La Chine et les opérations militaires autres que la guerre (军队非战争军事行动) à l’étranger : quelles conséquences sur le dilemme de sécurité ?
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Depuis plus de deux décennies, la Chine s’emploie à effectuer à l’étranger des opérations militaires autres que la guerre (OMAG), permettant ainsi à ses forces militaires de se projeter à l’international. Les OMAG chinoises à l’étranger sont directement inspirées de la doctrine américaine des Military Operations Other Than War (1995-2006). Ces opérations, menées en grande partie grâce au déploiement de moyens militaires pour des enjeux sécuritaires non traditionnels, attisent-elles le dilemme de sécurité ? L’hypothèse avancée dans cette étude est que, en effet, les OMAG menées par la Chine à l’étranger contribuent à exacerber le dilemme de sécurité et de ce fait affectent les relations interétatiques. Pour quelles raisons ? Les OMAG menées par la Chine à l’étranger occupent, depuis ces deux dernières décennies, une place plus importante dans la stratégie de l’Armée populaire de libération (APL). Elles font l’objet à la fois d’une plus grande institutionnalisation et d’un nombre croissant d’opérations dont celles dédiées à la protection des populations (Resevacs/évacuation de ses nationaux à l’étranger et Humanitarian Aid and Disaster Relief). La Chine tire de ses OMAG des bénéfices aussi bien militaires que stratégiques. Enfin, elles s’inscrivent dans un contexte de compétition croissante avec les autres puissances, au premier rang desquelles les États-Unis dont elles attisent la méfiance. La coopération serait alors envisagée comme l’un des moyens de réduire les mécanismes à l’œuvre dans le processus du dilemme de sécurité.
Introduction
Du 29 au 31 octobre 2023 s’est tenu à Pékin le 10e Beijing Xiangshan Forum (北京香山论坛), rassemblant plus de 90 délégations étrangères autour de questions sécuritaires. La session 8 de ce forum a été entièrement consacrée à la coopération militaire dans le cadre des opérations d’aide humanitaire et de secours en cas de catastrophe naturelle (Humanitarian Aid and Disaster Relief – HADR) autour d’intervenants venus de France, de Turquie, de Serbie, du Tonga, de la Bosnie Herzégovine, de Saint-Domingue, du Bangladesh, du Sri Lanka et du Pakistan. Les présentations ont toutes souligné l’augmentation des interventions des armées pour ces missions, le caractère efficace et efficient des forces militaires dans ce domaine et l’importance de mieux penser les coopérations interétatiques(x).
Les opérations d’HADR constituent un sous-ensemble des opérations militaires autres que la guerre (OMAG), traduction de Military Operations Others Than War (MOOTW), doctrine inventée par les États-Unis en 1995. Cette année-là, le département américain de la Défense publie un document intitulé « Doctrine conjointe pour les opérations militaires autres que la guerre » qui organisait les moyens par lesquels les États-Unis pourraient utiliser leurs forces armées autrement que dans les opérations de combat. Il s’agissait de faire face aux « priorités de défense nationale » par l’intermédiaire de trois types de capacités : dissuasion, présence avancée et réponses aux crises. Cette position faisait explicitement des forces armées un soutien pour l’environnement international et les relations diplomatiques de Washington(x). Abandonnées par les États-Unis en 2006(x), les OMAG ont inspiré d’autres États, notamment en Asie.
En Chine, l’idée de confier aux forces armées de telles missions et de permettre leur projection en dehors du territoire chinois émerge publiquement au début des années 2000(x), mais n’apparaît dans les Livres blancs sur la défense nationale qu’en 2008(x). Le fait s’explique notamment par le scepticisme des militaires chinois(x). Ce sentiment est partagé par d’autres forces armées parce que ces opérations les écarteraient de leur mission première : faire la guerre. Depuis, Pékin a tout de même considérablement accru ses OMAG à l’étranger : de la participation de l’APL aux forces des Nations unies pour le maintien de la paix(x), en passant par des opérations d’escorte de navires marchands dans le golfe d’Aden(x) ou des opérations d’évacuation de ses ressortissants jusqu’aux missions d’aide humanitaire et de secours en cas de catastrophe naturelle, l’APL se projette en Afrique, en Asie centrale et du Sud-Est, aux portes de l’Europe et aujourd’hui dans le Pacifique sud.
Ces opérations menées en grande partie grâce au déploiement de moyens militaires pour des enjeux sécuritaires non traditionnels et aux visées « altruistes » attisent-elles le dilemme de sécurité ? Le dilemme de sécurité tient une place importante dans l’explication des comportements des acteurs étatiques au sein d’un système international où les États, en l’absence d’arbitre central, agissent pour la sauvegarde de leurs intérêts et où la confiance n’est pas de mise(x). Classiquement, le principe du dilemme de sécurité explique que dans cette situation, l’État fait face à la fois à un dilemme et un paradoxe. Si l’État choisit de ne pas prendre de mesures pour accroître sa sécurité face à des États rivaux, il sera de facto en position de faiblesse vis-à-vis d’eux. Néanmoins, s’il entreprend d’améliorer ses capacités défensives, ses rivaux pourront interpréter, à tort ou à raison, ces mesures défensives comme belliqueuses par nature, les amenant à surenchérir dans l’acquisition de « plus » de moyens sécuritaires. Deux variables affectent la probabilité que les mesures défensives d’un État soient perçues par ses rivaux comme des mesures offensives. La première est la différence de capacité et la deuxième, l’équilibre entre action offensive et action défensive. Les capacités militaires qui peuvent être utilisées, aussi bien dans des actions défensives qu’offensives, peuvent amener à exacerber la compétition sécuritaire, car les États ne sont pas sûrs que leurs rivaux utiliseront leurs capacités uniquement dans un objectif défensif. Par ailleurs, si les capacités acquises par un État dans un but défensif facilitent aussi ses actions offensives, elles pourraient l’inciter à déclencher un conflit. Tensions interétatiques et compétition sécuritaire s’en trouvent accrues et les efforts menés par un État pour renforcer sa sécurité aboutissent paradoxalement à le mettre dans une situation d’insécurité sur le long terme(x).
Ce constat fait dans le cadre d’enjeux de sécurité traditionnels peut-il s’établir dans celui d’enjeux non traditionnels ? L’hypothèse proposée, fondée à la fois sur des études théoriques et empiriques antérieures et sur notre propre recherche(x) est qu’effectivement les OMAG menées par la Chine à l’étranger, en dépit de leur caractère a priori altruiste, contribuent à exacerber le dilemme de sécurité et de ce fait affectent les relations interétatiques. Les mécanismes à l’œuvre dans le dilemme de sécurité classique sont présents lorsqu’un État décide de mener des opérations HADR, de maintien de la paix, d’escorte de navires ou d’évacuation de population. Face à des situations sécuritaires non traditionnelles, il peut choisir de ne pas intervenir mais il aura à supporter les coûts de cette inaction en termes d’opprobre national et international mais aussi de coûts matériels liés à une insécurité croissante de sa présence à l’étranger et/ou de moins bonnes relations économiques et politiques avec ses partenaires étatiques(x). S’il choisit d’intervenir, il dévoile ses capacités sécuritaires aux autres États, qui les percevront comme des menaces et accentueront la compétition sécuritaire. Comme l’écrit Erik Lin-Greenberg, les risques de « mauvaises interprétations » et d’accroissement des moyens sécuritaires des États concernés, « sont d’autant plus grands lorsque des puissances émergentes sont impliquées dans des OMAG, dans la mesure où les déploiements peuvent révéler des capacités jusqu’alors méconnues et parce que souvent une grande incertitude entoure les intentions des puissances émergentes(x) ».
