Sécurité Asie
Étude 119 - 10/2024

À bas le néocolonialisme ! » - Résurgence d’un récit stratégique dans la Russie en guerre

Maxime Audinet | 1h38min de lecture
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L’étude s’intéresse à la dimension narrative de la politique étrangère et des stratégies d’influence, en prenant pour cas d’étude la résurgence et l’actualisation du récit anti(néo)colonial dans le discours politique russe depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022. Elle se place dans le sillage du « tournant narratif » des Relations internationales et du cadre conceptuel des « récits stratégiques » (strategic narratives), qui visent à « construire un sens commun du passé, du présent et de l’avenir de la politique internationale, afin de façonner le comportement des acteurs nationaux et internationaux ». Alors que la plupart des travaux empiriques suivant cette approche partent des acteurs à l’œuvre pour identifier les récits qu’ils formulent et projettent, ce travail adopte la perspective inverse en partant du récit lui-même, avant de remonter la piste jusqu’à ses producteurs et ses diffuseurs. L’analyse se concentre d’abord sur les « narrateurs » politiques du récit anti(néo)colonial russe, tant dans le discours poutinien que parmi les élites du pouvoir, dans la communication diplomatique ou au sein des milieux parlementaires russes. Elle explore ensuite la manière dont ce récit est propagé par les principaux acteurs de l’écosystème d’influence informationnelle de la Russie – RT et Sputnik, « galaxie Prigojine », African Initiative – en observant sa diffusion vers l’Afrique subsaharienne. L’étude met enfin en évidence trois objectifs recherchés par la Russie à travers cet usage démultiplié du récit anti(néo)colonial : la légitimation de sa politique étrangère contemporaine par la fabrication d’une continuité historique avec l’engagement anti-impérialiste soviétique ; le renouvellement de la critique de l’interventionnisme occidental, y compris à des fins d’inversion accusatoire ; la séduction des audiences ciblées dans les pays du « Sud global » par la recherche de convergences discursives et idéologiques.

Introduction

L’Occident est prêt à franchir toutes les limites pour préserver le système néocolonial qui lui permet de vivre aux crochets du monde […]. Nous sommes fiers que notre pays ait été au XXe siècle à la tête du mouvement anticolonial, qui a permis à de nombreux peuples dans le monde de progresser, de réduire la pauvreté et les inégalités, de vaincre la faim et la maladie. L’une des raisons de la russophobie séculaire et de l’animosité affichée des élites occidentales à l’égard de la Russie est précisément liée au fait que nous ne leur avons pas permis de nous voler pendant la période des conquêtes coloniales (x).

C’est par cette diatribe prononcée depuis le grand palais du Kremlin, le 30 septembre 2022, que Vladimir Poutine accompagnait son discours visant à entériner l’annexion des quatre régions d’Ukraine – Donetsk, Louhansk, Kherson et Zaporijjia – occupées par les forces armées russes. L’observation, même superficielle, du discours politique russe depuis le 24 février 2022 témoigne en effet, au-delà de la rhétorique belliqueuse liée à l’invasion de l’Ukraine, de la résurgence en son sein d’une rhétorique d’un autre temps : celle de l’anticolonialisme. Comme l’illustre la déclaration du président russe, son usage est le plus souvent articulé à une dénonciation de l’interventionnisme « néocolonial » des pays occidentaux et de l’entité géopolitique composite – dominée par les États-Unis et l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) – que le discours officiel qualifie uniformément d’« Occident collectif (x) ».

Cette association surprend à trois titres. D’abord, parce que le répertoire sémantique de la critique anti-occidentale déployé par le pouvoir russe à l’ère post-soviétique – « Occident unipolaire », « Occident hégémonique », « Occident russophobe », « Occident globaliste », « libéralisme obsolète (x) », « Occident décadent », « Gayropa (x)», etc. – est déjà largement diversifié (x). Ensuite, parce que l’anticolonialisme était au cœur de l’engagement internationaliste et anti-impérialiste de la politique étrangère soviétique, mais a quasiment disparu de la grammaire diplomatique russe après la chute de l’URSS en 1991. Enfin, parce que cette mise en récit du rôle de la Russie est paradoxale, alors que son agression de l’Ukraine est souvent analysée hors du pays comme une forme d’aventurisme « néo-impérial », voire une manifestation « néocoloniale » de son action internationale (x). Le débat académique sur le caractère « colonial » de l’impérialisme russe et soviétique, ainsi que celui de la « décolonisation » du champ des études slaves, connaissent d’ailleurs un regain d’intérêt majeur dans la discipline depuis février 2022 (x). En revanche, parler de « colonialisme » est proscrit en Russie dans le discours officiel contemporain lorsqu’il est question de traiter de l’expansionnisme de l’Empire russe ou de l’Union soviétique, et de moins en moins discuté dans le milieu académique russe.

Dans le cadre de recherches antérieures sur la politique d’influence de la Russie en Afrique subsaharienne francophone, nous avons pu constater, dès la fin des années 2010, un usage de plus en plus fréquent des notions de colonialisme et de néocolonialisme par les acteurs liés au groupe Wagner et à la « galaxie Prigojine », du nom du fondateur du groupe Evgueni Prigojine, notamment en République centrafricaine et au Sahel (x). Là encore, ce discours visait à discréditer la présence occidentale – en premier lieu celle de la France – dans les pays de déploiement des mercenaires de Wagner, parallèlement à l’expansion de la présence russe sur le continent. La concomitance de cette résurgence lexicale et de l’approfondissement des relations entre la Russie et l’Afrique subsaharienne mérite donc une attention supplémentaire.

Partant de ce constat, cette étude se donne pour hypothèse de travail que cet argument anti(néo)colonial (x) constitue un nouveau récit stratégique pour la politique étrangère russe depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine de 2022.

Analyser la politique étrangère par ses récits

Les Relations internationales, et certains de leurs sous-champs, comme l’analyse de la politique étrangère ou les études de sécurité, ont été traversées ces dernières années, comme d’autres disciplines, par le « tournant narratif » des sciences humaines et sociales. Cette approche, principalement portée par les courants constructivistes critiques et poststructuralistes en Relations internationales, met l’accent sur l’importance des récits comme modalité de compréhension, d’explication et d’analyse de la politique internationale (x). « Narratives matter», pour reprendre la formule de Ronald Krebs dans ses travaux sur les « récits de sécurité (x) », au sens où les récits – cette forme répandue du discours, socialement construite et intrinsèquement normative, par laquelle nous donnons un sens à la réalité et à nos expériences – sont susceptibles d’avoir un effet significatif, voire substantiel sur la construction des comportements politiques et des politiques publiques (x). Les théories de la littérature, en particulier leur branche « narratologique », mettent en évidence plusieurs critères constitutifs d’un récit : son caractère sélectif, avec des événements mis en avant et d’autres omis ou marginalisés ; leur agencement dans une temporalité spécifique (un événement après l’autre) et selon un enchaînement causal (l’événement xest la cause de l’événement y) ; la présence d’une intrigue (ou plutôt d’une « mise en intrigue », pour reprendre l’expression du philosophe Paul Ricœur) qui met en cohérence une réalité désordonnée ; la présence de personnages, qui agissent, subissent ou réagissent au monde qui les entourent (x).

Miskimmon, O’Loughlin et Roselle ont proposé dans le sillage du « tournant narratif » le concept de « récit stratégique » (strategic narrative) qui, en interrogeant la dimension narrative de la politique étrangère, de l’influence et du soft power (x), a connu un important succès dans la littérature, y compris celle consacrée aux pratiques de la Russie (x). Les « récits stratégiques » sont porteurs d’une forte dimension temporelle et consistent pour les acteurs politiques impliqués à « construire un sens commun du passé, du présent et de l’avenir de la politique internationale, afin de façonner le comportement des acteurs nationaux et internationaux (x) ». L’analyse des récits stratégiques explore les trois étapes successives de leur existence : leur formation, leur projection et leur réception. Cette étude se concentre sur les deux premières phases et ouvre des pistes de recherche sur la troisième.

Miskimmon, O’Loughlin et Roselle proposent en outre trois niveaux de récit stratégique, le plus souvent interconnectés : 1) celui du système international (international system narrative), autrement dit la manière dont les acteurs politiques conçoivent l’ordre international et mettent en récit la manière dont le monde s’organise ; 2) celui de l’identité(identity narrative), par lequel ces acteurs projettent leur identité propre (valeurs, histoire, mémoire, rôle dans le monde, etc.) et celles des autres dans les affaires internationales ; 3) celui de l’action politique (policy narrative), formulé afin d’expliquer et légitimer une politique publique, en interne ou à l’étranger (x). Les études stratégiques et de sécurité se sont aussi engagées dans le tournant narratif. Krebs montre ainsi la manière dont les élites politiques américaines recourent constamment à la forme narrative pour façonner leurs politiques de sécurité nationale, mettre en récit leurs objectifs stratégiques et définir les alliés et les adversaires des États-Unis (x). Walldorf analyse quant à lui l’évolution du récit stratégique « libéral » et « antiterroriste » développé par les États-Unis pendant la guerre d’Afghanistan et témoigne de l’importance des récits stratégiques en temps de guerre pour cadrer des événements « traumatiques », définir les menaces, attribuer les responsabilités et proposer des enseignements pour éviter qu’ils ne se reproduisent (x).

Au-delà de leur formation et de leur projection, l’approche narrative en Relations internationales s’intéresse à la réception de ces récits par leurs destinataires et à leur efficacité. Lorsqu’ils sont acceptés par les audiences ciblées, voire que celles-ci se les approprient, les récits stratégiques constituent une ressource importante pour déterminer les préférences, influencer l’ordre du jour (agenda-setting) ou susciter une adhésion à sa politique étrangère, sa politique de sécurité ou d’autres politiques publiques. Schmitt, Chaban et al., Szostek, Tolz, Hutchings et Feklyunina ont respectivement montré, à partir du cas des pratiques russes, que les récits stratégiques sont d’autant plus efficaces qu’ils sont articulés à des mythes politiques locaux existants (x) ; qu’ils sont contextualisés sur le plan historique et entrent en résonance avec les références mémorielles du destinataire (x) ; que ce dernier entretient des relations culturelles ou personnelles avec le narrateur (x) ; que le narrateur et le destinataire considèrent qu’ils appartiennent à une même réalité socialement construite et qu’il existe des convergences ou des compatibilités possibles entre leurs identités et leurs intérêts respectifs (x).

