Influence Stratégie Asie
VEILLE STRATÉGIQUE 3 - 04/2026

Récits et discours stratégiques de la République populaire de Chine

Paul Charon | 16 min de lecture
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Cette note analyse les récits et discours stratégiques produits par les autorités chinoises. Chaque trimestre, quelques discours sont retenus parmi ceux qui structurent la séquence diplomatique. Elle s’inscrit dans le programme de recherche en narratologie politique des relations internationales développé au sein de Fabulæ Mundi. L’objectif est de dégager les formes, les opérations, les inflexions et les reconfigurations du dispositif narratif de Pékin à l’adresse d’un lectorat soucieux de comprendre non seulement ce que Pékin dit, mais aussi comment les récits qu’il déploie produisent leurs effets.

Synthèse analytique

Le premier trimestre 2026 s’ouvre sur une séquence diplomatique dense dont le corpus retenu – le discours du Nouvel An(x) de Xi Jinping (31 décembre 2025)(x) ; l’allocution de son ministre des Affaires étrangères, Wang Yi, au symposium annuel du ministère (30 décembre)(x) ; et l’intervention du président du comité permanent de l’Assemblée nationale populaire, Zhao Leji, au Forum de Bo’ao (26 mars)(x) – permet de saisir deux lignes de force. La première concerne la sédimentation de la doctrine de la Global Governance Initiative (GGI), annoncée par Xi Jinping à Tianjin(x), en septembre 2025, comme quatrième pilier de l’initiative globale de la Chine à la suite du développement (2021), de la sécurité (2022) et de la civilisation (2023). La seconde tient à l’activation de la mémoire antifasciste. Invoquée dans le discours du Nouvel An et dans l’allocution de Wang Yi, la commémoration du 80ᵉ anniversaire de la victoire de 1945 fonctionne comme un cadre narratif disponible (un architexte, pour reprendre le vocabulaire de la note) qui oriente le travail d’interprétation de l’audience(x).

La GGI avait été énoncée par Xi Jinping, le 1ᵉʳ septembre 2025, en marge du sommet « SCO Plus » de l’Organisation de coopération de Shanghai, sur le modèle formel des trois initiatives qui l’avaient précédée. Ce que le premier trimestre 2026 donne à voir, c’est le travail par lequel un énoncé doctrinal récent entre en voie de canonisation, acquérant progressivement la stabilité d’une formule disponible dans le vocabulaire courant de la diplomatie chinoise.

Trois moments jalonnent ce travail. Au symposium ministériel du 30 décembre, Wang Yi intègre la GGI à son bilan comme l’un des « moments chinois » de la réforme de la gouvernance mondiale. Le lendemain, dans le discours du Nouvel An, Xi Jinping énonce la formule à titre personnel (« I put forward the Global Governance Initiative to promote a more just and equitable global governance system »). Le 26 mars, Zhao Leji la formalise à Bo’ao en la plaçant dans la continuité des trois initiatives antérieures, de sorte que le quadriptyque – développement, sécurité, civilisation, gouvernance – est désormais fixé.

La commémoration du 80ᵉ anniversaire de la victoire de 1945 a structuré l’année 2025 comme une séquence commémorative coordonnée. Cette ressource est mobilisée par deux discours du corpus selon des modalités distinctes : chez Xi Jinping, pour activer, autour de Taïwan, le cadre juridique issu des Déclarations du Caire et de Potsdam ; chez Wang Yi, pour légitimer une accusation frontale contre le Japon. Deux opérations distinctes, mais qui tirent d’une même ressource narrative une économie argumentative qu’aucune démonstration directe ne produirait avec la même force.

Ces deux thématiques diffèrent dans leur temporalité : la GGI traverse une phase de stabilisation, l’architexte antifasciste est déjà pleinement disponible. Toutefois, l’un et l’autre relèvent d’une économie discursive commune qui cherche à inscrire les positions de Pékin dans des cadres narratifs dont la validité n’a pas à être démontrée. Travailler à se doter de tels cadres quand ils n’existent pas encore, exploiter ceux que l’histoire a déjà installés quand ils sont disponibles : ce sont les deux versants d’un même effort pour dispenser la parole officielle d’avoir à justifier ses énoncés.