La présente étude qui a pour objectif d’étayer cette hypothèse investit essentiellement le niveau macro. La méthodologie mise en œuvre consiste à rechercher, rassembler et analyser des sources provenant des institutions officielles chinoises et étrangères présentant les OMAG chinoises à l’étranger. Nous nous sommes particulièrement intéressée aux OMAG destinées à la protection des populations (Resevacs et HADR), réalisées par la Chine, en analysant les réactions qu’elles provoquaient de la part des états-majors américains et/ou de leurs alliés. Nous avons complété ce volet par des entretiens (plus ou moins informels) avec des personnels militaires chinois, français, américains et des États insulaires du Pacifique entre avril et octobre 2023. Les études (rapports, articles, chapitres d’ouvrage) sur les OMAG, notamment entreprises par la Chine, s’attachent dans leur grande majorité à leur description matérielle et aux motivations qui les sous-tendent. Trois études générales sur les OMAG chinoises peuvent être considérées comme essentielles. La première, pionnière dans le domaine, publiée en 2015 par Jonas Parello-Plesner et Mathieu Dûchatel(x), est suivie en 2017 par le travail, devenu de référence, de Morgan Clemens(x). La troisième est l’ouvrage (issu de sa thèse) d’Andrea Ghiselli publié en 2021(x). Ces travaux font non seulement l’historique de l’apparition au sein de l’APL des OMAG mais aussi décrivent les différentes opérations mises en œuvre par Pékin depuis le début des années 2000 et s’interrogent sur les objectifs effectifs et/ou potentiels de ces missions qui permettent à l’armée chinoise de se projeter à l’extérieur de son territoire, notamment au nom de la protection des intérêts chinois à l’étranger. Parallèlement à ces publications, et postérieurement, un certain nombre d’articles ou d’études se sont focalisés sur des OMAG chinoises particulières (opérations de maintien de la paix, escorte de navires dans le golfe d’Aden, HADR dans le cadre d’Ebola ou de la COVID) et sont la preuve, à la fois, de l’augmentation quantitative de ces opérations chinoises à l’étranger, de leur degré de technicité accru, ainsi que de l’importance que leur confèrent les autres États. Les articles et les études plus récents élargissent ces considérations à de nouveaux espaces géographiques (Pacifique)(x) ou les intègrent à des desseins plus larges poursuivis par la Chine, notamment au sein des organisations internationales(x).
Le dernier corpus de documents sur lequel nous avons travaillé, est composé des rapports et des notes publiés par les institutions militaires américaines et leurs alliés. Au-delà des descriptions factuelles, opérationnelles et logistiques des OMAG chinoises, ces documents sont effectivement un reflet des réactions qu’elles peuvent susciter au sein des forces armées des puissances concurrentes de Pékin. C’est à leur lecture, notamment de leurs recommandations, qu’apparaissent (ou pas) les enjeux du dilemme de sécurité. L’impact des OMAG sur les relations interétatiques demeure globalement un aspect peu exploré si ce n’est par l’étude d’Erik Lin-Greenberg(x). Or la démarche s’avère d’autant plus utile que les États, dont la Chine, multiplient ces opérations, notamment dans le cadre des secours aux populations à la suite des conséquences toujours plus importantes des catastrophes naturelles induites par le changement climatique.
Pourquoi les OMAG chinoises à l’étranger pourraient-elles susciter de l’inquiétude de la part des États-Unis et de leurs alliés et ainsi à la fois aviver le dilemme de sécurité et en être un élément constitutif ? Les OMAG à l’étranger occupent, effectivement, depuis ces deux dernières décennies, une place plus importante dans la stratégie de l’APL (I). La Chine tire de ses OMAG à l’étranger des bénéfices aussi bien militaires que stratégiques (II). Enfin, elles s’inscrivent dans un contexte de compétition croissante avec les autres puissances, au premier rang desquelles les États-Unis dont elles attisent la méfiance (III).
I. Une importance croissante des opérations militaires autres que la guerre dans la stratégie de l’APL
Depuis le début du XXIe siècle, les autorités chinoises s’interrogent, planifient et organisent la projection à l’étranger de leurs forces militaires pour faire face à des menaces non traditionnelles. En deux décennies, les OMAG ont été intégrées à la stratégie militaire chinoise tant par leur institutionnalisation que par leur mise en œuvre, à l’exemple des OMAG réalisées pour la protection directe des populations (les Resevacs et les HADR).
L‘institutionnalisation des OMAG dans la stratégie militaire chinoise
Le dictionnaire des termes militaires de l’APL définit les opérations militaires autres que la guerre comme des « activités militaires que les forces armées mènent pour protéger la sécurité nationale et les intérêts de développement, mais qui ne constituent pas directement la guerre(x) ». Les sources officielles que sont les ouvrages sur la « Science de la stratégie militaire » contiennent davantage de détails sur les OMAG chinoises. Rédigés par des officiers de haut rang de l’APL, ils ont été publiés par l’Académie des sciences militaires (2013) et l’Université de la Défense nationale (2020) et présentent les différentes opérations, leurs modalités et leurs objectifs(x). Concernant les types d’opérations, en dépit du fait qu’il existerait plusieurs typologies des OMAG au sein même des institutions militaires chinoises(x), l’édition 2020 de la « Science de la stratégie militaire », présente neuf types d’opérations classées comme OMAG : le contre-terrorisme, le maintien de la stabilité, le secours en cas de catastrophe (HADR), le maintien de la sécurité et la surveillance du territoire, le maintien international de la paix sous l’égide des Nations unies, le secours international, les escortes maritimes, les fermetures et contrôles de frontières et les évacuations à l’étranger de personnels non militaires (les Resevacs)(x).
L’édition de 2020 distingue également les OMAG qui ont lieu à l’étranger de celles circonscrites au territoire chinois. Le chapitre du rapport sur la « Science de la stratégie militaire » (2020) intitulé « Utilisation du pouvoir militaire à l’étranger » insiste sur le fait que les opérations dont il est question sont majoritairement des OMAG et qu’il s’agit notamment des opérations internationales de maintien de la paix ; des opérations internationales de secours (aide humanitaire) ; des escortes maritimes, des évacuations à l’étranger et des opérations internationales de contre-terrorisme. S’y ajoutent des missions que l’on pourrait regrouper sous la dénomination d’exercices militaires internationaux et de diplomatie militaire. Ce sont les entraînements et exercices militaires conjoints internationaux ; les visites de navires chinois à l’étranger ; les croisières aériennes et navales stratégiques, l’entraînement en haute mer et l’assistance militaire procurée par la Chine à l’étranger(x).
Le dernier Livre blanc sur la défense nationale, publié en 2020, n’utilise pas le terme OMAG. Néanmoins, sont mentionnées comme opérations en lien avec l’étranger les opérations internationales de maintien de la paix, la lutte contre le terrorisme, les opérations internationales de secours et d’aide humanitaire ainsi que des activités regroupées sous l’appellation de « protection des intérêts nationaux à l’étranger ». Cette protection est une « mission de l’armée chinoise » qui, dans ce but, « développe ses forces en mer lointaine, construit des points d’approvisionnement à l’étranger, renforce la capacité d’exercer ses tâches militaires diversifiées, mène des opérations d’escorte maritime, maintient la sécurité des passages stratégiques maritimes et accomplit les opérations d’évacuation des ressortissants chinois à l’étranger et de défense des droits dans l’espace maritime(x) ». C’est globalement cette typologie qui est reprise dans les études et les rapports rédigés aux États-Unis ou en Australie sur les OMAG menées à l’étranger par la Chine(x).
En ce qui concerne la matérialisation des OMAG au sein des institutions, des centres de recherches sur les OMAG sont créés, dès la fin des années 2000, au sein des principales organisations de l’ALP comme l’Académie des sciences militaires et l’Université de la Défense nationale(x). Des recherches et des cours sont développés au sein des principaux collèges militaires. Les enseignements y sont dispensés par d’anciens officiers en charge de ces opérations à l’étranger(x). De ces travaux et réflexions sont issus aussi bien des textes d’encadrement, comme les réglementations sur les opérations conjointes de maintien de la paix ou bien les grandes lignes sur le développement des capacités dédiées aux OMAG, que des écrits stratégiques plus généraux, comme la série de huit ouvrages théoriques publiés en 2008 par le Collège du commandement militaire(x). Sous la direction de Xi Jinping (depuis 2013), la place croissante des OMAG se matérialise, fin 2015 et début 2016, par la création au sein même de la Commission militaire centrale d’un bureau pour les opérations outre-mer (à l’étranger) sous commandement d’un état-major commun, chargée de les coordonner politiquement et matériellement(x). Il prend le relais, sur le plan opérationnel, du bureau d’urgence créé en 2010 au sein de l’ancien département de l’état-major général. Ce dispositif est complété par la mission, unique mais importante, du ministère de la Défense qui est de créer et d’entretenir des relations avec les autorités militaires étrangères. Le 13 juin 2022, l’agence de presse officielle chinoise annonce que Xi Jinping a récemment signé une ordonnance sur le « Plan des actions militaires autres que la guerre pour l’armée(x) », dont la publication ne semble pas prévue.