Alors que ces travaux analysent la réception des récits stratégiques russes en Europe, l’étude décentre la perspective en explorant la projection du récit anti(néo)colonial vers des audiences non occidentales, en particulier en Afrique subsaharienne. En outre, nous prenons le parti de renverser l’approche généralement adoptée dans les travaux sur les stratégies d’influence et la propagande – y compris ceux, mentionnés plus haut, consacrés à leurs déclinaisons russes – qui partent des acteurs et de leurs pratiques pour mettre en évidence les récits qu’ils produisent et diffusent. L’enquête ici poursuivie démarre à partir du récit observable, celui de l’anti(néo)colonialisme, et remonte la piste jusqu’à ses producteurs, ses diffuseurs et ses objectifs de politique étrangère.

Questionnement et méthodologie

L’étude s’intéresse donc à l’agentivité, la formulation, la circulation et la signification du récit anti(néo)colonial pour la politique étrangère russe post-2022. Elle découle en somme des questions de recherche suivantes : comment ce récit est-il construit dans le discours politique russe ? Qui sont ses narrateurs et ses destinataires ? Comment est-il diffusé à l’étranger par l’écosystème d’influence informationnelle de la Russie ? Pourquoi, enfin, ce récit actualisé resurgit-il dans le contexte de la guerre en Ukraine, et que dit-il de la « mise en intrigue » du système international et du rôle qu’y joue la Russie via ses élites politiques ?

Pour y répondre, ces recherches mobilisent une méthodologie mixte à dominante qualitative, principalement fondée sur l’analyse de contenus et l’analyse de données textuelles et audiovisuelles. Elles s’appuient sur des corpus multilingues (russe, français, anglais) de sources primaires (discours politiques, doctrines, contenus médiatiques, comptes rendus parlementaires, images, posts sur les réseaux sociaux, etc.) et secondaires (articles, rapports, policy papers, etc.). Les données numériques des corpus les plus volumineux – discours de Poutine, contenus textuels produits par les acteurs de l’influence russe – ont été extraites et analysées au moyen d’outils d’enquête numérique et d’analyse computationnelle (x) : Octoparse pour le scrapping des données et IRaMuTeQ et Television Explorer de la base de données GDELT pour l’analyse lexicométrique (x).

L’étude se divise en trois parties, destinées à établir une anatomie de ce nouveau récit stratégique de la politique étrangère de la Russie. La première partie s’intéresse aux « narrateurs » politiques du récit anti(néo)colonial russe. La deuxième partie analyse l’appropriation et la diffusion de ce récit par les acteurs constitutifs de l’écosystème d’influence informationnelle de la Russie, en particulier en Afrique subsaharienne. La troisième partie met en évidence et synthétise, au regard des deux précédentes, les principaux objectifs de ce nouveau récit stratégique, développé dans le contexte de la guerre en Ukraine et de l’activisme rehaussé de la politique étrangère russe à l’égard de plusieurs pays du « Sud global ».

Précisons enfin que cette étude ne prétend pas nourrir les discussions théoriques déjà substantielles consacrées aux concepts de colonialisme et de néocolonialisme (x), mais s’intéresse bien à leur appropriation et leur diffusion dans le discours de politique étrangère russe.

I. Les « narrateurs » politiques : l’anti(néo)colonialisme dans le discours officiel russe contemporain

La construction d’un récit de politique étrangère est le fruit d’un processus élaboré qui implique de multiples acteurs gouvernementaux, diplomatiques, sécuritaires ou intellectuels (x). De sa production à sa formulation, le récit anti(néo)colonial russe contemporain est porté par des acteurs politiques et vient donc se loger dans leurs discours. Cette première partie se concentre sur ces « narrateurs » politiques, en explorant les déclarations du président Vladimir Poutine, celles de figures majeures du régime, le débat parlementaire, la communication diplomatique, les doctrines gouvernementales et, pour finir, la production conceptuelle des experts et « technologues politiques » proches du pouvoir, comparables dans ce contexte à ce que Jelena Subotić appelle les « entrepreneurs de récits » (narrative entrepreneurs(x). La relation entretenue par le Kremlin avec le « marché » concurrentiel des idées politiques et des idéologies en Russie a été analysée par Marlène Laruelle comme « une rue à deux sens » : d’une part, selon un courant ascendant, l’administration présidentielle russe puise dans le vivier conceptuel, idéel et idéologique proposé par des « technologues politiques » (x), intellectuels ou entrepreneurs idéologiques en compétition, afin d’intégrer ces « produits » idéels dans le discours officiel et les doctrines ; d’autre part, selon un courant descendant, cette catégorie d’acteurs absorbe à son tour certains récits produits et poussés par le Kremlin afin de les reformuler et de les amplifier dans le débat public (x). Le récit anti(néo)colonial russe contemporain, popularisé par le groupe Wagner en Afrique (voir infra) avant d’irriguer la parole présidentielle et le discours officiel, semble donc s’inscrire dans cette perspective.

Une percée dans le discours poutinien

« La présidence est une source de grande autorité narrative, notamment en matière de politique étrangère et de sécurité nationale », écrit Ronald Krebs dans ses travaux sur les récits produits par Franklin Delano Roosevelt pendant la Deuxième Guerre mondiale (x). Le Kremlin, incarné par Vladimir Poutine et son administration présidentielle, est en Russie un important producteur de discours, d’éléments de langage et de récits (x). À quel point le récit anti(néo)colonial a-t-il pénétré le discours poutinien ?

Nous avons exploré le corpus volumineux représenté par l’ensemble des déclarations prononcées par Vladimir Poutine entre son accession au pouvoir en décembre 1999 et décembre 2023, soit 7 396 textes (x). Ces textes – discours, entretiens, réunions, conférences de presse, rencontres, etc. – ont été extraits depuis la version anglophone du site du Kremlin (kremlin.ru). La présidence de Dmitri Medvedev, de juin 2008 à avril 2012, n’est pas étudiée. La figure 1 revient sur le nombre d’occurrences des termes associés à deux champs lexicaux : d’une part, celui du colonialisme, avec le décompte des termes colonial, neocolonial, colonialism, neocolonialism, colony/colonies (x) et colonisation ; d’autre part, en contrepoint et dans une perspective comparatiste, celui du conservatisme et des « valeurs traditionnelles », un autre répertoire idéologique mis en avant dans le discours officiel depuis le troisième mandat de Vladimir Poutine (x). Son décompte se porte alors sur les termes conservatism, conservative et traditional values.

Figure 1

L’usage des champs lexicaux du conservatisme et du colonialisme dans les déclarations de Vladimir Poutine (2000-2023)

Les résultats sont analysés en miroir de la catégorisation du poutinisme proposée par Laruelle entre « poutinisme précoce » (early putinism, 2000-2008), marqué par une idéologie libérale-conservatrice recherchant la stabilité du pays, sa modernisation et son intégration dans la mondialisation ; le « poutinisme tardif » (late putinism, 2012-2021), caractérisé par un conservatisme réactionnaire, une tendance isolationniste et une hostilité grandissante vis-à-vis de « l’Occident collectif » ; et le « poutinisme de guerre » (wartime putinism, depuis février 2022), dominé par l’exacerbation des marqueurs précédents avec l’invasion de l’Ukraine (x).

Alors que les deux champs lexicaux sont relativement peu mobilisés pendant le poutinisme précoce, le conservatisme s’installe véritablement dans le discours poutinien après sa proclamation conservatrice en 2013 et jusqu’à la fin de la période observée, avec un total de 208 occurrences.

Le champ lexical du colonialisme reste quant à lui peu mobilisé avant 2022, à l’exception d’un sursaut en 2019 parallèlement au sommet Russie-Afrique de Sotchi. C’est véritablement à partir de l’invasion de l’Ukraine qu’il surgit et s’impose dans les déclarations de Vladimir Poutine, avec 36 occurrences en 2022 (x) et 66 occurrences en 2023. Autrement dit, Poutine a parlé deux fois plus de (néo)colonialisme en deux ans (102 occurrences réparties de manière hétérogène dans 625 déclarations) que durant les 21 années précédentes de sa présidence (51 occurrences pour 6 771 déclarations).

En plus de la déclaration donnée en introduction, il convient de rapporter ci-dessous quelques exemples emblématiques de la manière dont ce champ lexical est mobilisé, parfois avec virulence, par le président russe, tant à destination d’un public russe que de ses interlocuteurs étrangers ou des audiences internationales. Par extension, ces propos témoignent des perceptions et de la mise en récit, au sommet de l’État, du rôle de la Russie, de ses alliés, adversaires et ennemis dans l’environnement international.

Vladimir Poutine décline d’abord sa critique récurrente de l’ensemble de la politique étrangère des pays occidentaux aux couleurs de l’anti(néo)colonialisme. Lors de l’édition 2022 de la Conférence de Moscou sur la sécurité internationale, en août 2022, il accuse les « élites mondialistes occidentales » de « maintenir les pays et les peuples [non occidentaux] sous l’emprise d’un ordre de type néocolonial » par leur « totalitarisme néolibéral » (x). Dans son discours prononcé sur la Place rouge lors de la parade du 9 mai 2024, le président russe attaque les Ukrainiens qui « tentent de déformer la vérité sur la Seconde Guerre mondiale et [s’inspirent de] ceux qui ont l’habitude de fonder leur politique intrinsèquement coloniale sur l’hypocrisie et le mensonge ». En octobre 2023, dans son discours du Club Valdaï, Vladimir Poutine s’adresse en ces termes aux « collègues occidentaux » de la Russie devant le public du principal forum de discussion russe à vocation internationale, fondé en 2004 par le pouvoir :

Nous entendons sans cesse [de la part des Occidentaux] : vous devez [faire ceci], vous êtes obligés [de faire cela], nous vous mettons sérieusement en garde [contre ceci ou cela]... Mais qui êtes-vous pour nous parler ainsi ? De quel droit mettez-vous en garde qui que ce soit ? C’est assez stupéfiant. Peut-être est-il temps […] de vous débarrasser de votre arrogance, de cesser de vous comporter de la sorte vis-à-vis de la communauté internationale, qui comprend parfaitement quels sont ses devoirs et ses intérêts, et de vous débarrasser véritablement de ce mode de pensée issu de l’époque de la domination coloniale ? J’ai envie de dire : essuyez vos yeux, cette époque est révolue depuis longtemps et ne reviendra jamais, plus jamais (x).

