Belep, ainsi que d’autres îles éloignées. La Nouvelle-Calédonie est riche en ressources minérales, notamment en nickel et en cobalt. Elle a une superficie totale de 18 576 km² et une zone économique exclusive (ZEE) de 1,4 million de km².

Schémas de peuplement

La présence humaine la plus ancienne en Nouvelle-Calédonie remonte à environ 3000 av. J.-C. Le premier contact européen avec le peuple kanak autochtone date de 1774, lors de la visite du capitaine britannique James Cook, qui donna aux îles le nom romain de l’Écosse. Dix-neuf ans plus tard, en 1793, le navigateur français Antoine de Bruny d’Entrecasteaux visita le territoire néo-calédonien. La France annexa la Nouvelle-Calédonie en 1853 sur la base de cette visite, pour empêcher la Grande-Bretagne de revendiquer les îles. Aujourd’hui, grâce en grande partie à ses territoires du Pacifique que sont la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française, Wallis-et-Futuna et l’île de Clipperton, la France possède le deuxième plus grand territoire maritime du monde, après les États-Unis.

De 1864 à 1924, la France administra la Nouvelle-Calédonie à la fois comme colonie pénitentiaire et comme colonie de peuplement. Plus de 25 000 prisonniers furent envoyés en Nouvelle-Calédonie, les plus célèbres étant les prisonniers de la Commune de Paris et les insurgés des soulèvements en Algérie. En 1913, la population kanake fut confinée dans des réserves ne représentant que 7 à 8 % de l’île principale, tandis que la petite population européenne contrôlait le reste. La France a encore un long chemin à parcourir pour reconnaître son héritage de colonialisme brutal, d’appropriation et d’exploitation des ressources en Nouvelle-Calédonie.

En 1946, la France reclassa la Nouvelle-Calédonie comme territoire d’outre-mer. La plupart des Kanaks n’eurent pas le droit de vote jusqu’en 1956. Au cours des années 1980, à la suite des protestations et des troubles de plus en plus violents, la France engagea les accords de Matignon et de Nouméa, qui entamèrent le processus de décolonisation. Après la signature de l’accord de Nouméa en 1998, la Nouvelle-Calédonie fut divisée en trois provinces autonomes, Nord, Sud et îles Loyauté, avec des assemblées provinciales dans chacune, ainsi qu’un parlement territorial. À partir de 1999, la Nouvelle-Calédonie fut classée comme une collectivité .

Selon le recensement de 2019, la Nouvelle-Calédonie compte environ 271 000 habitants, ce qui en fait la quatrième plus grande population du Pacifique. Près des deux tiers de la population vivent dans la capitale, Nouméa. Les Kanaks représentent 41 % de la population totale, 24 % des Néo-Calédoniens sont d’origine européenne (nés localement et Français métropolitains), environ 10 % sont des Polynésiens (principalement des Wallisiens), 1 % de la population est d’origine nord-africaine, 1,4 % d’origine indonésienne, 1 % d’origine ni-vanuataise, 0,9 % d’origine vietnamienne, et 0,4 % (environ 1 500 personnes) d’origine chinoise.

Les résidents d’origine chinoise de Nouvelle-Calédonie forment trois groupes principaux : ceux dont les familles sont venues de Chine dans le Pacifique francophone il y a des générations () ; les Vietnamiens d’origine chinoise (Vietnam Hoa kiu, Ngi Hoa, ) ; et ceux de la République populaire de Chine () arrivés plus récemment. Certains sont venus via Tahiti où était établie une population chinoise d’outre-mer, d’autres sont venus du Vietnam pour travailler dans les mines de nickel dans les années 1890. Beaucoup se sont mariés dans des familles locales.

La Nouvelle-Calédonie est une société relativement divisée, avec un faible capital social. Les grèves, les manifestations et les troubles sociaux sont devenus fréquents au cours des cinq dernières années, et en 2024, la société est dans un état proche de la guerre civile. Il n’existe pas de groupe unique représentant tous les Kanaks autochtones, pas plus qu’il n’existe un groupe unique représentant les personnes d’origine européenne ou d’autres groupes ethniques. La société kanake est divisée entre nationalistes et indépendantistes, mais même là, ils ne forment pas deux groupes unis. Il y a un énorme fossé entre les points de vue de ceux qui promeuvent l’indépendance et ceux qui veulent maintenir le . Plus de 40 % des Kanaks vivent en zones urbaines, et il existe peu d’emplois formels pour ceux qui restent dans les zones traditionnelles.