Analyse des discours

Xi Jinping – discours du Nouvel An, 31 décembre 2025

Diffusé en direct de Zhongnanhai(x) le 31 décembre 2025, ce discours s’adresse simultanément à la nation et au monde au seuil du 15ᵉ plan quinquennal.

Ce discours combine plusieurs opérations narratives distinctes dont l’analyse exhaustive déborderait le format de cette note. Nous en retenons quatre, qui paraissent les plus saillantes au regard de l’audience internationale à laquelle ce discours est également destiné.

La première concerne le passage consacré à l’ouverture de la Chine au monde, où se joue un travail de légitimation de la Global Governance Initiative. La formule est d’abord insérée dans une énumération hétéroclite comprenant le sommet de l’OCS, la réunion mondiale sur les femmes, les opérations douanières de Hainan, les contributions climatiques et les trois initiatives antérieures (développement, sécurité, civilisation). La succession sans hiérarchie produit un effet de naturalisation : la GGI se range parmi les accomplissements d’une année, non parmi les propositions à discuter. Le pronom « I » (« I put forward the Global Governance Initiative ») l’ancre ensuite dans l’autorité du dirigeant, hors du régime de la négociation multilatérale. Deux adjectifs suffisent à fonder sa légitimité : « more just and equitable » ; ils présupposent un ordre actuel injuste et inéquitable, sans avoir à le formuler explicitement. Le diagnostic n’a pas à être défendu : la formule l’énonce d’elle-même(x). Longtemps contestable, cette affirmation devient plausible à mesure que l’administration Trump démantèle les cadres multilatéraux que les États-Unis avaient eux-mêmes contribué à bâtir depuis 1945. La Chine se présente, par contraste, comme le défenseur de ce même ordre international. Quelques lignes plus loin, alors que le discours évoque des turbulences mondiales et des régions en guerre, la formule « China always stands on the right side of history » scelle l’opération : l’histoire elle-même prend en charge l’arbitrage que le texte ne formule pas. Ordre injuste, alternative chinoise, sens de l’histoire : le raisonnement que ces trois termes dessinent (la position chinoise est légitime et destinée à prévaloir) n’est jamais énoncé. Il est laissé à l’inférence du lecteur.

La distribution des rôles dans le récit obéit à la même logique(x). La prémisse d’un ordre injuste, sur laquelle repose la légitimité de la GGI, est d’autant plus efficace que les responsables de cet ordre ne sont jamais désignés. Le discours ne nomme jamais ses adversaires. Les guerres contemporaines se dissolvent dans la voix passive de « regions still engulfed in war ». La réunification territoriale est présentée comme irrésistible (« unstoppable »), sans que la force à laquelle elle s’oppose soit jamais identifiée. Ce silence permet de viser sans désigner, et ménage la possibilité de démentir toute attaque ciblée.

Un troisième procédé consiste à mobiliser la mémoire antifasciste sans en déployer l’argumentation. L’année 2025 a été structurée par la commémoration coordonnée du 80ᵉ anniversaire de la victoire de 1945, et le discours du Nouvel An en prolonge l’effet par une mention brève, mais judicieusement placée : celle du Taiwan Recovery Day (台湾光复纪念日)(x), institution mémorielle établie au cours de l’année écoulée, qui présente la revendication territoriale de Pékin sur Taïwan comme un héritage des Déclarations du Caire et de Potsdam. Le discours ne reprend pas explicitement ce cadre politique. Il se contente d’invoquer la filiation (« We Chinese on both sides of the Taiwan Strait share a bond of blood and kinship ») et la téléologie (« the reunification of our motherland, a trend of the times, is unstoppable »). La mention seule du Taiwan Recovery Day suffit à activer le cadre interprétatif complet du combat antifasciste. L’économie du procédé tient à cette capacité d’un signe discret à faire référence à un arrière-plan signifiant.