Les OMAG à l’étranger reposent cependant déjà sur un certain nombre de textes juridiques. En juillet 2015, le comité permanent de l’Assemblée populaire nationale publie la Loi sur la sécurité nationale qui autorise les forces armées à mener des opérations à l’étranger. L’article 18 prévoit que l’État « développe la coopération internationale en matière de sécurité militaire, mène des actions militaires dans le cadre du maintien de la paix de l’ONU, du sauvetage international, de l’escorte maritime et de la protection des intérêts de l’État, et préserve la souveraineté, la sécurité, l’intégrité territoriale, les intérêts de développement et la paix mondiale de l’État(x) ». La Loi sur la défense nationale, amendée en décembre 2020 et entrée en vigueur en janvier 2021, fait référence à ces opérations à son article 68. « La République populaire de Chine respecte les normes fondamentales régissant les relations internationales fondées sur les buts et principes de la Charte des Nations unies et emploie ses forces armées conformément aux lois nationales pertinentes pour protéger la sécurité des citoyens, organisations, institutions, et installations […] et travaille à remplir ses obligations de sécurité internationale et protéger ses intérêts à l’étranger(x). »
Les OMAG occupent désormais une place importante dans l’appareil institutionnel militaire chinois. Objet de recherches et d’enseignements, de textes et d’institutions dédiés, les OMAG permettent à la Chine de penser et de réaliser en les justifiant la projection de ses forces de sécurité à l’étranger. En pratique, les OMAG chinoises à l’étranger ont été entreprises tout particulièrement pour la protection directe des populations : celle des ressortissants chinois d’abord, à l’origine de la réflexion sur l’utilisation des forces militaires à l’étranger, et de plus en plus celle des populations étrangères via les opérations d’HADR.
Les OMAG chinoises à l’étranger et la protection des populations
Le rôle des forces armées chinoises dans la protection des ressortissants chinois à l’étranger
Selon la définition adoptée par l’OTAN, les Resevacs sont des « [o]pération[s] visant à relocaliser dans un endroit sûr des non-combattants désignés qui sont menacés dans un pays étranger(x) ». Rapportées à la Chine, elles incombent d’abord à ses représentations à l’étranger et donc au ministère des Affaires étrangères chinois, en lien avec d’autres ministères (Commerce ou Transports), mais qui reçoivent le soutien des forces armées. Elles viennent compléter un dispositif qui prend en considération directement la protection des intérêts chinois à l’étranger. Le principe de la protection des citoyens chinois établis à l’étranger est prévu par la Constitution chinoise de 1982 (art. 50) : « La République populaire de Chine protège les droits et intérêts légitimes des Chinois d’outre-mer, les droits et intérêts légitimes de leurs familles […](x). » La récente Loi de la RPC sur les relations extérieures (2023) précise dans l’article 37 : « L’État prend les mesures nécessaires conformément à la loi pour protéger la sûreté, la sécurité et les droits et intérêts légitimes des citoyens et organisations chinois à l’étranger et sauvegarder les intérêts de la Chine à l’étranger contre toute menace ou infraction. L’État renforcera les systèmes et les mécanismes de travail et accroîtra la capacité de protéger ses intérêts à l’étranger(x). » Depuis juin 2023, pour la première fois, la protection et l’assistance consulaire chinoise sont encadrées par un règlement particulier entré en vigueur le 1er septembre 2023(x). Sur le plan international, depuis le 2 juillet 1979, la Chine est partie à la convention de Vienne régissant les relations consulaires et a signé, depuis, de nombreux traités consulaires bilatéraux. Enfin, la Chine a négocié plus de 108 accords de protection de ses investissements (qui impliquent selon elle la protection des personnes) avec les pays partenaires(x).
Encadrée par des textes juridiques dédiés, cette protection implique de nombreux acteurs institutionnels. Comme pour toutes les questions de politique étrangère et de sécurité, les principales instances de décision sont concentrées au sein du Parti communiste chinois (PCC). Les décisions sont élaborées et entérinées par le comité central du PCC et en particulier par le comité permanent du bureau politique. Au sein du parti, la Commission centrale des affaires étrangères joue un rôle clé, de même que la Commission nationale de sécurité. À la tête du PCC, Xi Jinping préside ces deux commissions. Comme le souligne le règlement de juin 2023, le ministère des Affaires étrangères (MAE) et ses représentations à l’étranger sont les principaux opérateurs de la protection des intérêts outre-mer(x). Bien que les services diplomatiques et consulaires chinois se soient considérablement développés et professionnalisés depuis le milieu des années 1990, l’apparition de nouvelles menaces dans des environnements souvent instables, amène Pékin à renforcer ses capacités consulaires. En juillet 2004, le MAE se dote d’un département de la sécurité extérieure dont le rôle consiste à étudier les situations à l’étranger, à avancer des propositions politiques et à élaborer des guides d’information. En mai 2006, le département des affaires consulaires du MAE crée un service de la protection consulaire qui se transforme, en août 2007, en Centre pour l’assistance et la protection consulaire. Apparaissant aujourd’hui, sous le nom de département des affaires consulaires (Centre pour l’assistance et la protection consulaire)(x), le département est chargé de l’ensemble des questions consulaires. À ces institutions dédiées, il faut aussi ajouter les ministères du Commerce et de la Justice ainsi que les autorités provinciales(x).
Toutefois, si l’organisation administrative, préventive et opérationnelle s’est considérablement amplifiée, elle n’est pas toujours suffisante pour protéger et secourir les intérêts chinois à l’étranger, amenant Pékin, lentement mais sûrement, à penser et à réaliser la projection internationale de ses forces de sécurité. Latente depuis Jiang Zemin (1993-2003), la réflexion autour de l’implication des forces militaires pour la protection des intérêts chinois à l’étranger se développe sous la direction de Hu Jintao (2003-2013)(x). Depuis, la Chine a impliqué trois fois ses forces armées dans de telles opérations(x). La première a concerné l’évacuation de 35 000 ressortissants chinois de Libye en 2011. L’APL a utilisé la frégate Xuzhou, qui fait partie des patrouilles d’escorte de navires dans le golfe d’Aden, pour veiller à la sécurité des ferries et navires commerciaux mobilisés pour acheminer les civils en lieu sûr. Elle y a aussi envoyé 4 avions-cargos (IL-76) qui ont amené des ressortissants à Khartoum et Pékin(x). Cela a été la première opération d’évacuation d’envergure impliquant les forces militaires chinoises. Elle a marqué un tournant majeur dans la prise en considération des OMAG par la Chine. La deuxième opération a eu lieu au Yémen en mars 2015. Elle a permis l’évacuation de 500 Chinois, ainsi que deux experts étrangers, vers Djibouti par la flotte de la mer du Nord également en patrouille dans le golfe d’Aden. C’était la première fois qu’un navire militaire chinois embarquait à son bord des civils étrangers(x). La dernière opération a permis de secourir 1 300 ressortissants chinois et étrangers au Soudan en avril dernier. Le 24 et le 29 avril 2023, la Chine a envoyé deux destroyers Nanning, ainsi qu’un navire ravitailleur Weishanhu à Port-Soudan avec à son bord un hélicoptère et 490 hommes appartenant dans leur grande majorité aux forces spéciales. Ces navires ont conduit les civils chinois et étrangers qui avaient quitté Khartoum par voie de terre, profitant d’un court cessez-le-feu, à bord de bus affrétés par leurs entreprises et l’ambassade chinoise, vers le port de Djeddah en Arabie saoudite(x).
Outre la protection de ses populations résidant à l’étranger, la Chine s’implique aussi de plus en plus dans celle des populations étrangères touchées par des catastrophes naturelles via la multiplication de ses opérations HADR.