Le discours poutinien consacré aux relations russo-africaines post-2022 est lui aussi innervé par ce récit. Lors d’une réunion des membres du gouvernement russe le 19 juillet 2023, Vladimir Poutine le mobilise pour évoquer la suspension par la Russie de l’accord sur les céréales ukrainiennes (ou « Initiative céréalière de la mer Noire ») : « [Les pays occidentaux] rendent la Russie responsable de presque tous les désastres qui frappent les populations des pays africains, que l’Occident a autrefois pillés et poussés dans l’abîme de la guerre, de la faim et de la pauvreté, et qu’il continue aujourd’hui à piller dans le cadre de son système néocolonial. Ils ont profité sans vergogne de l’accord sur les céréales et ont complètement déformé le sens de ces accords (x). » À la différence du premier sommet Russie-Afrique de Sotchi en 2019, l’anticolonialisme occupe aussi une place déterminante – avec neuf occurrences – dans le discours prononcé par Poutine en session plénière de la deuxième édition du sommet organisée à Saint-Pétersbourg en juillet 2023, devant de nombreux chefs d’État et de gouvernement africains : « Quand on nous dit qu’il faut vivre selon les règles écrites par je ne sais qui, c’est une tentative de préserver ce système néocolonial, parce qu’ils ne veulent pas changer ces règles, alors que vous, vous appelez à changer ces règles mises en place au cours des dernières décennies. Et je suis tout à fait d’accord avec vous sur ce point », affirme le président devant son auditoire (x). Quelques semaines plus tard, à l’occasion du 8e Forum économique oriental organisé à Vladivostok en présence du président coréen Kim Jong-un, Vladimir Poutine évoque l’événement diplomatique russo-africain par les termes suivants, restitués plus en longueur :

Le sommet Russie-Afrique a eu lieu récemment […]. Voyez-vous, l’important n’est pas seulement que nous ayons fait quelque chose pour l’Afrique, en aidant ses peuples à retrouver la liberté et l’indépendance et à lutter contre le colonialisme, même si ça compte beaucoup. Les Africains s’en souviennent, mais ils se souviennent aussi d’autre chose. Quel est, selon moi, cet aspect essentiel ? L’essentiel est que nous n’avons jamais agi comme des colonisateurs, où que ce soit. Notre coopération a toujours été fondée sur l’égalité ou la volonté d’apporter soutien et assistance. Les pays qui tentent de nous concurrencer, y compris aujourd’hui, ont eu une politique totalement différente. Lorsque les gens regardent ce qui s’est passé autrefois dans leur coopération avec la Russie ou l’Union soviétique […] et avec d’autres pays, la balance penche en faveur de la Russie […]. Qu’ont fait les anciens colonisateurs ? En 1957 – on m’a récemment montré une photo – ils ont amené des Africains dans des cages dans des pays européens, par exemple en Belgique. C’est un spectacle affreux, des enfants exposés dans des cages. Et maintenant, ils essaient d’y poursuivre leur politique néocoloniale. Ils ont endetté tous les pays africains, ce qui représente des milliers de milliards de dollars. En d’autres termes, ils ont créé un système de prêts financiers pour l’Afrique, dans le cadre duquel les pays africains ne peuvent jamais rembourser leurs emprunts (x).

Le récit anticolonial est en somme mobilisé par le président russe à la fois en interne et à destination d’audiences internationales, afin de qualifier la politique étrangère menée par les pays occidentaux non seulement vis-à-vis des anciens pays colonisés, mais aussi, plus généralement, dans l’ensemble de leurs interactions avec le reste du monde.

Une diffusion dans le débat politique et parlementaire, la communication diplomatique et la doctrine de politique étrangère

Si Vladimir Poutine a manifestement contribué à mettre le récit anti(néo)colonial sur le devant de la scène, celui-ci s’est répandu bien au-delà de la parole présidentielle. Il est à ce titre frappant, par exemple, de constater que parmi les dix-sept sujets prioritaires définis par le ministère russe de la Culture pour l’obtention de subventions à la production cinématographique en 2023, figurait la « politique néocoloniale du monde anglo-saxon et la formation d’un monde multipolaire (x) ». Cette section montre que le récit anti(néo)colonial trouve un écho important dans les discours d’autres figures du régime et dans le débat parlementaire, dans la communication diplomatique et dans la dernière doctrine de politique étrangère de 2023.

D’autres responsables politiques et militaires de premier plan se sont donc saisis de ce récit. Le fondateur du groupe Wagner Evgueni Prigojine, sur lequel on reviendra, et le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, font même figure de précurseurs en mobilisant cette terminologie avant février 2022, parallèlement à l’accentuation des relations russo-africaines. Au cours d’un entretien organisé à Moscou, le 11 novembre 2021, avec son homologue malien Abdoulaye Diop, quelques semaines avant l’arrivée de Wagner au Mali, Lavrov oppose en ces termes la légitimité des actions russes à une présence occidentale considérée comme duplice et responsable de l’instabilité régionale : « L’héritage [des relations russo-maliennes] comprend notamment la lutte contre le colonialisme, contre la dépendance coloniale, puis contre les récidives néocolonialistes que nous avons observées en Afrique, et que nous continuons malheureusement d’observer (x). » Ce discours est depuis fréquemment mobilisé par le ministre lors de rencontres bilatérales ou multilatérales, notamment lors de ses tournées en Afrique. De même, en ouverture de l’édition 2022 de la Conférence de Moscou sur la sécurité internationale, le ministre de la Défense Sergueï Choïgou dénonce « la volonté des pays membres de l’Occident collectif de restaurer l’ordre et les règles d’engagement caractéristiques de la période coloniale » en Afrique, tout en soulignant que leur « nécolonialisme » passe par un « soutien aux mouvements séparatistes et terroristes » (x). Dans une tribune publiée par le quotidien gouvernemental Rossiïskaïa Gazetaen juin 2024 (x), l’ancien président et actuel vice-président du Conseil de sécurité Dmitri Medvedev, connu pour sa communication outrancière depuis 2022, déclare lui aussi que « l’humanité doit se débarrasser définitivement de l’héritage du système colonial » (voir illustration 1) et développe son propos avec des accents anti-impérialistes tout droit issus des années 1960 et 1970 :

Il est temps de renforcer significativement la coopération de toutes les forces progressistes dans la lutte contre le néocolonialisme, qui empêche de nombreux pays d’emprunter une voie de développement durable et équitable[…]. L’humanité est confrontée aux pratiques néocoloniales depuis une longue période historique. Le terme «néocolonialisme» s’est solidement ancré dans le langage courant au milieu du siècle dernier pour désigner la politique des anciennes métropoles visant à freiner le développement des jeunes nations, venant à peine d’obtenir leur indépendance formelle, et à compenser leurs propres pertes subies en raison de la décolonisation. L’ingérence brutale dans les affaires des États indépendants avait lieu et, malheureusement, se poursuit sous différentes formes. Peu importe la fermeté des intentions de l’humanité à déraciner le néocolonialisme, le monde occidental y résistera désespérément. Il agira dans un contexte de transition d’un néocolonialisme national isolé à un néocolonialisme global. C’est-à-dire un système de relations économiques et politiques inégales, imposé par les pays occidentaux au reste du monde, fondé sur leur puissance militaire, l’activité du capital occidental, des organisations financières internationales et des multinationales. Les anciennes métropoles souhaitent ardemment continuer à parasiter les pays qui dépendent d’elles, assurant leur confort aux dépens de l’humiliation et de l’oppression des autres. Seulement cette fois-ci, avec des moyens et des méthodes plus sophistiqués. Cela n’a rien de nouveau (x).

Illustration 1

Capture d’écran de la une de Rossiïskaïa Gazeta, 14 juin 2024 : « Le temps des métropoles est révolu »

Medvedev détaille ensuite dans son pamphlet, qui compte à lui seul 73 occurrences du champ lexical du colonialisme, les « pratiques subversives des néo-métropoles » : les États-Unis en Amérique latine, la France et son « néocolonialisme monétaire » dans les « États de la Françafrique », les Pays-Bas en Indonésie, le Royaume-Uni et son « néocolonialisme juridique », ou encore l’Italie et son « plan Mattei » pour l’Afrique. Sa critique s’applique aussi aux ingérences occidentales dans l’espace post-soviétique, Medvedev allant jusqu’à parler de l’Ukraine comme d’un « bastion néocolonial » (neokolonial’nj platsdarm) de l’Occident.

Ce long réquisitoire fait suite à plusieurs travaux et événements parlementaires organisés depuis 2023 au sein de la Douma sur la lutte contre le néocolonialisme. Le Parlement russe a aussi joué un rôle significatif dans la production du récit anti(néo)colonial russe, à travers l’organisation de multiples événements nationaux ou internationaux. La principale table ronde de la conférence parlementaire « Russie-Afrique » de mars 2023, organisée en amont du deuxième sommet Russie-Afrique de Saint-Pétersbourg, était intitulée « Néocolonialisme occidental : comment éviter que l’histoire ne se répète » (x). Introduit par Vladimir Poutine, l’événement a réuni des parlementaires russes et africains (notamment centrafricains, burkinabè et maliens), mais aussi des figures intellectuelles russes conservatrices, comme Viatcheslav Nikonov (Fondation Russkiy Mir) et Natalia Narotchnitskaïa (Fondation pour la perspective historique), ou des activistes africains se revendiquant du « panafricanisme » et largement mis en avant par la propagande russe (voir infra), comme les militants Kemi Seba et Nathalie Yamb. Le parti du pouvoir, Russie unie (Iedinaïa Rossiïa), présidé par Dmitri Medvedev, a été à l’initiative du Forum international des partisans de la lutte contre les pratiques contemporaines du néocolonialisme, organisé en février 2024 à Moscou. Soutenu par le Kremlin et le ministère des Affaires étrangères, ce sommet s’est tenu en présence de responsables politiques, parlementaires ou gouvernementaux d’une cinquantaine de pays, dont le président centrafricain Faustin-Archange Touadéra.