Le discours mobilise enfin un réseau métaphorique d’une grande diversité qui emprunte aux registres organique, horticole, familial, domestique. Ainsi, les grains de grenade représentent l’unité ethnique. L’image horticole de la gouvernance substitue à la figure du tyran celle du jardinier attentif, et reconfigure l’autorité chinoise en sollicitude patiente (« we care for every leaf and tend every branch in the garden of people’s well-being »). La nation est une grande famille ; Taïwan est lié par le sang. Le foyer domestique est la cellule élémentaire où s’accumule le bonheur national. Ces métaphores naturalisent la relation politique en la transposant dans des registres qui ne souffrent pas la contestation(x).

Wang Yi – symposium annuel du ministère des Affaires étrangères, 30 décembre 2025

Prononcée devant un cercle d’experts réunis pour le bilan annuel de la diplomatie chinoise, puis publiée en chinois, en anglais, en français, en espagnol et en russe sur le site du ministère des Affaires étrangères, l’allocution de Wang Yi cumule les fonctions d’inventaire rétrospectif et d’annonce programmatique. Elle constitue le document diplomatique le plus long du trimestre.

Dans un discours qui maintient par ailleurs un registre mesuré dans la désignation de ses adversaires, un passage tranche. Wang Yi désigne nommément le Japon et sa « dirigeante actuelle » (Takaichi Sanae), accusés d’avoir défié la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Chine, défié la conclusion historique de la Seconde Guerre mondiale et défié l’ordre international d’après-guerre (« Japan’s current leader publicly challenged China’s sovereignty and territorial integrity, challenged the historical verdict of World War II, and challenged the post-war international order »(x)). L’anaphore (défier/challenged) constitue l’armature de l’accusation : elle élargit la portée de la faute à chaque reprise, de la souveraineté territoriale à l’ordre international d’après-guerre, en passant par la mémoire de 1945. L’accusation se clôt sur une mise en garde explicite (« We must stay highly vigilant to the resurgence of militarism in Japan ») qui inscrit le Japon contemporain dans la continuité du régime vaincu, sans que cette équivalence soit formellement énoncée. Le registre d’accusation morale et la construction narrative qui le rend possible méritent d’être explicités. L’architexte dont relève le combat antifasciste mobilisé ici en est la clé. Un architexte est un schéma narratif fondamental qui ne raconte rien par lui-même, mais fournit la matrice à partir de laquelle des récits singuliers peuvent être produits et reconnus. Il médiatise la relation entre le producteur d’un récit et son récepteur en organisant à l’avance les positions, les rôles et les valeurs que le récit mobilise. Ainsi, le locuteur n’a pas à les construire, le récepteur dispose d’avance du cadre qui lui permet de les reconnaître et de compléter, à partir de lui, ce que le récit laisse implicite. L’architexte du combat antifasciste appartient à cette strate des conventions narratives internationales : il est immédiatement intelligible par toute audience dotée d’une compétence minimale. Dès lors que le locuteur s’y inscrit, il hérite d’une position morale préétablie qui l’autorise à désigner son adversaire contemporain comme héritier du régime historiquement condamné ; et l’audience reconnaît cette filiation sans qu’aucune démonstration soit produite. Le procédé est économe : la convention narrative fait, dans la circulation entre producteur et récepteur, le travail qu’une argumentation directe ne pourrait accomplir avec la même force.