Le rôle des forces armées chinoises dans la protection des populations locales affectées par des catastrophes naturelles à l’étranger
Les missions HADR font intervenir les forces de sécurité sur des terrains étrangers pour secourir des populations locales en cas de catastrophe naturelle et d’épidémie. Ces missions entrent naturellement dans les OMAG et recoupent la diplomatie militaire définie comme : « toutes activités des forces militaires ou civiles du ministère de la Défense de l’État qui sont menées avec en ligne de mire des objectifs de politique étrangère et qui sont de nature non combattante(x) ». De manière globale, au regard de la multiplication des catastrophes naturelles, épidémies comprises, les États sont de plus en plus appelés à mobiliser leurs forces armées pour porter secours aux victimes sur leurs propres territoires et, pour les États les plus aguerris, de prêter main-forte sur des territoires étrangers. Depuis le début des années 2000, les missions HADR constituent un sous-ensemble majeur des OMAG menées par l’APL à l’extérieur de la Chine(x). La première intervention, relativement modeste, des forces armées chinoises – aériennes – a eu lieu en 2002 pour convoyer des biens et du matériel de secours aux victimes du tremblement de terre dans la région de l’Hindou Kouch (zone montagneuse entre le Pakistan et l’Afghanistan)(x). Le tsunami de 2004 dans l’océan Indien a ensuite constitué un tournant majeur pour les instances dirigeantes chinoises, révélant les lacunes matérielles et organisationnelles des forces armées chinoises pour répondre, à l’international, à ce type d’urgence(x). Quatre ans plus tard, la Chine est confrontée elle-même à des conséquences toujours plus dramatiques de catastrophes naturelles (tempête de neige dans le centre et le sud du pays, tremblement de terre de Wenchang-Sichuan en 2008). Cette situation interne induit un accroissement des besoins de secours (y compris militaires) et améliore le savoir-faire de l’APL dans le domaine des opérations HADR. Couplés à la nécessité de renforcer la protection des populations et des intérêts chinois à l’étranger, ces événements finissent de convaincre les autorités d’augmenter les moyens alloués à ces opérations. De fait, les Livres blancs sur la défense nationale de 2008 et surtout de 2010 font une place plus importante à ces missions d’aide humanitaire(x).
Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2013, les forces de l’APL ont effectué plus de 20 missions d’aide humanitaire et de secours de population à l’étranger, sans compter les interventions en 2014 et 2016 pour combattre l’épidémie Ebola(x) et en 2020, celle de la COVID-19(x). À titre d’exemple, en janvier 2022, l’avion-cargo chinois Y-20, présenté par la Chine comme plus compétitif que les IL-76 et le C-17, a livré du matériel de secours aux îles Tonga après l’éruption volcanique et le tsunami qui a suivi(x). Le mois suivant, il a fourni du matériel anti-épidémie aux îles Salomon(x). En juin de la même année, il a transporté des biens de secours aux victimes du tremblement de terre en Afghanistan(x) et en août à celles des inondations au Pakistan(x). En 2023, l’APL a convoyé avec les Y-20 de l’aide humanitaire d’urgence en juin et en octobre en Afghanistan(x), en novembre au Népal(x), à la suite des tremblements de terre ayant touché ces pays.
Il semble aussi que Pékin veuille faire appel à des services civils pour intervenir lors de catastrophes naturelles à l’étranger : l’aide humanitaire de plus de 90 tonnes destinée aux victimes des inondations en Libye a été acheminée par un avion-cargo civil(x) et celle destinée au Maroc après le tremblement de terre s’est essentiellement traduite par un don monétaire de 200 000 US$ de la Croix-Rouge chinoise au Croissant-Rouge marocain(x), ainsi que par des aides financières et matérielles fournies par la Chambre de commerce chinoise du Maroc(x).
Les OMAG chinoises à l’étranger sont aujourd’hui un élément à part entière, institutionnel et opérationnel, de la stratégie militaire de l’APL. Elles permettent à la Chine de secourir et de protéger les populations chinoises établies dans des zones risquées mais aussi d’intervenir en faveur des populations touchées par des catastrophes naturelles dans des pays étrangers. Ces OMAG ne sont pas les seules missions qui justifient le déploiement des forces armées chinoises à l’étranger : il faut y ajouter les opérations de maintien de la paix sous l’égide des Nations unies, les escortes de navires dans le golfe d’Aden et la lutte antiterroriste, particulièrement en Asie centrale. Pensées et mises en œuvre de manière plus importante et plus systématique, menées bien au-delà du périmètre géographique de la Chine, les OMAG suscitent dès lors des interrogations sur leur plus-value pour Pékin.
Principales opérations HADR sous Xi Jinping(x)
Novembre 2013 : Envoi d’un navire-hôpital, d’un navire amphibie et d’un hélicoptère d’assistance aux Philippines à la suite du typhon Haiyan.
Mars 2014 : Participation aux recherches dans le détroit de Malacca, la mer d’Andaman et le sud-est de l’Australie pour localiser l’avion disparu de la Malaysian Airlines MH370 : déploiement de la marine APL avec 9 navires de surface, 2 185 personnels.
Septembre 2014 : Déploiement de 524 professionnels pour aider à la lutte contre Ebola en Afrique de l’Ouest. 938 patients traités et formation de 3 000 personnels de santé locaux.
Décembre 2014 : La capitale des Maldives connaît une très grave pénurie d’eau. La marine APL utilise ses navires munis d’équipements de désalinisation pour procurer de l’eau potable. L’armée de l’air déploie des avions-cargos pour livrer 40 tonnes d’eau potable à la ville.
Décembre 2014 à janvier 2015 : L’armée de l’air convoie des tentes, de l’eau potable et du matériel de secours à la Malaisie victime de très graves inondations.
Mai 2015 : Tremblement de terre au Népal. L’APL envoie des équipes de secours, des équipes médicales et de génie civil pour un total de 1 088 troupes. 690 tonnes de matériel de secours ont été livrées, 330 km de routes déblayées et 5 294 patients traités.
Août 2015 : Déploiement de deux avions-cargos de l’APL pour livrer du matériel de secours (trois voyages) au Myanmar victime de sévères inondations.
Juin 2016 : L’APL déploie des navires et des avions pour assister le Vietnam dans la recherche et le secours à la suite du crash d’un avion militaire tuant deux des pilotes.
Août 2017 : La visite d’une formation de la marine chinoise au Sri Lanka intervient en même temps que de sérieuses inondations. La mission est changée en HADR avec transport médical et équipes de recherche sur les zones sinistrées.
Juillet 2018 : Effondrement d’un barrage au Laos au moment des exercices militaires communs avec la Chine. Ces forces se sont alors portées au secours des zones sinistrées.
Au cours de l’année 2018, le navire-hôpital Peace Ark a visité 11 pays dans le Pacifique, les Caraïbes et l’Amérique latine pour fournir de l’aide médicale gratuite à plus de 50 000 locaux.
Août 2019 : Au moment où se déroulent des exercices communs au Laos, un bus de touristes chinois est accidenté dans le nord et l’APL participe aux secours.
2020 : Fourniture de matériel pour la lutte anti-COVID à divers États.
Janvier 2022 : L’avion-cargo Y-20 livre du matériel de secours aux îles Tonga après l’éruption volcanique et du tsunami qui s’ensuit.
Février 2022 : L’APL convoie du matériel anti-épidémie aux îles Salomon.
Juin 2022 : L’avion-cargo Y-20 transporte du matériel de secours pour les victimes du tremblement de terre en Afghanistan.
Août 2022 : Même opération pour les victimes des inondations au Pakistan.
Septembre 2022 : Envoi de matériel de secours à la Libye victime de très graves inondations.
Juin et octobre 2023 : Envoi d’aide humanitaire d’urgence avec les Y-20 en Afghanistan après le tremblement de terre.
Été 2023 : Mission effectuée par le navire-hôpital Peace Ark aux îles Kiribati, Tonga, Salomon, Vanuatu et le Timor Leste.
Septembre 2023 : Acheminement par avion-cargo civil de 90 tonnes d’aide humanitaire en Libye destinée aux victimes des inondations.
Novembre 2023 : Envoi d’aide humanitaire d’urgence avec les Y-20 au Népal à la suite du tremblement de terre.
II. Des OMAG à l’étranger bénéfiques à la Chine
Les OMAG chinoises à l’étranger sont bénéfiques à la fois pour les forces armées chinoises mais aussi plus généralement pour les autorités de Pékin qui cherchent à ce que la Chine soit ou, au moins, puisse se présenter, comme une puissance responsable.
Des gains pour les forces armées
Il est évident que les forces armées, chinoises comprises(x), ne voient les OMAG ni comme leur principale raison d’être, ni comme des activités essentielles, mais que, finalement, en choisissant de participer à ces opérations, elles y trouvent un certain nombre de points positifs(x). En temps de paix, ces opérations leur permettent de maintenir, d’améliorer voire d’acquérir certains savoir-faire. Les OMAG requièrent, en effet, trois qualités majeures des forces armées, qui peuvent être également utiles en cas de conflit(x).