Illustration 2

Affiche du Forum international des partisans de la lutte contre les pratiques contemporaines du néocolonialisme, Moscou, 15-17 février 2024

L’événement a marqué le lancement du mouvement « Pour la liberté des nations ! » (voir illustration 2), porté par Russie unie avec un objectif affiché de réunir tous les deux ans des partis politiques opposés aux ingérences « néocoloniales » occidentales (x).

À l’image de son ministre, le réseau diplomatique russe, par sa communication traditionnelle comme par sa diplomatie numérique, a lui aussi œuvré à la formation et la diffusion du récit anti(néo)colonial. La communication en ligne des ambassades de Russie, beaucoup plus offensive depuis 2022 (x), s’en empare régulièrement ces derniers mois, en particulier en Afrique. C’est le cas de l’ambassade de Russie en Afrique du Sud, de loin la plus active sur X/Twitter, où son compte est parmi les plus suivis et populaires de la diplomatie numérique russe : « La Russie a aidé par tous les moyens possibles les peuples du continent africain à obtenir leur liberté et leur souveraineté » ; « Ce n’est pas la Russie qui s’est ingérée dans les affaires des États africains pendant 60 ans […] pour construire un réseau d’influence néocolonial » (voir illustrations 3, 4 et 5).

Illustrations 3, 4 et 5

Capture d’écran de tweets postés par l’ambassade de Russie en Afrique du Sud le 2 décembre 2022, le 4 mai 2023 et le 28 juin 2023

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le site du ministère des Affaires étrangères a publié en juin 2024 un réquisitoire – repris ensuite par d’autres ambassades, dont celle de Paris – contre la colonisation française et sa politique étrangère contemporaine, intitulé « Sur la responsabilité historique et juridique de la France pour les crimes de la période coloniale et postcoloniale ». « Le modèle colonial imposé par Paris se distinguait par sa brutalité et a causé des dommages considérables aux peuples d’Amérique, d’Afrique, d’Asie et d’Océanie », lit-on en introduction de cet article publié en français, en russe et en anglais, qui détaille ensuite les uns après les autres les crimes de la colonisation française. Ses auteurs anonymes dénoncent le « néocolonialisme français contemporain », manifesté aussi bien au Sahel qu’au Liban et, depuis les émeutes touchant l’archipel, en Nouvelle-Calédonie, où « la France tente de réprimer le mouvement pour l’indépendance par divers moyens » et « mène campagne pour saboter le processus de décolonisation ».

Enfin, l’officialisation de l’anti(néo)colonialisme comme récit stratégique de la politique étrangère russe a été matérialisée par son insertion dans le dernier Concept de politique étrangère de la Fédération de Russie, adopté en 2023 (x). Ce texte doctrinal, rédigé par le ministère des Affaires étrangères et ratifié par le président, définit les grandes orientations de politique étrangère de la Russie. Le récit anti(néo)colonial y occupe une place décisive. Il apparaît à six reprises, alors qu’il était absent de la doctrine précédente publiée en 2016, et se greffe sur l’objectif défendu par les élites russes depuis trois décennies de faire émerger un ordre international multipolaire et polycentrique. Les articles concernés sont les suivants :

Compte tenu de son apport décisif à la victoire dans la Seconde Guerre mondiale et sa participation active à la création du système contemporain des relations internationales et à la liquidation du système colonial mondial, la Russie est un des centres souverains du développement mondial et assume sa mission historique unique qui consiste à maintenir l’équilibre mondial des puissances et à construire un système international multipolaire (art. 5).

L’humanité traverse une époque de changements révolutionnaires. Un monde plus équitable et multipolaire est en train de se former. Le modèle inéquitable dedéveloppement mondial qui a assuré pendant des siècles la croissance économique accélérée des puissances coloniales à force de s’approprier les ressources des territoires et des États dépendants en Asie, en Afrique et dans l’hémisphère occidental appartient désormais au passé (art. 7).

Les changements en cours, plutôt favorables, suscitent encore le rejet de certains États habitués à penser conformément à leur logique de domination globale et néocoloniale. Ils refusent de reconnaître les réalités du monde multipolaire (art. 8).

Afin de contribuer à l’adaptation de l’ordre mondial aux nouvelles réalités du monde multipolaire, la Fédération de Russie accorde une attention prioritaire à l’élimination des rudiments de la domination des États-Unis et d’autres États inamicaux dans les affaires internationales [et] à la création des conditions suffisantes pour que chaque État renonce à ses ambitions néocoloniales et hégémoniques (art. 19).

La Fédération de Russie accorde une attention prioritaire à la diffusion d’une information fiable […] sur lerôle décisif de l’Union soviétique dans la défaite de l’Allemagne nazie et dans la fondation de l’ONU [et] sur son assistance considérable à la décolonisation […] des peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine (art. 44).

Le récit anti(néo)colonial apparaît enfin dans l’article 57, consacré aux relations entre la Russie et l’Afrique subsaharienne dont la place a été largement rehaussée par rapport à l’ancien Concept. L’article dispose que « la Russie est solidaire avec les États africains dans leur aspiration à établir un monde multipolaire plus équitable et à éliminer l’inégalité sociale et économique qui se renforce à cause de la politique néocoloniale ingénieuse de certains États développés », tout en cherchant à soutenir leur « souveraineté » et leur « indépendance ». Ce récit est aussi absorbé et retravaillé par les milieux d’expertise russes proches du pouvoir, notamment à travers le concept de « majorité mondiale ».

II. La diffusion du récit anticolonial par l’appareil d’influence informationnelle de la Russie

Le dispositif d’influence informationnelle de la Russie forme un écosystème d’acteurs étatiques et non officiels qui s’appuient sur des pratiques d’influence multiples (diplomatie publique, propagande, opérations informationnelles, désinformation) et mobilisent des ressources et des technologies informationnelles pour atteindre une cible et obtenir un résultat conforme aux préférences, à la volonté ou aux intérêts de leurs commanditaires (x). Cet écosystème est principalement supervisé par l’État russe, à travers les médias d’État transnationaux RT et Sputnik (x), une diplomatie numérique offensive (x) et des unités des services de renseignement en charge des opérations informationnelles (5e service du FSB, unité 54777 du GRU, Directorat MS du SVR, etc.). Il repose aussi sur une pluralité d’acteurs « adhocratiques » plus ou moins autonomes, qualifiés dans la littérature d’« entrepreneurs d’influence », de « contractuels de l’influence » ou de « prestataires de désinformation » (x), auxquels l’État a délégué une partie de ses fonctions régaliennes ou sous-traité ses activités pour mener des opérations d’influence à sa place. La « galaxie Prigojine », liée au groupe Wagner, en est une figure archétypale.

Compte tenu du caractère autoritaire du régime russe, d’une limitation de plus en plus stricte du pluralisme médiatique et d’un contrôle gouvernemental sur l’espace informationnel considérablement accru depuis 2022, les acteurs de l’influence informationnelle russe sont, à de rares exceptions près (x), particulièrement poreux et réceptifs au discours officiel. Cette deuxième partie s’intéresse donc à l’absorption et à la diffusion, par ce dispositif, de ce nouveau récit anticolonial.

La galaxie Prigojine en Afrique, l’artisan de cette actualisation narrative

Les acteurs de l’influence russe rassemblés au sein de la « galaxie Prigojine » sont pionniers en la matière. C’est par cette expression que nous avons qualifié le réseau d’acteurs et d’entités contrôlé par Evgueni Prigojine et mis en place en parallèle de l’expansion du groupe Wagner. Son modèle entrepreneurial repose sur trois dimensions (x) : premièrement, des activités de prestation de sécurité, de garde prétorienne et de participation au combat marquées par ce que Vadim Volkov appelait, dans le contexte des années 1990 en Russie, un « entrepreneuriat de violence » ; deuxièmement, un entrepreneuriat économique principalement fondé sur l’extraction de ressources et de matières premières en échange de ces services ; troisièmement, un entrepreneuriat d’influence consistant, via le « projet Lakhta », à mener des opérations informationnelles et mobiliser des technologies politiques diverses afin de légitimer la présence de Wagner et celle de ses soutiens locaux, dénigrer celle de ses adversaires et promouvoir une image méliorative de la Russie.

C’est à ce dernier titre que la galaxie Prigojine apparaît comme un acteur précurseur dans la diffusion du récit anti(néo)colonial russe en Afrique, et ce avant même l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. Le fondateur de Wagner l’a lui-même véhiculé à plusieurs reprises par ses moyens de communication propres pour cautionner l’action de ses hommes en RCA et au Sahel. Le « temps des colonels » est arrivé, et avec eux une « nouvelle ère de décolonisation », s’exclame Prigojine le 25 janvier 2022 dans un post sur le compte Vkontakte de sa compagnie Concord, en référence aux officiers ayant accédé les mois précédents au pouvoir par un coup d’État au Mali, au Burkina Faso et en Guinée. Dans le même temps, le président de la transition malienne Assimi Goïta est qualifié par Prigojine et ses associés de « Che Guevara africain ». Cette métaphore était utilisée dans les années 1980 pour surnommer le président révolutionnaire et anti-impérialiste burkinabè Thomas Sankara (voir illustration 6).

Illustration 6

Montage publié le 25 janvier 2022 sur le compte VK du service de presse de la société Concord d’Evgueni Prigojine

Dans un post publié en décembre 2021 sur le compte Vkontakte de sa compagnie Concord, alors que les premiers mercenaires de Wagner commencent à être déployés au Mali, Prigojine oppose dans la même veine les « politiciens occidentaux corrompus et salivants [qui] lancent des accusations sans fondement » aux « glorieux combattants russes [qui] sauvent le monde de la violence et de l’injustice » en Afrique.

Ce récit irrigue aussi les contenus produits par les acteurs médiatiques du projet Lakhta. C’est d’abord le cas de RIA FAN, « l’agence de presse » de la holding médiatique de Prigojine, sous sanctions occidentales et fermée par les autorités en juin 2023 à la suite de la rébellion du groupe Wagner. Artisan de la légitimation de Wagner en Russie, RIA FAN disposait de correspondants embarqués auprès des mercenaires du groupe. Dans ses colonnes, l’agence qualifie ainsi le réengagement de la Russie en Afrique de véritable « alternative au néocolonialisme occidental » (20 janvier 2021), largement soutenue par les autorités et la population (19 et 25 janvier 2021). Le drapeau de la Fédération de Russie devient sous la plume des contributeurs de RIA FAN un « symbole du mouvement de libération » des nations africaines (27 janvier 2021). Dans sa couverture de l’opération Barkhane, RIA FAN met l’accent – au-delà de l’embourbement de l’armée française au Mali et de sa prétendue duplicité vis-à-vis des groupes djihadistes (23 janvier 2022) – sur le « pillage » des ressources minières comme cause majeure de l’intervention française (30 janvier 2022).