Défis sociétaux

La Nouvelle-Calédonie possède l’une des plus grandes économies du Pacifique Sud. En 2019, son PIB était de 9,44 milliards de dollars US. Au cours des deux dernières décennies, le PIB par habitant de la Nouvelle-Calédonie a été supérieur à celui de la Nouvelle-Zélande. Plus de 75 % des exportations de la Nouvelle-Calédonie sont des produits minéraux et des alliages, principalement du minerai de nickel et du ferronickel. Pourtant, malgré ces exportations de grande valeur, les bénéfices ne sont pas répartis équitablement au sein de la société néo-calédonienne. Nouméa compte de nombreux camps de squatteurs () dispersés dans la ville, habités par des familles kanakes. Le chômage des Kanaks est élevé (même en considérant qu’une grande partie de la population kanake dépend de l’économie informelle). Environ 17 % de la population néo-calédonienne vit sous le seuil de pauvreté. L’inégalité des revenus en Nouvelle-Calédonie est 2,4 fois plus élevée qu’en France. En 2020, le taux de chômage en Nouvelle-Calédonie était de 11 % en Province Sud, 24 % en Province Nord et 34 % dans les îles Loyauté. La population kanake est majoritaire dans la Province Nord et dans les îles Loyauté.

La Nouvelle-Calédonie dépend des subventions françaises pour maintenir un système de protection sociale étendu. L’éducation est gratuite pour tous, de la maternelle à l’université. Ainsi, beaucoup se sont interrogés sur le coût économique de l’indépendance. La France complète directement le budget néo-calédonien de 1,5 milliard d’euros chaque année, ce qui équivaut à plus de 15 % du PIB de la Nouvelle-Calédonie, ainsi qu’indirectement via d’autres subventions. Néanmoins la Nouvelle-Calédonie a toujours un déficit budgétaire. Dans un rapport détaillé en 2021, le principal groupe pro-indépendance de Nouvelle-Calédonie, le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), a expliqué comment la Nouvelle-Calédonie pourrait s’associer davantage avec la Chine comme partie essentielle de la solution au déficit du budget néo-calédonien, ainsi qu’au déficit important projeté si la Nouvelle-Calédonie devenait indépendante. La diversification de l’économie néo-calédonienne est depuis longtemps à l’ordre du jour politique, mais le défi est de savoir comment le faire sans créer de nouvelles dépendances.

Le chemin vers une plus grande autonomie

Le 12 décembre 2021, la Nouvelle-Calédonie a tenu son troisième référendum sur la question de l’indépendance vis-à-vis de la France, qui était le vote final sur l’indépendance prévu par l’accord de Nouméa. Le territoire a de nouveau voté pour rester avec la France – cette fois à 96 %, la marge la plus large des trois votes. Le résultat a été contesté par le FLNKS, car une grande partie de la population autochtone kanake avait boycotté le vote en raison d’une période de deuil coutumier pour les décès liés à la Covid-19. La participation globale a été de 44 %. Le vote sur l’accord de Matignon de 1988, qui a conduit à l’accord de Nouméa, avait également été boycotté par de nombreux électeurs kanaks, et ce vote avait mis en place le processus de décolonisation sur lequel les référendums étaient fondés. Lors du premier référendum sur l’indépendance en 2018, avec une participation de 81 %, 56 % ont voté pour rester un territoire français. Lors du deuxième référendum tenu en 2020, 53,6 % ont voté pour rester avec la France, avec une participation de 86 %.

Des négociations sont en cours depuis le référendum sur la future configuration économique, sociale et politique de la Nouvelle-Calédonie. En mai 2024, la France a adopté une législation élargissant l’éligibilité des électeurs dans le territoire, ce qui a entraîné des manifestations de masse et de graves troubles civils. Le FLNKS continue d’appeler à l’indépendance et a réussi à internationaliser la situation néo-calédonienne. Au moment de la rédaction de ce texte, la société est dans une situation instable marquée par de graves troubles.