En premier lieu, elles doivent faire preuve d’un haut degré de réactivité face à l’urgence pour agir de manière efficiente et efficace sans avoir de plan d’action préalable. Un expert militaire chinois commentant l’évacuation des civils chinois du Soudan en 2023 pour le site officiel Chinamilitary Online, expliquait que l’opération avait permis de tester les compétences professionnelles des forces navales chinoises et leur capacité de manœuvres(x). Les observateurs étrangers des opérations d’évacuation militaires chinoises s’accordent à écrire que la Chine a gagné en expérience et en efficacité, ajoutant que les patrouilles maritimes et la base de Djibouti constituaient de sérieux atouts pour ces opérations(x). En deuxième lieu, les forces armées doivent être en mesure de bien calibrer leurs actions car l’intensité des opérations (combats éventuels qui peuvent se dérouler si par exemple les évacuations traversent des zones de combat et/ou que les convois sont victimes de tirs) dans les OMAG seraient moindres que dans une guerre cinétique(x). Ces opérations reposent beaucoup sur la flexibilité et le ciblage. Elles favorisent les interventions et la direction de petites unités.
Enfin, les OMAG impliquent une importante coordination d’abord au sein même de l’armée conduisant à un travail sur l’inter-armisation (forces navales et aériennes ou bien forces armées et forces de police militaire), mais aussi entre les militaires et les acteurs civils, comme les agences gouvernementales et autres organisations mobilisées. En 2011, lors de l’évacuation des ressortissants civils chinois de Libye, Pékin s’est très largement appuyé sur les compagnies de ferries et d’aviation commerciales privées, de même lorsqu’il a procédé à l’évacuation et à la fourniture d’aide humanitaire au Népal à la suite du tremblement de terre de 2015(x). L’expertise gagnée dans la mobilisation rapide des moyens civils à des fins militaires et dans leur coordination est un atout pour d’éventuelles futures collaborations soit dans le cadre d’opérations similaires soit dans le cadre d’opérations conflictuelles(x).
La coordination peut aussi parfois s’apparenter à de l’interopérabilité avec les forces armées étrangères. Si ce dernier point est bien souligné dans les ouvrages et rapports sur la question, chinois comme étrangers(x), il coexiste à l’écrit et surtout dans la réalité, avec la volonté chinoise de mener la plupart de ces opérations (à l’exception des forces de maintien de la paix sous l’égide des Nations unies, les bérets bleus) sous le seul commandement chinois. C’est le cas notamment des patrouilles et escortes en mer d’Aden pour lutter contre la piraterie. Ce refus de coopération a également été reproché à la Chine pendant certaines opérations d’aide humanitaire : en mai 2015, lors du tremblement de terre au Népal, l’APL aurait refusé l’accès à son périmètre d’action aux autres forces armées internationales en intervention(x).
De manière générale, depuis Hu Jintao, les OMAG sont présentées par les dirigeants chinois et les instances militaires comme un moyen pour l’APL d’acquérir de l’expérience opérationnelle(x). On peut lire que, parmi les apports des OMAG, « le premier est d’explorer et d’innover en matière de méthodes de sécurité à l’international et d’améliorer les capacités de sécurité globales à l’étranger. […] Le second est de renforcer la formation ciblée et d’améliorer la capacité à effectuer des tâches spéciales à l’extérieur du territoire(x) ». Les exercices militaires conjoints (bilatéraux ou multilatéraux avec un certain nombre de pays dans le cadre d’entraînements aux OMAG), pour lesquels la Chine se montre plus disposée, lui permettent aussi d’apprendre comment agissent des forces militaires plus aguerries (Learning by viewing). Par exemple, dès 2015, la Chine s’est rapprochée de la Grande-Bretagne pour étudier la possibilité d’entamer une coopération bilatérale au sujet des opérations d’évacuation de non-combattants. En mars 2016, le Royal United Services Institute (RUSI) et le Collège de commandement maritime des forces navales de l’APL ont organisé un séminaire de deux jours sur les Resevacs rassemblant des officiers militaires et diplomatiques des deux pays(x). Pékin multiplie aussi les coopérations et exercices militaires bilatéraux et multilatéraux dans le domaine des HADR. De 2005 à 2020, les forces américaines du Pacifique et l’APL ont échangé régulièrement sur la gestion des catastrophes, permettant ainsi aux deux armées de se jauger plus directement(x). Depuis 2011, l’APL conduit des exercices bilatéraux dans ce domaine avec l’Australie, le Cambodge, l’Allemagne, la Malaisie, la Nouvelle-Zélande ou la Thaïlande. Certains, comme les exercices Spirit, menés principalement avec l’Australie, ont été étendus aux États-Unis jusqu’en 2020(x). Il y a lieu de souligner que les coopérations militaires concernant les missions d’aide humanitaire et de secours en cas de catastrophe demeurent un bastion dans lequel les États-Unis acceptent encore de côtoyer la Chine. En mars 2023, l’APL a été autorisée une nouvelle fois à participer au volet HADR des exercices multilatéraux Cobra Gold engagés par les États-Unis(x). Du 14 au 21 octobre 2023, l’APL a également participé aux exercices communs HADR de l’ASEAN (ADMN-plus)(x). Ces exercices communs permettent non seulement aux troupes chinoises de s’entraîner (learning by doing), mais aussi d’apprendre en observant les pratiques de leurs homologues étrangers (learning by viewing).
La multiplication des OMAG effectuées par l’APL à l’étranger est également une opportunité pour justifier l’acquisition de moyens matériels supplémentaires et pour mener une diplomatie militaire très active. Si de facto la modernisation de l’APL entreprise par le gouvernement chinois depuis plus de deux décennies se traduit logiquement par une augmentation du budget de la défense, les rapports et études étrangers ainsi que les déclarations chinoises ayant trait aux OMAG relèvent leur importance dans cette croissance(x). Le Centre de recherche des forces de défense australiennes a publié en 2023 un état des forces matérielles et humaines dédiées aux OMAG en Chine. L’étude comptabilise 15 brigades d’opérations spéciales et unités aériennes d’assaut qui se concentreraient sur l’action directe, l’infiltration, l’atterrissage sur des îles, les missions de reconnaissance et la coordination de bombardements aériens. Elle précise que la Chine peut mobiliser les porte-avions Liaoning et Shandong ; des frégates type Yuzhao à plateforme amphibie LPDs/transport de chalands de débarquement, des navires type Yushen (avec plateforme pour hélicoptères/LHAs) ; des croiseurs lance-missiles Renhai (type 055) et des destroyers lance-missiles Luyang (type 052D). L’APL serait passée de 2 à 10 brigades afin de répondre aux directives du président Xi Jinping et de disposer de forces à réponse rapide multifonctionnelles(x).
Avec le nouvel avion-cargo Y-20, la Chine s’est aussi dotée de matériel capable de projeter les forces militaires (hommes et matériels) sur une longue distance, de les soutenir une fois sur place et d’acheminer du matériel de secours pour les populations locales en cas d’opérations humanitaires. Il vient compléter, et peut-être à terme remplacer, la flotte d’IL-76 russes(x). Quant au navire-hôpital Peace Ark, mis en service dans la marine chinoise en 2008, il comprend plus de 300 lits et dispose de plus de 120 personnels médicaux à son bord(x). Enfin, c’est aussi au nom des OMAG que la Chine a justifié l’ouverture de sa première base militaire « de ravitaillement » à Djibouti en 2017. Lors d’une conférence de presse en 2016, le colonel Yang Yujun a déclaré : « L’installation que la Chine est en train de construire à Djibouti sera principalement utilisée pour fournir un soutien et des fournitures de repos et de réhabilitation aux troupes militaires chinoises participant aux missions d’escorte anti-piraterie et aux missions d’assistance humanitaire dans le golfe d’Aden et dans les eaux au large de la Somalie(x). »
Si les OMAG présentent un intérêt certain pour les forces militaires chinoises, elles répondent aussi à des enjeux politiques et stratégiques pour les dirigeants chinois.
Des gains politiques et stratégiques pour les dirigeants chinois
Les OMAG menées à l’étranger permettent à la Chine de se présenter comme un État responsable à l’égard de sa population et de ses intérêts à l’étranger. La nécessité de développer des OMAG à l’étranger, et notamment les évacuations de ressortissants et l’aide humanitaire, ne s’explique pas seulement par une simple volonté stratégique de projection internationale des forces armées chinoises. Elle est due à une réalité matérielle : le déploiement croissant d’activités chinoises (hommes et intérêts matériels à l’étranger) dans des zones plus risquées et les préjudices humains et matériels qu’ils y subissent. La Chine compte entre 6 et 10 millions de ressortissants à travers le monde (45 à 60 millions de Chinois dans la diaspora)(x). Cette présence humaine est intrinsèquement liée aux intérêts économiques chinois, en premier lieu ceux des grandes entreprises publiques présentes dans les secteurs des énergies, des minerais ou des infrastructures à l’étranger. Liés au projet des Routes de la soie, les acteurs économiques chinois se sont installés de plus en plus dans des « zones risquées » (Asie centrale, Afrique, Moyen-Orient)(x).