C’est ensuite, à une échelle plus locale, le cas de Lengo Songo et Ndjoni Sango, une radio et un site d’actualité centrafricains financés par la galaxie Prigojine au travers de la société d’extraction minière Lobaye Invest, afin de blanchir et diffuser la propagande du groupe Wagner en RCA (x). Lengo Songo s’est véritablement mis à produire des contenus mobilisant le champ lexical de l’anticolonialisme à partir de février 2021 (x), à la suite de la réélection du président Faustin-Archange Touadéra et au cours de la contre-offensive menée par les forces armées centrafricaines (FACA) et Wagner contre les groupes rebelles. Ce récit touche en premier lieu la France, renvoyée à son passé colonial et son interventionnisme « néocolonial » :

Il ne faut pas oublier que la France en République centrafricaine n’a jamais été aimée pour sa politique néocoloniale, il y a eu récemment une escalade de l’indignation populaire [contre] la France, car les relations entre la RCA et la Russie ont montré l’exemple d’une coopération honnête, ouverte et réussie. Les gens ont vu de la part de la Russie une aide réelle, et de la France seulement la manipulation et la recherche de son propre avantage. Dans ce contexte, la France a commencé à perdre de manière significative, et c’est la seule chose dont la Russie peut être accusée [Lengo Songo, 31 mai 2021].

Radio France internationale est aussi présentée comme une « radio de propagande néocoloniale » (Lengo Songo, 7 mai 2021) après la documentation par ses correspondants en RCA d’exactions nombreuses commises par le groupe Wagner pendant la contre-offensive. Dans un article titré « Le Président Touadéra se bat pour la libération totale du peuple centrafricain du joug du néocolonialisme moderne », Lengo Songo rapporte en ces termes son invitation à Moscou au Forum international des partisans de la lutte contre le néocolonialisme contemporain organisé en février 2024 (voir supra) :

Ce Forum constituera-t-il un moyen idoine pour le retrait total de la République centrafricaine sous le joug de l’impérialisme de son ancien colonisateur ? La réponse est certainement « OUI ». Parce que cela est la volonté de tout le peuple centrafricain sans exception. Sauf quelques leaders politiques manipulés et corrompus jusque dans leurs moelles qui continuent d’être des valets de la France et font les yeux doux à cette ancienne puissance coloniale pour leurs propres intérêts égocentriques [20 février 2024].

Illustrations 7 et 8

Captures d’écran des versions francophone et anglophone du dessin animé LionBear, sorti en 2019

 

 

 

 

 

 

 

 

Source : YouTube, Graphika (2020) (x)

Les opérations informationnelles menées sur les réseaux sociaux par les « usines à trolls » du projet Lakhta (x), y compris à travers sa branche Africa Politology (x), ont elles aussi contribué à relayer ce récit. Le dessin animé de « l’ours et du lion », produit par Lobaye Invest et diffusé dans des écoles banguissoises (x), ou certains clips vidéo publiés sur les réseaux sociaux, comme le Rat Emmanuel au Mali (voir illustrations 7, 8 et 9), utilisent ainsi les codes de l’anthropomorphisme – un motif propagandiste récurrent – pour personnifier la présence française sous les traits d’un animal charognard (la hyène) ou nuisible (le rat), pillant les ressources des habitants locaux.

Illustration 9

Capture d’écran du clip du Rat Emmanuel, sorti en 2022

Source : Facebook

On notera la manière dont la Russie, incarnée par un ours ou par un mercenaire de Wagner, est appelée en renfort pour éliminer l’animal charognard ou nuisible. La même mise en récit de la Russie comme puissance « libératrice » (x) est largement véhiculée dans les films de la société de production Aurum, liée à la galaxie Prigojine. C’est le cas du film Touriste, sorti en 2021, qui héroïse les mercenaires de Wagner dans leur combat contre les groupes armés centrafricains (x) (voir illustration 10), dépeints dans l’intrigue comme soutenus en sous-main par les services secrets français. Le film, d’abord présenté en avant-première dans le stade de Bangui en mai 2021, est régulièrement projeté au Mali et au Burkina Faso.

Illustration 10

Capture d’écran de l’affiche du film Touriste en version sango

Source : Africa Defense Forum, Aurum

D’autres entités de la galaxie Prigojine, enfin, sont concernées. La Maison russe de Bangui est une organisation liée au groupe Wagner qui propose, entre autres, des activités de diplomatie culturelle. Dirigée par Dmitri Sytyi, figure de premier plan de la présence russe en RCA à la tête de la « branche civile » de Wagner, la Maison russe a organisé en mars 2024 une table ronde sur les « pratiques modernes du néocolonialisme occidental », présidée par le ministre de l’Enseignement supérieur de RCA (x). Les acteurs russes liés à Wagner cherchent aussi à s’intégrer dans des écosystèmes médiatiques, culturels, associatifs et politiques locaux pour asseoir leur présence, coproduire des discours et récits et trouver des relais susceptibles de les diffuser et légitimer auprès de la population (x). Ce fut notamment le rôle de la Fondation pour la défense des valeurs nationales (FZNTs), une organisation dirigée par le technologue politique Maksim Chougaleï et chargée, entre autres, de coopter des figures politiques et militantes dans les pays d’implantation. Wagner a ainsi interagi, et parfois financé, des acteurs africains se réclamant du panafricanisme (ou du « néopanafricanisme ») (x), dont une partie du discours s’articule précisément autour de la dénonciation virulente du « néocolonialisme occidental » (voir infra). Ces acteurs plus ou moins influents agissent à différentes échelles, comme le mouvement Galaxie nationale de Blaise Didacien Kossimatchi en RCA, le groupe malien Yerewolo-Debout sur les remparts dirigé par Adama Ben Diarra (ou « Ben le Cerveau », finalement arrêté par les autorités de transition en septembre 2023), ou l’entrepreneur Harouna Douamba, à la tête des réseaux de désinformation ANACOM, filière de l’association Aimons notre Afrique (ANA), et GPCI (le Groupe panafricain pour le commerce et l’investissement) (x).

Plus connus, les activistes helvético-camerounaise et franco-béninois (x) Nathalie Yamb – surnommée la « dame de Sotchi » après son réquisitoire prononcé lors du premier sommet Russie-Afrique d’octobre 2019 (x) – et Kemi Seba, à la tête de l’organisation Urgences panafricanistes (URPANAF), ont joué un rôle déterminant dans la coproduction d’un récit anti(néo)colonial articulé à la dénonciation de la présence française en Afrique. La fuite de données des WagnerLeaks a révélé que, dans le cadre du « projet Kemi », Seba avait été financé par Evgueni Prigojine à hauteur de 400 000 euros entre 2018 et 2019 pour promouvoir des positions favorables à la Russie, parallèlement à ses activités militantes (x).

RT, Sputnik et la diffusion du récit colonial sur les médias d’État transnationaux

Depuis le 24 février 2022, les médias d’État transnationaux RT et Sputnik ont été sanctionnés puis interdits au sein de l’Union européenne, et leur appareil délocalisé dans les pays occidentaux, bâti au cours des années 2010, a été démantelé. Ces médias s’adaptent à la hausse du niveau de conflictualité dans l’environnement informationnel et développent des méthodes de contournement pour continuer à diffuser leurs contenus auprès des audiences européennes (x). Leur restructuration passe aussi par une réorientation vers de nouveaux bassins d’audience non occidentaux jusqu’alors peu ou pas investis par leurs rédactions, à commencer par l’Afrique subsaharienne. Sputnik France est ainsi devenu Sputnik Afrique en 2022, les branches anglophone et francophone de RT ont augmenté de manière significative leur couverture des actualités africaines, et les deux médias ont signé des dizaines d’accord de coopération avec des médias et agences de presse dans de nombreux pays du continent (x). Parmi ces partenaires, certains se réclament du « panafricanisme » et affichent une ligne éditoriale ouvertement anti-occidentale, comme Afrique Média. RT et Afrique Média ont signé un accord en décembre 2022 à Moscou afin de « lutter contre la propagande mensongère occidentale », selon les termes utilisés par le service de communication de cette webTV installée à Douala, la capitale économique du Cameroun.

Qu’en est-il, dans ce contexte, de la diffusion du récit anti(néo)colonial par les rédactions de RT et Sputnik ? La figure 2 ci-dessous, réalisée avec l’outil Television Explorer de la base GDELT, compare l’usage des termes colonial, colonialism, neocolonial et neocolonialism à l’antenne des canaux anglophones de RT, Al Jazeera et la BBC. Alors que la fréquence de ces termes reste stable sur les chaînes transnationales qatarie et britannique, elle augmente nettement à l’antenne de RT à partir du printemps 2022, avec une présence dans les contenus diffusés passant de 0,1 % à 0,8 % du temps d’antenne total entre mars 2022 et septembre 2023, avant de se stabiliser autour de 0,5 % en 2024. Rapporté en données brutes, le nombre d’occurrences de ces termes prononcés à l’antenne des trois chaînes sur l’ensemble de la période est d’environ 3 800 pour la BBC, 18 200 pour Al Jazeera, et 25 800 pour RT.