Une autre anaphore structure le discours : reprise cinq fois, la formule « China acted as » définit la place de la Chine dans l’ordre international. « China acted as an anchor for stability », « China acted as a pillar of the region », « China acted as a defining force », « China acted as a main engine », « China acted as a steadying force » : les cinq formules énumèrent successivement les fonctions que Pékin se reconnaît dans le système international : stabilisation, soutien régional, détermination des orientations, moteur de croissance, équilibre. Chaque formule annonce une fonction que la suite du texte illustre. Le réseau métaphorique mobilisé relève d’un registre maritime et mécanique qui construit la Chine comme force de stabilisation et de croissance dans un monde que le discours présente comme turbulent. L’auto-attribution de ces fonctions s’opère sans aucune validation tierce : ce n’est ni un observateur extérieur qui reconnaît la Chine dans ces rôles ni une instance internationale qui les lui confère, c’est la diplomatie chinoise qui se les reconnaît à elle-même. La répétition de la même formule produit un effet d’évidence : énoncée une fois, l’auto-attribution serait perçue comme une revendication ; énoncée cinq fois sur le même modèle, elle finit par se présenter comme un constat.

Zhao Leji – Forum de Bo’ao, 26 mars 2026

Prononcée le 26 mars 2026 au Forum de Bo’ao, dont la Chine est l’organisatrice, l’allocution de Zhao Leji clôt cette analyse trimestrielle.

Le point central de l’argumentation, déjà signalée dans la synthèse, est la formalisation de la Global Governance Initiative au même niveau que les trois initiatives précédentes. Cette parité est construite par une simple énumération : « President Xi Jinping has put forward the vision of building a community with a shared future for humanity as well as the Global Development Initiative, the Global Security Initiative, the Global Civilization Initiative, and the Global Governance Initiative. » Aucune hiérarchie, aucune distinction de statut, aucune formule qui ferait de la GGI un ajout récent. Elle est présentée comme si elle figurait depuis l’origine dans la série. La construction doctrinale acquiert ainsi sa forme canonique : un méta-récit(x) (la communauté de destin pour l’humanité) coiffe quatre piliers équivalents (développement, sécurité, civilisation, gouvernance). Elle est désormais prête à circuler dans les énoncés ultérieurs sans avoir à être reconstruite. Le discours de Zhao Leji clôt ainsi une séquence de canonisation à laquelle les deux autres moments du corpus avaient préparé le terrain. À force de répétitions, l’énoncé se banalise. Au moment où la GGI devient le quatrième pilier, elle n’a plus rien à prouver : elle est désormais une ressource disponible pour le discours diplomatique chinois, mobilisable sans argumentation.

Le cœur prescriptif du discours repose sur une autre opération, qui mérite une attention particulière. Le tour « We should reject X, and build a better future of Y » (appliqué successivement à la paix, à la coopération, à la justice et à la confiance) formule la prescription au nom d’un « we » dont l’appartenance n’est jamais précisée. S’agit-il de la Chine ? De l’Asie ? De l’humanité ? L’ambiguïté est constitutive du procédé. Le passage qui suit le confirme : « We Asian people have the proud tradition of fighting colonialism, imperialism and hegemonism » ; Zhao Leji parle ici comme s’il était le porte-voix d’une parole asiatique collective. La symétrie avec les quatre engagements domestiques qui succèdent (« China will continue to expand domestic demand […] China will stay committed to innovation-driven development […] to free trade […] to all-round law-based governance ») met d’ailleurs en évidence le dispositif de voix narratives : quand la Chine parle d’elle-même et de ses politiques internes, elle dit « China » ; quand elle parle au monde et formule des prescriptions universelles, elle dit « We ». Cette forme de ventriloquie collective transforme la proposition diplomatique chinoise en l’expression d’un discours asiatique commun. L’auditoire international, et en particulier occidental, devient l’interlocuteur d’une voix qui ne se présente jamais comme nationale. La signature lexicométrique du procédé est nette (« Asia » dépasse « China » en nombre d’occurrences), et confirme que la Chine se présente, à Bo’ao, comme mandataire d’un collectif régional, rendant toute réfutation politiquement coûteuse.

Avertissement : l’IRSEM a vocation à contribuer au débat public sur les questions de défense et de sécurité. Ses publications n’engagent que leurs auteurs et ne constituent en aucune manière une position officielle du ministère des Armées.