Cette présence chinoise est parfois menacée directement (au Pakistan par exemple) ou indirectement, comme en témoigne cette série d’événements de l’année 2023. Au mois d’avril, un citoyen chinois est accusé de blasphème au Pakistan et emprisonné(x). Le même mois, la Chine procède à l’évacuation de 1 300 ressortissants du Soudan, à la suite d’affrontements entre factions rivales à Khartoum. En mars, 9 Chinois travaillant dans des mines sont tués en République centrafricaine. On soupçonne une opération de la milice Wagner(x). En janvier, 9 ressortissants chinois sont attaqués dans la région de l’Oromia en Éthiopie par des hommes armés(x). Cet inventaire d’événements impliquant la sécurité de ressortissants chinois à l’étranger au cours des derniers mois est loin d’être complet. Il explique l’importance croissante prise depuis deux décennies par la préoccupation de la protection des intérêts chinois à l’étranger. Depuis les attaques mortelles subies par des citoyens chinois au Pakistan et en Afghanistan en 2004, Pékin prône une « diplomatie au service du peuple(x) » dans laquelle la protection doit devenir un principe efficient. De fait, la volonté de faire intervenir les forces armées chinoises pour les protéger a été d’abord une volonté civile et n’a été acceptée que très lentement par les institutions militaires. Aujourd’hui, la protection des intérêts chinois à l’étranger constitue la justification première des OMAG menées à l’étranger par les forces de sécurité chinoises.
Mener à bien la protection des citoyens et de leurs intérêts à l’étranger est un moyen important de peser sur l’opinion publique chinoise et de faire en sorte qu’elle voie, à nouveau, positivement les forces militaires chinoises et au-delà le PCC. Il y a lieu de rappeler que les activités de soutien de l’APL à la population chinoise sont anciennes. L’APL, présentée dans la Constitution chinoise comme l’armée du peuple ne devant de loyauté qu’au PCC, a, dès sa création et suivant la volonté de Mao et des cadres du parti, misé sur le soutien de la population en se démarquant de l’attitude de l’armée nationaliste de Chiang Kaï-Shek (exactions, pillages, violences) pour mener à bien la révolution. Les soldats de l’armée rouge des ouvriers et des paysans (précurseur de l’APL) avaient effectivement, entre autres, pour missions et activités de soutenir la population dans des travaux d’infrastructures, d’activités journalières et bien sûr en cas de catastrophe naturelle. Si cet investissement des forces armées est présenté comme une obligation morale et se conçoit aussi comme un moyen de contribuer au contrôle et à la gestion de la stabilité sociale par le PCC, il a permis de forger des liens spécifiques entre militaires et civils(x). L’image positive de l’APL a perduré jusqu’en juin 1989, date à laquelle Deng Xiaoping et la Commission militaire centrale ont ordonné aux militaires de réprimer les manifestations de la place Tian’an men. Si cet épisode sanglant de l’APL semble s’effacer de la mémoire collective, notamment chez les plus jeunes, il a terni de manière importante la perception populaire des forces armées chinoises. Depuis, ces dernières travaillent à regagner l’estime de la population en intervenant systématiquement et massivement lors des catastrophes naturelles affectant de plus en plus et de façon diverse les populations(x). Il en est ainsi particulièrement depuis les inondations massives du centre et du sud de la Chine en 1998 qui ont touché 223 millions de personnes, causant plus de 3 000 morts et 15 millions de sans-abri. L’APL a mobilisé plus de 300 000 hommes, 2 200 transports aériens et 12 500 véhicules pour aider et évacuer les sinistrés, faisant de cette opération l’une des plus importantes réalisées par l’APL depuis 1949(x).
L’intervention militaire à l’étranger pour la protection des ressortissants est souvent explicitement demandée par les citoyens chinois qui, inversement, quand elle n’a pas lieu, laissent parfois sur les réseaux sociaux des plaintes virulentes, très vite effacées, à l’encontre des autorités. L’activité internationale des forces militaires chinoises dans le cadre des OMAG est aussi, de manière plus récente, très appréciée des groupes les plus nationalistes qui y voient, et saluent, la manifestation d’une posture de grande puissance. De fait, la plupart des OMAG à l’étranger, quand cela est possible, font l’objet d’une large couverture médiatique, généralement très scénarisée(x). Plus encore, comme aux États-Unis, ces opérations sont un terreau pour des fictions très appréciées de ce type de public chinois. L’affaire du Mékong (2011) qui relate la traque sur la rivière du même nom du trafiquant de drogue Nam Kaw, ayant tué l’équipage d’un navire chinois, par les forces militaires et la Police armée du peuple, a donné lieu à une série télévisée produite par le ministère de la Sécurité en 2014 : La Rivière Mékong. Dans la même veine, l’évacuation des ressortissants chinois de Libye par l’APL a fortement inspiré le film Wolf Warrior 2, le plus gros succès au box-office chinois (896 millions de dollars US de recettes)(x).
De même, l’impact positif des OMAG chinoises à l’étranger, en particulier l’aide humanitaire et de secours en cas de catastrophe naturelle ou d’épidémie est un capital « sympathie » que la Chine accumule à l’international et sur lequel elle s’appuie pour raffermir sa position de grande puissance responsable au regard des autres États et de leur population(x). Elles affermissent indéniablement la posture de la Chine en tant que puissance internationale impliquée, responsable et bienveillante(x). L’utilisation des OMAG par les dirigeants chinois pour polir l’image du pays à l’international est l’un des objectifs politiques majeurs très clairement énoncés. Le point 3 du chapitre 15 de « La Science de la stratégie militaire(x) », intitulé « Façonner une bonne image du pays », précise que « l’utilisation à l’étranger de la puissance militaire a une fonction importante dans la construction d’une image. Elle peut afficher l’image militaire d’une organisation puissante, d’une organisation soucieuse de justice et d’une organisation pacifique, permettant d’influencer et de guider la connaissance rationnelle de notre pays par la société internationale et de façonner l’image d’un pays moderne au développement pacifique(x) ».
Les OMAG à l’étranger sont un moyen pour l’APL, comme pour les autres armées en temps de paix, de rester opérationnelle et d’améliorer ses capacités tactiques et matérielles. Politiquement et stratégiquement, les OMAG à l’étranger sont une vitrine, nouvelle pour la Chine, lui permettant de se présenter, aux yeux de sa population et des autres États, comme une puissance impliquée, en capacité de défendre militairement ses intérêts et de venir en aide aux populations menacées. Les OMAG aguerrissent, dans une certaine mesure, les forces armées chinoises et renforcent l’assise de Pékin auprès de certains États et ce dans un contexte international où la compétition qui oppose la Chine aux États-Unis et à leurs alliés s’intensifie. Ce dernier élément, cumulé avec les deux précédents, contribue à expliquer le fait que les OMAG chinoises à l’étranger exacerbent le dilemme de sécurité.
III. Les OMAG chinoises dans la compétition des grandes puissances
La Chine utilise la projection, au-delà de sa zone géographique habituelle, de ses forces militaires, hommes et matériels, comme un nouvel élément dans sa quête de puissance(x), ce qui, dans le contexte actuel de compétition exacerbée, attise la méfiance des États-Unis et de leurs alliés.
Un atout pour la Chine dans la compétition stratégique avec les États-Unis et leurs alliés
Si la projection des forces armées chinoises dans le cadre des OMAG permet à la Chine de renforcer sa position de puissance responsable, ou du moins d’être perçue comme telle, elle semble également être un atout dans la compétition de puissance qu’elle mène avec les États-Unis(x). L’objectif de la Chine sous la direction de Xi Jinping est de faire de l’APL, à l’horizon 2049, une armée puissante. On peut supposer que cela signifie que l’APL devrait alors être en capacité de concurrencer les forces armées des autres grandes puissances, au premier rang desquelles l’armée des États-Unis. Néanmoins si, selon l’ensemble des rapports et études sur la question, l’armée chinoise s’est considérablement modernisée depuis ces dernières décennies, et dépasse aujourd’hui dans certains domaines celle des États-Unis, elle n’est pas (encore) parvenue à cet objectif(x). Il est clair, et le fait est noté de manière unanime, que l’absence d’engagement récent des troupes chinoises dans un conflit, qui plus est à l’étranger, amenuise les qualités opérationnelles des forces armées, surtout en comparaison des forces armées américaines. Améliorer ses capacités de projection internationales, notamment grâce aux OMAG à l’étranger, fait partie des objectifs affichés par l’APL et ses dirigeants.