Figure 2

Fréquence des termes colonial, colonialism, neocolonial ou neocolonialism prononcés à l’antenne des chaînes anglophones de RT, Al Jazeera, BBC News entre mars 2018 et mai 2024 (avec Television Explorer et l’Internet Archive)

L’analyse suggère donc une forte porosité de RT au récit anti(néo)colonial et, par extension, une réactivité de ce média au discours officiel. On recense également 491 articles publiés sur les sites Sputnik Afrique (180), Sputnik Africa (160) et Sputnik International (151) sous les tags « colonialisme » et « colonialism », dont plus des trois quarts (372) ont été publiés après le 24 février 2022. La présence française en Afrique subsaharienne est ainsi régulièrement couverte sur RT et Sputnik à travers ce récit (x), afin de dénoncer son interventionnisme militaire et diplomatique : « “Retour à la pensée coloniale” : Sergueï Lavrov dénonce l’attitude de la France à l’égard du Mali » (RT France, 20 mai 2022) ; « Niamey réagit au retrait des troupes françaises, ces “forces impérialistes” et “néo-colonialistes” » (Sputnik Afrique, 25 septembre 2023) ; « Adieu, colonizer: France’s malign influence still hangs over Africa, and that needs to change » (RT, 20 février 2024) ; « La Colonisation: French history of death, torture and indescribable violence in the pearl of its evil empire » (RT, 10 avril 2024). « Neocolonialism: France made “the largest marine cemetery in the world” just to contain Russia and China », titre enfin RT avec une analyse consacrée à Mayotte et aux Comores, publiée par une enseignante à l’université russe de l’Amitié des peuples (RUDN) de Moscou (4 décembre 2023).

Illustration 11

Capture d’écran du site de Sputnik Afrique lors du sommet Russie-Afrique de Saint-Pétersbourg, 28 juillet 2023

D’autres pays occidentaux, ou « l’Occident » dans son ensemble, sont aussi critiqués à travers cet argument : « Stopping neo-colonialism: Moscow explains why Mali aligns with Russia Despite Europe’s Anger » (Sputnik International, 29 janvier 2023) ; « King Charles keeps British colonial legacy mindset alive » (RT, 6 novembre 2023 ) ; « Paradise of lies: How the West manipulates Africa through neocolonial media » (RT, 10 mai 2024) ; « Global apartheid: How the colonial West continues to betray the rest of the world » (RT, 17 novembre 2023). « Pourquoi l’Occident voit toujours l’Inde comme un pays du Tiers-Monde ? », peut-on enfin lire, dans la même veine, sur les affiches d’une campagne de publicité lancée en 2023 par les services de communication de RT dans les rues de grandes villes indiennes et sur les réseaux sociaux, intitulée opportunément They think you believe. We believe you think [Ils pensent que vous croyez. Nous croyons que vous pensez] (x). À l’inverse, il est souvent rappelé que la Russie n’a jamais été une puissance coloniale en Afrique : « Club Valdaï : “La Russie n’a jamais eu de passé colonial, elle a vraiment aidé l’Afrique” » (RT France, 19 juillet 2023) ; « Saint-Pétersbourg : Russes et Africains s’entendent sur un monde multipolaire sans “néocolonialisme” » (RT France, 29 juillet 2023).

Plus récemment encore, le récit anti(néo)colonial a été hissé au fronton de la stratégie de communication de RT en Afrique. C’est ce qu’illustre une campagne de publicité extérieure réalisée par RT dans les rues de plusieurs villes africaines – majoritairement anglophones – à l’été 2024 pour y renforcer ses audiences en ligne (voir illustrations 12 et 13). Nous présentons ici, avec l’autorisation des auteurs, deux photographies prises respectivement par le chercheur Anton Barbashin à Accra, au Ghana, et par le journaliste Damien Roulette à Dar-es-Salaam, en Tanzanie.

La première affiche arbore le portrait du président Kwame Nkrumah, premier président du Ghana et figure de proue du panafricanisme et du « socialisme africain » ; elle paraphrase sa formule célèbre, « le néocolonialisme, dernier stade de l’impérialisme », elle-même inspirée de Lénine, « l’impérialisme, stade suprême du capitalisme ». Sur la deuxième affiche figure une citation de Julius Nyerere, premier président de la Tanzanie indépendante et autre leader panafricaniste de premier plan (x) : « La lutte anticoloniale est par essence une lutte pour la dignité humaine ».

Illustrations 12 et 13

Photographies de panneaux publicitaires loués par RT au Ghana et en Tanzanie dans le cadre de sa campagne Your Values. Shared

Sources : Anton Barbashin (x) et Damien Roulette

La campagne, diffusée également en Éthiopie, en Ouganda, au Kenya et au Zimbabwe, inclut en outre des citations aux accents souverainistes de Milton Obote et Robert Mugabe, les anciens présidents ougandais et zimbabwéen (voir illustration 14). Les équipes de communication de RT joignent à ces messages le slogan inclusif Your values. Shared[Vos valeurs. Partagées], qui matérialise là encore cet effort de convergence narrative ; elles suggèrent que « RT élève le niveau du discours autour de[s] valeurs [de liberté, de souveraineté et d’indépendance portées par ces dirigeants africains] et les porte à [son] vaste public international », avant de conclure : « le temps des récits néocolonialistes est révolu (x) ».

Illustration 14

Capture d’écran du site de RT International introduisant la campagne YourValues. Shared(été 2024)

La tonalité de la campagne Your Values. Shared tranche résolument avec la rhétorique ironique, sarcastique et relativiste déployée dans les précédentes campagnes publicitaires de RT dans les pays occidentaux, comme les campagnes Question More– devenue la devise éditoriale de RT – et This Is What Happens When There Is No Second Opinion[Voilà ce qui arrive quand il n’y a pas un deuxième avis] conduites au Royaume-Uni et aux États-Unis en 2009 et 2014 (x). Elle témoigne aussi d’une inflexion éditoriale significative des médias russes transnationaux dans leur projection vers les bassins d’audience africains, qui cherchent moins à s’y présenter comme des médias contre-hégémoniques et « alternatifs » aux « médias mainstream » locaux que comme les porte-voix d’un message souverainiste et hostile aux ingérences occidentales.

African Initiative, le nouvel acteur de l’influence russe en Afrique

L’analyse des contenus produits par l’organisation African Initiative achève cette partie consacrée à la diffusion du récit anti(néo)colonial russe contemporain. Cette « agence de presse » autoproclamée, qui produit des contenus quasiment identiques en anglais, en français, en russe et en arabe, a été fondée en octobre 2023 et s’impose comme le nouvel acteur de l’influence informationnelle de la Russie en Afrique depuis la mort d’Evgueni Prigojine et de Dmitri Outkine. Elle constitue le projet phare de l’entreprise russe Initsiativa-23, dont le siège est situé dans le centre d’affaires Moskva City de Moscou. Cette société est dirigée par Artiom Koureïev, un membre du think tank du Club Valdaï présenté dans la presse russe indépendante comme travaillant pour le 5e service du Service fédéral de sécurité (FSB), en charge de ses opérations à l’étranger (x).

African Initiative est liée au Corps africain (Afrikanski Korpous, ou African Corps), le nouveau corps expéditionnaire russe déployé depuis l’automne 2023 en Afrique, notamment au Burkina Faso, au Niger et au Mali (x). Étroitement supervisé par le ministère russe de la Défense et son service de renseignement, le GRU, le Corps africain vise à remplacer, ou du moins absorber – avec un succès variable selon les pays – les contingents du groupe Wagner à l’ère post-Prigojine. Selon Igor Korotchenko, expert militaire proche du ministère de la Défense et polémiste connu des chaînes d’État, le Corps africain « devra mener des opérations militaires à grande échelle sur le continent pour soutenir les pays cherchant à se débarrasser enfin de la dépendance néocoloniale, à nettoyer la présence occidentale et à acquérir la pleine souveraineté (x) ». Par son soutien informationnel au Corps africain, African Initiative semble donc s’inspirer du rôle joué par les entités du projet Lakhta en Afrique, qui cherchaient à légitimer l’expansion de Wagner et discréditer ses adversaires (x). L’agence de presse s’appuie aussi, comme le projet Lakhta, sur des entités délocalisées et des relais déployés dans les pays de déploiement du Corps africain. African Initiative a ainsi été activée en janvier-février 2024 pour cautionner l’arrivée de troupes russes à Ouagadougou, à travers une opération accusant la France de soutenir un coup d’État et une tentative d’assassinat d’Ibrahim Traoré, le président de la transition issu du putsch de septembre 2022.

Nous avons donc réalisé une analyse textuelle et une modélisation thématique non supervisée (unsupervized topic modeling) d’un corpus de 493 articles publiés sur le site anglophone d’African Initiative (www.afrinz.ru/en/) entre sa création en septembre 2023 et février 2024. Ce corpus textuel a été extrait à l’aide du logiciel d’extraction de données Octoparse, avant d’être analysé au moyen du logiciel d’analyse de données textuelles IRaMuTeQ et de son algorithme de « classification hiérarchique descendante » (méthode Alceste). Cet algorithme divise le corpus en séquences textuelles (ou « segments ») et les catégorise en plusieurs classes lexicales en fonction de la proximité et des cooccurrences des formes lexicales qui le composent. Ces classes correspondent aux principaux thèmes du corpus – ou « mondes lexicaux », selon l’expression du linguiste et créateur d’Alceste Max Reinert – et, par extension, permettent de mettre en évidence des discours ou récits dominants véhiculés dans les contenus produits par ces acteurs. Le résultat est présenté dans la figure 3 sous la forme d’un dendrogramme, qui dévoile six classes lexicales au sein du corpus.

Figure 3

Classe lexicale du corpus d’African Initiative (493 articles), sept. 2023-fév. 2024 (avec IRaMuTeQ)

La classe 3 (en vert), qui couvre près de 13 % de la surface du corpus, affiche à son sommet les termes Western, colonialism et neo-colonial. Elle témoigne d’une reprise récurrente du récit anti(néo)colonial dans le traitement de la présence occidentale en Afrique, aux côtés de termes manifestement péjoratifs comme racism ou disinformation. La présence officielle de la Russie en Afrique apparaît quant à elle plus distinctement dans la classe 4 du dendrogramme, à travers un angle plus mélioratif que reflète la notion de « coopération » (de « défense », « militaro-technique », « universitaire », etc.). Nous déclinons ci-dessous en les traduisant les trois segments de texte qui représentent le plus fidèlement – d’un point de vue statistique – la classe 3. Ces segments apportent des éléments supplémentaires sur la mise en récit du rôle de la Russie et des pays occidentaux en Afrique promue par African Initiative :

Cela ouvre des perspectives pour la Russie et préoccupe beaucoup les élites occidentales, car cela détruit le système néocolonial qui s’est construit au fil des décennies et dans lequel les intérêts et la vie des Africains n’avaient aucune importance [novembre 2023].

La coopération militaire entre la Russie et les pays africains remonte à l’histoire de l’Union soviétique. À l’époque, l’URSS était prête et aidait tous les pays africains qui cherchaient à se débarrasser du colonialisme et de la domination du capitalisme occidental [novembre 2023].