Gouvernance

L’accord de Nouméa de 1998 a mis en place un processus de transition pour la décolonisation. Dans le cadre d’un concept de souveraineté partagée, la France a progressivement transféré toutes les compétences, sauf celles centrales et souveraines, aux autorités locales.

Dans le système actuel, la France conserve certains pouvoirs gouvernementaux, tandis que les autorités néo-calédoniennes et les assemblées provinciales en détiennent d’autres. Tous les Néo-Calédoniens ont la nationalité française et peuvent voter aux élections présidentielles. Ils ont également le droit de voter aux élections du Parlement européen. Les électeurs néo-calédoniens sont représentés au Parlement français par deux députés et deux sénateurs.

Le représentant désigné de la France en Nouvelle-Calédonie est le haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie. Le haut-commissaire préside le Conseil des mines, signe les textes législatifs à mettre en vigueur, et est responsable des systèmes de sécurité et de justice de la Nouvelle-Calédonie. L’État français conserve les pouvoirs régaliens (défense, affaires étrangères, ordre public, immigration, monnaie, justice, enseignement supérieur, médias publics, et, de manière cruciale, le contrôle sur les licences et les ventes de nickel, cobalt, lithium, potasse et d’éventuels hydrocarbures). Le gouvernement français a également le contrôle sur les développements des aéroports internationaux de Nouvelle-Calédonie, mais pas sur les aéroports domestiques.

La Nouvelle-Calédonie est gouvernée par le Congrès du territoire, un organe législatif de cinquante-quatre membres, composé de membres des assemblées des Provinces Nord, Sud et des îles Loyauté. Parallèlement, le Sénat coutumier réunit les différents conseils traditionnels du peuple kanak.

Le Sénat coutumier de Nouvelle-Calédonie joue un rôle consultatif concernant les propositions législatives relatives aux Kanaks. En particulier, le Sénat coutumier donne son avis sur les lois susceptibles d’affecter l’identité kanake, les statuts civils coutumiers et le régime foncier. Le Sénat coutumier a affirmé que toutes les délégations étrangères en Nouvelle-Calédonie doivent se présenter aux représentants du peuple autochtone, c’est-à-dire au Sénat de Nouvelle-Calédonie, conformément au protocole coutumier. Cette pratique est maintenant suivie.

Le gouvernement néo-calédonien mène les négociations sur les impôts et les finances du territoire ; le transfert des pouvoirs souverains et le calendrier des transferts ; les lois sur le travail et la sécurité sociale ; les affaires maritimes ; le transport aérien intérieur et la sécurité aérienne intérieure ; le secteur des télécommunications ; l’enseignement primaire et secondaire ; le secteur de la santé ; les lois foncières ; la gestion des ressources naturelles dans la ZEE ; et le droit de délivrer des visas aux étrangers pour travailler en Nouvelle-Calédonie. Selon les dispositions actuelles, toute la législation locale de la Nouvelle-Calédonie est soumise à la conformité avec la Constitution française.

Le gouvernement néo-calédonien est propriétaire de l’unique compagnie téléphonique locale, l’OPT. L’OPT a été créé par la France en 1958, et sa propriété a été transférée aux autorités néo-calédoniennes en 2003. Le gouvernement de Nouvelle-Calédonie délivre également les licences pour l’approvisionnement en pétrole et en gaz de la Nouvelle-Calédonie, et l’entreprise qui détient actuellement ce contrat approvisionne toutes les petites nations insulaires et les territoires français du Pacifique Sud-Ouest.

Le contrôle de la monnaie est l’une des compétences qui devait être transférée au gouvernement néo-calédonien. Cependant, la Nouvelle-Calédonie, ainsi que les autres territoires français du Pacifique, utilisent toujours le franc CFP. La France a proposé qu’ils adoptent l’euro, mais les groupes indépendantistes ont jusqu’à présent rejeté cette proposition et un consensus est nécessaire pour que le processus commence.

Les pouvoirs politiques partagés de la Nouvelle-Calédonie, son instabilité politique et ses inégalités économiques offrent de nombreuses ouvertures potentielles pour les activités d’ingérence étrangère du PCC.

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