La mise en œuvre des OMAG permet d’évaluer les faiblesses encore existantes de l’APL et de les corriger. Ainsi, les spécialistes notent les progrès accomplis dans la réactivité et la coordination des acteurs chinois (militaires comme civils) pour réaliser l’évacuation des ressortissants chinois et de quelques étrangers du Soudan, en mars 2023, par rapport à l’opération de 2015 au Yémen(x). Inversement, certains ont pointé les faiblesses de l’avion-cargo Y-20 lors de son opération en janvier 2022 aux îles Tonga pour livrer du matériel de secours à la suite de l’éruption volcanique. En effet, l’avion a dû atterrir trois fois en cours de route pour refaire le plein de carburant afin d’effectuer les 10 000 km(x). Or, à l’automne de la même année, le Y-20 a parcouru d’une traite les 7 131 km séparant Pékin de Vienne, pour sa présentation au salon AirPower 2022, montrant ainsi effectivement une amélioration de ses capacités de transport de fuel(x).
Les OMAG à l’étranger permettent aussi à Pékin de muscler la partie sécuritaire de sa politique étrangère et, en fin de compte, de mener une diplomatie militaire attrayante pour ses partenaires, au détriment des autres grandes puissances(x). La projection de ses forces armées sur des territoires étrangers, notamment pour la protection de ses propres intérêts, hommes et biens, nécessite, en amont, l’accord et la coopération des autorités locales, ce qui incite Pékin à multiplier les coopérations sécuritaires bilatérales, en particulier sur le continent africain. Dans le dernier ouvrage majeur sur les relations sino-africaines(x), David H. Shinn et Joshua Eisenman consacrent 5 chapitres sur 11 aux aspects sécuritaires de la politique étrangère chinoise menée depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping. Pour ne citer qu’un seul exemple de l’importance de ces relations, après l’évacuation des ressortissants chinois du sud du Soudan en avril 2023, le président chinois a remercié le président érythréen, Isaias Afwerki, en visite en Chine en mai, pour son aide lors de ces opérations : « La Chine est reconnaissante du soutien et de l’assistance apportés par la partie érythréenne lors de la récente évacuation et réinstallation de citoyens chinois au Soudan, ce qui démontre une fois de plus la profonde amitié entre la Chine et l’Érythrée(x). » Par ailleurs, en aval, les OMAG à l’étranger sont aussi l’occasion pour Pékin de signer des accords de coopération sécuritaire plus large pour pérenniser sa présence armée sur des territoires étrangers, présence d’autant plus acceptée voire appréciée par la population locale qu’elle est liée généralement à des opérations d’aide humanitaire ou de secours en cas de catastrophe, comme cela semble être de plus en plus le cas dans les États insulaires du Pacifique sud(x). Enfin, le déploiement et l’activation des forces armées chinoises à l’étranger dans le cadre de ses opérations constituent un moyen privilégié de faire la promotion de son matériel militaire et civil auprès des États étrangers et de leurs états-majors. Ainsi, après les différentes missions de l’année 2022, le nouvel avion-cargo chinois Y-20 clôt ses périples par un vol direct Chine-Autriche en septembre 2022 pour être présenté au salon Air Power 2022, puis renouvelle l’exercice en février 2023 pour atterrir à Innsbruck pour un second salon(x).
Dévoilant les capacités militaires (matérielles et opérationnelles) de la Chine ainsi que les dispositifs militaro-diplomatiques que Pékin peut déployer pour les faciliter ou les pérenniser, les OMAG suscitent la méfiance et engendrent des réactions « défensives » de la part des autres puissances.
Une méfiance accrue envers la Chine et ses OMAG à l’étranger
Les OMAG entreprises à l’étranger par la Chine font l’objet d’une attention accrue de la part des forces militaires des autres États, en particulier de celles des États-Unis et de leurs alliés. Leurs publications sur la question(x), en constante augmentation, soulignent en premier lieu qu’il est « normal » que la Chine mène aujourd’hui ce type de missions, surtout s’il s’agit d’opérations d’aide humanitaire, bien souvent parce que Pékin y a été encouragé par ces mêmes États et leurs gouvernements. Le constat est similaire pour les opérations d’évacuation de ressortissants chinois qui ne font que reproduire celles entreprises par les autres États. Si la projection des forces militaires chinoises s’accroît, suivant la courbe ascendante de son positionnement de grande puissance, elle éveille aussi leurs interrogations, voire leur suspicion, car elles sont menées par un État qui apparaît, ou est perçu, comme rival, compétiteur voire adversaire.
Ces publications montrent, comme nous l’avons dit, que la Chine progresse en ce domaine et que si les OMAG ne sont pas des opérations militaires, ni un entraînement direct pour une guerre, elles constituent bien des manœuvres pouvant être effectivement utilisées lors de conflits cinétiques dans un cadre offensif. Un certain nombre de ces écrits recherchent, ou évoquent, des similitudes entre les manœuvres effectuées par la Chine au cours des OMAG et celles qui pourraient être mises en œuvre, par exemple pour s’emparer par la force de Taïwan(x). À la lecture de ces documents apparaît une autre préoccupation des États-Unis et de leurs alliés : l’amplitude géographique et le positionnement stratégique des OMAG chinoises, bien (trop) au-delà de ses aires traditionnelles d’opération. Le continent africain est l’un des terrains d’expansion privilégié des OMAG chinoises car il abrite des intérêts chinois (hommes et matériels) importants dont la protection exige, en raison de l’insécurité de certains de ces lieux mais aussi aujourd’hui du fait des conséquences des catastrophes naturelles, l’intervention des forces militaires en aval comme en amont. En effet, les interventions et autres actions comprises dans les OMAG chinoises se multiplient en Afrique(x). L’APL y déploie ses plus forts contingents armés dans le cadre des opérations de maintien de la paix sous l’égide des Nations unies(x). Pékin mène aujourd’hui sur le continent une diplomatie militaire et sécuritaire active avec multiplication des accords de coopérations militaires, visites de bâtiments et exercices communs(x). Enfin, les opérations d’aide humanitaire et de secours à la population (lutte contre Ebola ou contre la COVID-19) conduites par la Chine sont également très nombreuses et importantes. C’est aussi sur ce continent qu’elle a ouvert en 2017 à Djibouti sa première « base de ravitaillement » pour soutenir ses OMAG(x).
Ce sont aujourd’hui aussi les OMAG chinoises dans les territoires et États insulaires du Pacifique sud qui préoccupent les États-Unis et leurs alliés. La Chine a considérablement accru sa présence économique et diplomatique dans cette région depuis 2006. À partir de 2018, elle y a étendu ses partenariats de la Route de la soie. Pour ce faire, elle a obtenu en 2019 sa reconnaissance diplomatique au détriment de Taïwan de la part des îles Kiribati et des îles Salomon, ainsi que celle de l’île de Nauru début janvier 2024(x). Certains d’entre eux, comme les îles Salomon, ont étendu leur coopération à des accords sécuritaires prévoyant par exemple la formation de forces de police et la fourniture de matériel (véhicules et armes)(x). C’est également dans cette partie du monde que les OMAG chinoises, et notamment les HADR, se multiplient. Par exemple, à partir de 2018, Pékin a augmenté les passages du navire-hôpital Peace Ark dans la région. Lors de ses missions, à présent régulières, le navire-hôpital fournit gratuitement soins, interventions chirurgicales et traitements médicaux aux populations locales et chinoises résidant dans cette zone. La dernière mission, effectuée à l’été 2023, a concerné les îles Kiribati, Tonga, Salomon, Vanuatu et le Timor Leste(x). Par ailleurs, ces territoires sont parmi ceux qui pâtissent le plus du changement climatique et subissent des catastrophes naturelles à répétition dont les conséquences sur des populations peu résilientes économiquement et socialement sont de plus en plus importantes.