Les pays occidentaux ne promeuvent en Afrique que des programmes éducatifs destinés à former des élites pro-occidentales de journalistes et des politistes prêts à servir le système néocolonial. La Russie, où étudient plus de 35 000 étudiants africains, forme des médecins, des enseignants, des agronomes, des scientifiques, ceux qui briseront ce modèle néocolonial ! [janvier 2024].

Cette mise en récit à destination des audiences russes et africaines, répercutée sur les chaînes Telegram d’African Initiative (voir illustration 15), est d’ailleurs explicitement mentionnée dans l’onglet « à propos » de son site :

Notre objectif est de permettre aux Russes et aux Africains de mieux se connaître. Nous informons le public russe des nombreuses opportunités qui s’offrent à la Russie en Afrique, des populations du continent, de l’héritage néocolonial contre lequel les pays africains luttent depuis des décennies, des activités de nos militaires, hommes d’affaires, médecins et journalistes sur le continent. En même temps, nous voulons ouvrir la Russie à nos partenaires en Afrique, leur parler des possibilités offertes par notre pays, des projets auxquels les Africains peuvent participer, de notre coopération commune.

Illustration 15

Capture de la chaîne Telegram de la version française d’African Initiative, 16 octobre 2023

En plus de ses activités informationnelles, African Initiative joue un autre rôle en matière d’influence, comparable à celui joué par la FZNTs de Maksim Chougaleï au sein du projet Lakhta. Souvent qualifié dans le discours russe de « coopération humanitaire » (goumanitarnoïe sotroudnitchestvo), ces activités consistent à organiser des événements et coopter des figures militantes, médiatiques, culturelles et sportives locales favorables à un rapprochement avec la Russie et susceptibles de servir de relais à son expansion. African Initiative a par exemple coorganisé en janvier 2024 à Ouagadougou un tournoi de sambo, un art martial soviétique initialement pratiqué au sein de l’Armée rouge. Cette entreprise de fidélisation trouve aussi des ramifications en Russie. En mai 2024, les dirigeants d’African Initiative ont fait venir à Moscou, à Rostov-sur-le-Don et dans la ville ukrainienne occupée de Marioupol, des bloggeurs maliens, dont ceux de la chaîne Facebook Ghandi malien (x). Lors de la même tournée, l’organisation d’Artiom Koureïev s’est associée à Rossotroudnitchestvo, l’agence fédérale du ministère russe des Affaires étrangères responsable de la coordination de la diplomatie culturelle russe, afin de diffuser dans la salle de cinéma moscovite Illiouzion un film documentaire faisant l’apologie des « instructeurs russes » en RCA, intitulé La fin du néocolonialisme : la République centrafricaine (x).

III. Les objectifs de cette mise en récit : légitimité et continuité historiques, critique anti-occidentale et convergence avec le « Sud global »

L’anatomie du nouveau récit anti(néo)colonial russe proposée dans cette étude, de sa formation dans le discours officiel et par les élites du pouvoir à sa diffusion par l’écosystème d’influence de la Russie à l’étranger, permet en définitive de mettre en évidence trois types de mises en récit articulées entre elles. Ces « sous-récits » renvoient à trois « personnages » mis en scène : la Russie contemporaine, héritière de l’anti-impérialisme soviétique ; « l’Occident collectif » et ses différents représentants, dont les velléités hégémoniques se combinent à une politique étrangère « néocoloniale » ; le « Sud global » et les partenaires non occidentaux actuels ou potentiels de la Russie, qui font également figure de cibles prioritaires de ce récit.

La mémoire anticoloniale soviétique en héritage

La première mise en récit concerne la Russie et sa politique étrangère, légitimée au regard de son histoire. Comme l’illustrent de nombreux témoignages cités, le récit anti(néo)colonial est porteur de multiples références mémorielles et historiques qui permettent de tisser une continuité entre la politique étrangère russe contemporaine et le soutien apporté par l’Union soviétique aux mouvements de libération nationale et de décolonisation (x). Selon Nikita Panine, chercheur à l’Institut de l’Afrique de l’Académie des sciences – l’unité de recherche en études africaines la plus prestigieuse de Russie –, « le discours du néocolonialisme est devenu déterminant pour la politique russe après le début de l’opération militaire spéciale en Ukraine ; dans le cas des pays africains, selon les responsables russes, cette approche permet de fixer une certaine continuité entre le rôle de l’URSS en Afrique et les plans d’action russes contemporains (x) ».

Composante du discours marxiste-léniniste dès les années 1920, l’anticolonialisme soviétique précoce appelait les nations colonisées par les pays d’Europe de l’Ouest à rejoindre la Révolution mondiale. Il dénonçait aussi le colonialisme endogène mené par l’Empire russe, notamment sous l’impulsion de l’école de Pokrovski (x) – cette composante du discours anticolonial soviétique n’est en revanche pas mobilisée à l’époque contemporaine. Laruelle souligne que d’autres traditions intellectuelles russes radicalement différentes – du courant slavophile du XIXe siècle aux nationalistes dissidents des années 1960 et 1980, comme Alexandre Soljénitsyne, en passant par les pères fondateurs de l’eurasisme dans les années 1920 – participèrent à la construction du récit anticolonial russe à partir de l’idée d’une colonisation de la Russie par l’Europe (x). Léon Tolstoï fut lui aussi, à partir des années 1890, un ardent contempteur de l’expansion coloniale des métropoles européennes, dont les écrits sur la résistance non violente trouvèrent une caisse de résonance chez Mahatma Gandhi et en Afrique du Sud (x). L’anticolonialisme s’institutionnalisa au sein de la politique étrangère soviétique lors de la période khrouchtchévienne (1958-1964), afin de soutenir et séduire les nations du « tiers-monde » et les États non alignés :

Au fil des années, l’Union soviétique a acquis un grand prestige aux yeux de tous ceux qui luttent pour la paix, le progrès et la libération vis-à-vis du colonialisme. Le but de notre politique étrangère n’a jamais été d’enrichir notre propre État aux dépens d’autres États ; nous n’avons jamais cru à l’exploitation de l’homme par l’homme, de l’État par l’État. Au contraire […], nous avons soutenu ces pays non seulement par nos recommandations et par l’exemple que nous leur avons donné, mais aussi par l’apport d’une aide matérielle gratuite ou par la vente de biens et d’équipements à des prix réduits. Notre politique étrangère est fondée sur la conviction que la voie tracée par Lénine est la voie de l’avenir, non seulement pour l’Union soviétique, mais aussi pour tous les pays et les peuples du monde [Nikita Khrouchtchev, 1955] (x).

Ainsi, comme l’URSS à l’égard des pays du « tiers-monde », la Russie post-soviétique serait à l’avant-garde de la défense de la souveraineté effective des pays du « Sud global », soumis au « néocolonialisme » des puissances occidentales. L’actualisation narrative de la mémoire anti-impérialiste soviétique s’inscrit à ce titre dans un mouvement plus large consistant pour le Kremlin à instrumentaliser « l’histoire de la Patrie » (otetchestevnaïa istoria) et à construire de manière sélective un passé héroïque et mythifié pour légitimer sa politique intérieure, son identité et son rôle sur la scène internationale. C’est ainsi que la justification de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, comme le suggère le récit propagandiste de sa « dénazification », passe par la mise à jour de la mémoire de la Grande Guerre patriotique de 1941-1945 et la transposition de la lutte contre le fascisme dans la période contemporaine (x). Les narrateurs et diffuseurs du récit anti(néo)colonial russe en Afrique suggèrent aussi, par extension, que la Russie et l’URSS avant elle n’ont jamais été des puissances coloniales sur le continent. Abondamment discuté dans la littérature académique, le caractère « colonial » de l’expansionnisme russe et soviétique en Asie centrale, dans le Caucase et en Europe de l’Est, est en revanche banni du discours officiel russe contemporain et, a fortiori,de ses récits stratégiques (x).

Une critique renouvelée de « l’Occident collectif »

La deuxième mise en récit concerne les pays rassemblés au sein de « l’Occident collectif », accusés de perpétuer leurs pratiques coloniales vis-à-vis des nations anciennement colonisées et d’autres nations non occidentales sous une forme actualisée, celle du néocolonialisme. Là encore, ce récit s’appuie sur l’idée d’une continuité historique intrinsèque entre pratiques occidentales passées et présentes, largement véhiculée dans les discours officiels et les contenus produits par les acteurs de l’influence russe. Si ces pratiques ont été documentées (x), leur mise en récit sur des fondements réels, exagérés ou fabriqués permet surtout aux élites russes de reformuler leur critique des modes d’ingérence politiques, économiques, culturels et normatifs occidentaux – déjà articulée depuis des années à la dénonciation de son caractère « hégémonique » et « unipolaire » – et de mettre en valeur le positionnement souverainiste – du reste sélectif et à géométrie variable (x) – affiché par la Russie sur la scène internationale (x). La dénonciation de l’héritage de la Françafrique et de l’attitude « néocoloniale » de la France en Afrique, opposée à la souveraineté effective des nations africaines, est ainsi régulièrement brandie, comme on l’a vu, par les acteurs de la politique étrangère et de l’influence russe en RCA et au Sahel.

Plus encore, ce récit est susceptible de produire une inversion accusatoire dans le contexte de l’invasion de l’Ukraine par la Russie (x), en suggérant que l’interventionnisme agressif et « néo-impérialiste » est à chercher non pas du côté russe, dont la posture serait réactive et défensive, mais bien du côté occidental. Les acteurs russes peuvent en cela capitaliser sur les différences de perception de la guerre en Ukraine dans les pays occidentaux, d’une part, et dans de nombreux pays africains, latino-américains ou asiatiques, d’autre part. Ueli Staeger suggère en ce sens que la plupart des gouvernements africains considèrent que la guerre en Ukraine est le résultat de « la rivalité de grande puissance entre l’Occident et la Russie » et que « l’équidistance vis-à-vis de ces puissances » est un choix de politique étrangère préférable pour « préserver des marges de manœuvre dans la poursuite d’une agentivité africaine » (x).

Le récit anti(néo)colonial peut être en cela interprété comme un moyen de détourner l’attention d’une partie des audiences ciblées. Il épouse les contours du « whataboutisme », un type d’argumentation généralement fallacieux qui consiste pour un locuteur à discréditer son interlocuteur en le renvoyant à ses propres défauts ou en suggérant qu’il est lui-même fautif ou responsable d’actions rendant son positionnement illégitime. Caractéristique du discours officiel russe contemporain et de la rhétorique poutinienne (x), le whataboutisme est abondamment mobilisé par la Russie pour dénoncer le « deux poids, deux mesures » [double standard en anglais, dvoïnoï standart en russe] des pays occidentaux, qui jugeraient de façon différenciée des situations supposément similaires. Cet argument était aussi utilisé par la propagande antiaméricaine conduite par l’URSS, et tourné en dérision dans les caricatures soviétiques sous l’adage « A zato ou vas negrov lintchouiout! » [Mais chez vous on lynche les Noirs !].

Séduire le « Sud global » et la « majorité mondiale »

Troisièmement, la Russie cherche, par ce répertoire narratif, à séduire les pays non occidentaux appartenant à l’entité hétérogène du « Sud global » (x), à les rallier à sa représentation du système international, en s’appuyant sur un métarécit déjà développé, mobilisé et décliné ailleurs dans le monde, et dont elle n’a pas le monopole : « Pourquoi tant de pays partagent-ils le point de vue de la Russie ? Parce que la Russie travaille activement à l’instauration d’un ordre mondial multipolaire plus équitable. Pourquoi soutiennent-ils la Russie ? Parce que la Russie est à l’avant-garde. Et pourquoi refusent-ils de soutenir autre chose ? Parce que personne, en Afrique par exemple, n’a oublié l’époque coloniale », s’enthousiasme le président russe le 12 octobre 2023, lors de la session plénière de la Semaine russe de l’énergie (REN), le principal forum international russe consacré au secteur énergétique organisé chaque année à Moscou (x).

Attaquer le « néocolonialisme occidental » vise au fond à rassembler la communauté de ceux qui dénoncent, de concert, le caractère dominateur, unilatéraliste, inéquitable et « antidémocratique » du rôle joué par les pays occidentaux dans les relations internationales, au détriment de l’émergence d’un système international multipolaire : « Le partenariat constructif, de confiance et tourné vers l’avenir entre la Russie et l’Afrique est particulièrement significatif et important. […] Nous sommes convaincus qu’un nouvel ordre mondial multipolaire, dont les contours se dessinent déjà, sera plus juste et plus démocratique. Et il ne fait aucun doute que l’Afrique, aux côtés de l’Asie, du Moyen-Orient et de l’Amérique latine, y prendra la place qui lui revient et se libérera enfin de l’héritage terrible du colonialisme et du néocolonialisme, en rejetant ses pratiques modernes », écrit encore dans cette perspective Vladimir Poutine, dans un article publié quelques jours avant le sommet Russie-Afrique de Saint-Pétersbourg en juillet 2023 (x).

L’expansion de la présence russe en Afrique subsaharienne offre en effet, là encore, un cadre propice pour observer cette tentative de convergence narrative entre acteurs russes et africains. En plus de faire écho aux références mémorielles communes mentionnées plus haut, ces acteurs s’efforcent d’articuler les répertoires traditionnels du panafricanisme (x) et du souverainisme pour faire converger et légitimer leurs positionnements respectifs autour d’une dénonciation commune du « néocolonialisme » occidental. Parce qu’il s’est historiquement constitué autour du débat, voire du « dilemme », entre partisans de l’unité continentale et défenseurs des souverainetés nationales, le panafricanisme s’accommode aussi bien d’une défense du multilatéralisme que d’une vision souverainiste de l’ordre international, selon Abrahamsen (x).

Le panafricanisme peut en cela entrer en résonance avec les positions souverainistes défendues par la Russie sur la scène internationale, en dépit du fait – paradoxal – que ses forces armées ont agressé l’Ukraine et profondément remis en cause sa souveraineté et son intégrité territoriale (x). Cette combinaison rhétorique, voire cette tentative de synthèse idéologique, irrigue les contenus produits par les acteurs de l’influence informationnelle russe à destination des audiences africaines et apparaît comme l’un des signes distinctifs de la politique étrangère russe en Afrique. La tentative de convergence discursive qui en découle est au cœur de la campagne publicitaire récente de RT en Afrique, Your values. Shared, présentée en deuxième partie. Parce qu’il vise à « construire un sens commun du passé, du présent et de l’avenir de la politique internationale », pour reprendre la définition donnée en introduction, le récit stratégique anti(néo)colonial représente en définitive une des ressources clefs du soft power « de niche (x) » et de la « puissance d’attraction » de la Russie dans les pays du « Sud global ».

Conclusion

Cette étude s’achève par un pas de côté vis-à-vis du récit anti(néo)colonial russe contemporain. Ses trois ramifications font largement écho à un concept en vogue en Russie depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine : celui de « majorité mondiale » (mirovoïe bol’shinstvo). Il peut sembler surprenant, voire paradoxal, de constater que, contrairement au récit anti(néo)colonial, la notion de « Sud global » n’est pas présente dans les doctrines russes et relativement peu utilisée dans le discours officiel. Vadim Grishin analyse cette omission au nom d’une incompatibilité entre la représentation de l’identité de la Russie comme « État-civilisation », poussée par le dernier Concept de politique étrangère et inspirée des thèses – très populaires au sein des élites russes – de Samuel Huntington (x), et sa dilution dans une entité englobante certes composite, mais historiquement située, géographiquement marquée et excluant la septentrionale Russie, qu’est le « Sud global » (x).

C’est à ce titre que la notion de « majorité mondiale », proposée par l’influent politologue Sergueï Karaganov en 2022 pour mettre en récit la politique étrangère russe, et très discutée par les experts, technologues politiques et « entrepreneurs de récits » proches du pouvoir, est apparue comme une ressource argumentative préférable pour le Kremlin (x) :

Tout repose sur le principe bien connu de « diviser pour mieux régner ». Pendant ce temps, [l’Occident] continue de parler d’un obscur « nouvel ordre mondial » qui, en réalité, est essentiellement le même qu’avant : hypocrisie, deux poids deux mesures, prétention à l’exceptionnalisme et à la domination mondiale, préservation de ce qui est par essence un système néocolonial. L’Occident voit bien que l’émergence d’un ordre mondial multipolaire s’accélère, et il déploie à chaque fois les mêmes moyens, comme l’islamophobie, l’antisémitisme et la russophobie, pour entraver le progrès des pays souverains indépendants et diviser la majorité mondiale [V. Poutine, réunion avec les représentants des autorités religieuses, 23 octobre 2023].

La « majorité mondiale » convient davantage à des élites soucieuses d’intégrer la Russie à une entité moins connotée géographiquement que celle de « Sud global », opposée à l’Occident « minoritaire » et au « milliard d’or » (zolotoï miliard). Proposée par l’économiste Anatoli Tsikounov (Kouzmitch) en 1990 et popularisée par le sociologue « antiglobaliste » Sergueï Kara-Mourza (x), la notion de « milliard d’or », plus connue dans sa version anglaise golden billion, renvoie à l’idée que des forces secrètes en Occident mobiliseraient tous les moyens disponibles pour redistribuer une partie substantielle de la richesse produite dans le monde à une minorité d’« un milliard » d’habitants dans les pays occidentaux, au détriment du reste de la population mondiale. L’expression, au cœur de nombreuses théories conspirationnistes (x), est utilisée comme facteur explicatif et de manière récurrente par les élites du pouvoir depuis 2022, y compris par Vladimir Poutine et Nikolaï Patrouchev, l’ancien secrétaire du Conseil de sécurité et figure de proue des siloviki, les membres des « structures de force » (renseignement, armée, police, etc.). Elle est en cela souvent articulée au concept de « majorité mondiale » et au récit anti(néo)colonial (x).

Nous avons observé un corpus de 26 articles mentionnant le terme de « majorité mondiale », publiés entre octobre 2022 et janvier 2024 sur les sites de deux sources russes de références en Relations internationales : la revue Russia in Global Affairs et les publications du Conseil russe des Affaires étrangères (RIAC), un think tank fondé en 2010 à l’initiative du Kremlin (x). Outre Sergueï Karaganov et le ministre Sergueï Lavrov, ces articles comptent des noms importants de l’expertise russe en Relations internationales, souvent proches des positions officielles, comme Fiodor Loukianov (rédacteur en chef de Russia in Global Affairs), Dmitri Trenine, Timofeï Bordatchev, Kirill Babaïev ou Ivan Timofeïev (directeur général du RIAC). Leur synthèse permet de dégager deux grands arguments portés par la notion de « majorité mondiale » et véhiculés par le récit anti(néo)colonial. Le premier argument, politique et normatif, promeut une « désoccidentalisation » du système international (x), à travers un rejet de « l’hégémonie mondiale américano-occidentale » et un appel à la « démocratisation » des institutions internationales héritées de 1945. La « majorité mondiale » doit œuvrer à l’émergence d’un ordre mondial plus équitable, inclusif et « polycentrique », prenant davantage en compte la voix des pays non occidentaux sujets à des formes de dépendance « néocoloniales ». Le deuxième argument, d’ordre moral et idéologique, met en avant la reconnaissance de valeurs conservatrices et « traditionnelles » partagées au sein de la « majorité mondiale », par opposition aux valeurs libérales, « post-humanistes » et « anti-humaines » défendues par la « minorité mondiale » occidentale.

En définitive, l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie a fait émerger, au sein de son discours officiel, de sa politique étrangère et de sa stratégie d’influence, un nouveau récit stratégique, celui de l’anti(néo)colonialisme. Ce récit est d’abord porteur d’une dimension négative, celle de la dénonciation du « néocolonialisme » occidental à l’égard des nations du « Sud global ». En se posant en rempart contre ce phénomène, les autorités russes reformulent depuis 2022 leur critique de « l’Occident collectif » et déportent la responsabilité d’un interventionnisme agressif sur les épaules de ses membres. Néanmoins l’efficacité de ce répertoire repose aussi sur un socle politique et normatif positif, au cœur de la notion de « majorité mondiale », par lequel la Russie cherche à se hisser à l’avant-garde d’un mouvement profond de restructuration du système international et de contestation de son occidentalocentrisme, partagé bien au-delà de ses frontières et qualifié par Ivan Timofeïev de « révolte des mécontents » [bount niedovol’nykh(x).

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