Au cours de la dernière décennie, la Chine a ainsi été de plus en plus présente militairement pour fournir aux populations de ces États de l’aide humanitaire et des secours(x). Or ces territoires se situent à proximité des États-Unis, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande et de la France. S’ils sont considérés comme des zones d’influence « naturelle » de ces États, ils sont surtout géographiquement très, voire trop, proches pour que la présence militaire chinoise, même sous couvert d’OMAG, ne soit pas appréhendée avec inquiétude. Comme le souligne Erik Lin-Greenberg, l’extension géographique des forces armées induite par les OMAG « peut permettre à l’État de répondre plus rapidement à des menaces potentielles ou bien de couper l’accès à son rival à des aires d’importance stratégique(x) ».
La question en filigrane derrière ces études et rapports est bien d’essayer de savoir si les OMAG menées à l’étranger par la Chine ne sont pas des opérations préparant ou préfigurant des affrontements. On peut sérier dans les publications des États-Unis et de leurs alliés deux approches principales de cette question. La première est une analyse nuancée qui, sans angélisme, reconnaît que si ces opérations ne sont peut-être pas le prélude d’une guerre cinétique, elles doivent néanmoins être surveillées. Outre qu’elles peuvent aider à améliorer les capacités opérationnelles (défensives et offensives) de l’APL et qu’elles jouent en faveur de Pékin dans l’extension de son influence politique, elles sont susceptibles d’être utilisées dans des « situations de zone grise » : les activités d’escorte de bateaux de pêche chinois par les navires de l’APL, sous prétexte de protection des intérêts, peuvent appuyer des opérations de pêche illégales ou de captation d’îlots (fait accompli) et être des sources potentielles d’affrontements qui peuvent mener, volontairement ou accidentellement, à une guerre cinétique(x).
La deuxième analyse pourrait être qualifiée de plus belliqueuse. Elle semble souvent portée par les tenants de la thèse défendant l’existence de manœuvres non cinétiques (guerre d’influence et informationnelle) avec Pékin. Leurs écrits appréhendent systématiquement les OMAG chinoises, et plus généralement toutes les activités menées par la Chine à l’étranger, comme des opérations d’influence subversive, instrument majeur de la guerre « hors limite(x) » et totale, sans affrontements militaires au préalable, que le PCC mettrait en œuvre pour usurper les positions dominantes des États-Unis et de leurs alliés(x). Au prisme de cette dernière analyse, la présence dans le Pacifique sud de navires militaires chinois, y compris à but humanitaire, serait l’occasion pour Pékin de collecter des informations sensibles, via du matériel technologique embarqué, ou bien permettrait l’installation de stations satellitaires(x).
Sans pour autant savoir si l’ensemble de l’administration et de l’état-major américain entérine l’une ou l’autre de ces approches, on ne peut que constater qu’ils les prennent en compte, notamment en ce qui concerne le Pacifique, et entrent dans la surenchère décrite dans le dilemme de sécurité. Ainsi, en septembre 2022, les États-Unis tiennent leur premier sommet avec les États insulaires du Pacifique, prélude à leur retour dans la région(x). Il se matérialise par l’ouverture de nouvelles ambassades comme dans les îles Tonga(x). En février 2023, après trente ans d’absence, les États-Unis ouvrent une ambassade dans les îles Salomon et se disent prêts à multiplier par trois les fonds alloués à la région(x). En mars 2023, le secrétaire d’État Antony Blinken se rend en Papouasie-Nouvelle-Guinée pour signer un nouvel accord stratégique de défense qui prévoit l’ouverture d’une base militaire américaine(x). Le second sommet entre les deux parties se tiennent en septembre 2023 à Washington(x).
En projetant ses forces armées à l’étranger, y compris pour des opérations a priori altruistes, la Chine gagne en expérience opérationnelle et consolide les volets sécuritaires de sa politique étrangère. Ce faisant, elle dévoile à la fois ses capacités militaires et leur évolution, étend son rayonnement géographique et, indubitablement dans le contexte actuel, se présente (est perçue) face aux États-Unis et ses alliés comme une rivale, offensive et menaçante, appelant ainsi des réponses sécuritaires, y compris sous la forme d’OMAG, pour tenter de contrebalancer ses actions.
Conclusion
Les OMAG chinoises à l’étranger ont pris une envergure croissante depuis plus de deux décennies tant dans leur institutionnalisation que dans leurs réalisations. Elles semblent bénéfiques aux forces armées chinoises sur plusieurs plans (entraînement, projection éloignée, matériels) et aux autorités chinoises, au premier rang desquelles le PCC, en offrant à la Chine la possibilité de se présenter comme un État responsable. S’il est difficile de dire que les OMAG chinoises menées à l’étranger sont de potentielles annonces d’une guerre cinétique ou des préparations à des opérations offensives contre les grandes puissances, États-Unis en tête, on peut affirmer qu’elles sont devenues à la fois des moyens et des enjeux de la compétition qui oppose la Chine à ces États. Ajoutées à la question de Taïwan, les OMAG chinoises à l’étranger constituent un élément du dilemme de sécurité qui entraîne lentement mais sûrement une augmentation de part et d’autre des moyens militaires. Seuls gagnants, pour l’instant, les États au profit desquels la Chine entreprend des OMAG car elles donnent lieu à une surenchère d’activités diverses menées à leur profit par Washington, ses alliés et Pékin, parfois après avoir été très longtemps délaissés par ces mêmes États(x).
On peut néanmoins essayer de trouver des moyens qui puissent si ce n’est annihiler du moins réduire les mécanismes à l’œuvre dans le processus du dilemme de sécurité engendré par les OMAG chinoises à l’étranger, en particulier pour la protection des populations. Ces moyens, existants et déjà mis en œuvre, peuvent être résumés par un terme : la coopération. Comme le soulignent plusieurs études sur la question(x), les coopérations pour faire face aux menaces sécuritaires non traditionnelles peuvent être considérées par les États et leurs armées comme « des fruits à portée de main » (low-hanging fruit)(x). Ces menaces sécuritaires non traditionnelles regroupent pour l’essentiel des atteintes aux populations et à leur bien-être, comme les catastrophes climatiques, la raréfaction des ressources (nourriture, eau), les crimes transnationaux comme le trafic d’êtres humains. Transnationales par nature, elles sont considérées comme amenant a priori une coopération aisée entre États pour y faire face(x). Empiriquement et théoriquement, cette coopération se décline en deux pistes principales : une coopération accrue entre le civil et le militaire(x) et/ou une coopération de l’ensemble des acteurs au sein d’institutions régionales(x). Si ces coopérations semblent évidentes au regard des menaces qu’elles permettraient de combattre, leur mise en œuvre n’est pas sans poser de défis. Chacune soulève des problèmes spécifiques en matière d’organisation des forces en présence, de coordination et d’équilibre, y compris pour l’espace Asie-Pacifique(x).
On peut noter des évolutions récentes de la posture chinoise à l’égard de chacune de ces deux possibilités. Les perspectives de coopération au sein d’organisations régionales, et en particulier de l’ASEAN, pour des opérations HADR semblent être mieux acceptées par Pékin et il sera intéressant de suivre la manière dont la Chine et ses forces militaires envisageront plus avant ce dispositif(x). Moins évident mais en gestation, le développement de la coopération civilo-militaire chinoise pour les opérations de protection des populations à l’étranger est aussi un questionnement et une piste suivie par les autorités chinoises. En plus de mettre en œuvre une coordination accrue entre ses moyens civils présents à l’étranger et ses forces militaires pour l’évacuation des populations chinoises, Pékin semble vouloir s’appuyer aussi sur des structures civiles chinoises (établies ou envoyées à l’étranger) pour ses opérations d’HADR. On a vu ainsi que l’aide matérielle apportée à la population marocaine en 2023, à la suite du tremblement de terre, était essentiellement fournie par les commerçants et entreprises chinoises établies sur place, via la Chambre de commerce et la Croix-Rouge chinoises(x). Pékin a aussi envoyé sur place une équipe médicale civile, basée à Hong Kong, spécialisée dans le soutien psychologique aux populations touchées par des catastrophes(x). Est-ce une solution pour répondre à l’inquiétude engendrée par le déploiement de ses forces militaires dans les opérations HADR ? Un aveu de faiblesse de ses forces militaires qui ne peuvent couvrir autant de terrain à l’étranger ? On peut y voir aussi un moyen supplémentaire de soft power, qui consisterait, une nouvelle fois, en l’utilisation par la Chine des communautés chinoises établies à l’étranger comme relais politique.