Brève stratégique 95 - 09/2026

Le Sahel au centre du monde - Les leçons d'une marge politique

Alexandre Lauret | 8 min de lecture
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Longtemps perçu comme une marge du monde, le Sahel est devenu un des foyers majeurs du djihadisme mondial. Cette brève développe le paradoxe d’une région périphérique devenue centrale en montrant comment les groupes armés ont transformé les contraintes territoriales périphériques en ressources stratégiques. L’ensemble des analyses est à lire dans l’étude n°138 intitulée Sahel, au centre du djihadisme mondial.

Et si nous n'avions pas compris le Sahel ? Et si dix années d'intervention militaire, à travers l'opération Serval (2013) puis l'opération Barkhane (2014-2022), n'avaient pas permis de comprendre les ressorts de la crise sahélienne ? Ces deux questions méritent aujourd'hui d'être posées au regard de l'expansion territoriale continue des groupes djihadistes. Initialement implantés dans les périphéries des États sahéliens (Mali, Burkina Faso et Niger), le Groupe de soutien à l'Islam et aux musulmans (GSIM), affilié à Al-Qaïda, et la branche sahélienne de l'État islamique ont considérablement étendu leur champ d'action. Certaines capitales, à l'image de Bamako, voient leurs axes d'approvisionnement soumis à une pression croissante, tandis que l'expansion du djihadisme sahélien gagne désormais les États du golfe de Guinée, jusqu'alors relativement épargnés, comme le Bénin, le Togo ou la Côte d'Ivoire. Le Sahel post-Barkhane semble être devenu, en quelques années seulement, l'un des nouveaux épicentres du djihadisme mondial, tant par son extension géographique que par l'ampleur de la violence qui s'y déploie. Ainsi, plus de 40 000 morts seraient imputables aux djihadistes sahéliens depuis 2022.

Le Sahel nous offre l'occasion d'interroger de manière critique notre perception du monde et, plus particulièrement, notre conception de l'attractivité des territoires. Comment un espace longtemps considéré comme une marge du monde et comme un territoire peu attractif peut-il se retrouver aujourd'hui au cœur de dynamiques géopolitiques, djihadistes ou trans-criminelles qui dépassent largement ses frontières ? Le paradoxe sahélien réside précisément dans cette inversion de la centralité qui nous invite, par conséquent, à mettre en question les critères à partir desquels nous définissons la centralité et l'attractivité du territoire. Apparaissent alors deux questions d'ordre épistémologique : comment construisons-nous ou produisons-nous notre connaissance d'un territoire, le Sahel en l'occurrence ? Et le Sahel est-il réellement un territoire « si peu attractif » ou avons-nous simplement défini son attractivité à partir de critères qui ne nous permettent pas de saisir les dynamiques qui s'y déploient ?

Le Sahel serait peut-être avant tout marginalisé par notre manière de mesurer la centralité. L'absence d'attractivité économique classique, à l'image des investissements, des infrastructures, des emplois formels, de l'importance de l'État ou de la densité urbaine ne signifie pas pour autant une absence d'attractivité tout court. Cette marginalisation du territoire a pu, au contraire, contribuer à maintenir des conditions favorables à des acteurs qui prospèrent dans les interstices de la mondialisation légale et qui voient dans cette « vaste étendue semi-aride » la possibilité d'y trouver des espaces de refuge propices à leur développement. Ce constat mérite d'être souligné dans un contexte sahélien marqué par les difficultés de l'État à rendre pleinement lisibles et administrables certains territoires et certaines populations. Peut-être, également, que « l'œil de l'État » a longtemps porté une attention moindre à certains territoires périphériques, contribuant à renforcer nos grilles de lecture. Or notre perception construite de la marginalité du Sahel ne signifie pas son isolement. Au contraire, ces « angles morts » ont produit les conditions favorables d'une autre forme d'intégration au monde, fondée sur des circulations commerciales illicites (trafics, migrations, etc.).

Cette logique permet de comprendre comment les groupes djihadistes ont progressivement transformé les contraintes du territoire – et la marginalité du Sahel – en avantages stratégiques et en ressources. Les périphéries étatiques non contrôlées deviennent des espaces de mobilité ; les conflits locaux, des opportunités de recrutement et d'arbitrage ; les routes commerciales, des instruments de pression et de péage ; les frontières, des espaces de connexion et de circulation ; et les marges étatiques, des espaces propices à l'imposition de nouvelles normes et à la construction d'une légitimité alternative. Autrement dit, la territorialisation des djihadistes repose davantage sur la maîtrise des populations, de leurs ressources ou des circulations commerciales que sur l'établissement d'un contrôle uniforme de l'espace, tel qu'on le conçoit à travers nos maillages administratifs.

Cette position périphérique a pu offrir aux groupes sahéliens un avantage stratégique et un espace de recomposition et d'adaptation moins exposé à la lutte antiterroriste internationale. En effet, la capacité d'adaptation de ces groupes s'explique peut-être également par un second paradoxe, lié cette fois à la position périphérique occupée par les groupes djihadistes sahéliens dans la géographie mondiale du djihad. Au cours des deux premières décennies du XXIe siècle, Al-Qaïda puis l'État islamique ont principalement concentré leurs efforts de propagande au Levant (Syrie, Irak) et dans les régions méridionales de la mer Rouge (Yémen, Somalie). À l'inverse, le Sahel a été rattaché plus tardivement et de manière graduelle à ces deux grandes matrices du djihadisme mondial. La création du GSIM, à partir d'une unification de groupes locaux, et son allégeance à Al-Qaïda datent de 2017, tandis que l'affiliation de l'État islamique à la « maison mère » a pris près de quatre ans. Adnan Abou Walid al-Sahraoui prête allégeance à l'organisation en mai 2015, avant que celle-ci ne reconnaisse officiellement cette allégeance plus d'un an après, en octobre 2016, et formalise le rattachement institutionnel de la branche sahélienne en 2019.

Cette différence entre une centralité djihadiste et ses périphéries sahéliennes apparaît également dans les réponses militaires apportées aux différents théâtres. Alors que les États-Unis et leurs alliés occidentaux et arabes concentraient une part considérable de leurs moyens militaires sur le Levant et le Moyen-Orient, le Sahel a principalement été pris en charge par une opération française de contre-insurrection, menée avec le soutien des partenaires africains. Cette différence de traitement renvoie elle-même à une forme de marginalité historique du Sahel : la France a ainsi privilégié un savoir-faire militaire humain fondé sur le déploiement de troupes au sol, la connaissance des espaces sahariens et la coopération avec des forces et des milices locales avec plus ou moins de succès. L'opération Barkhane a ainsi parfois semblé prolonger des modes d'intervention hérités d'une histoire militaire française plus ancienne, comme si la marginalité géographique du Sahel se doublait d'une forme de marginalité historique dans les représentations et les pratiques stratégiques militaires.

Depuis la fin de Barkhane en 2022, cette dynamique a pris une nouvelle dimension. Le Sahel est ainsi devenu simultanément plus marginal dans certaines représentations et plus central dans certaines dynamiques mondiales (djihadisme, trafics illicites, influence de la Russie). D'une part, cette nouvelle marginalité djihadiste est celle que nous avons progressivement construite dans nos représentations. Depuis plus d'une décennie, les sociétés occidentales ont privilégié une lecture essentiellement sécuritaire du Sahel, transformant peu à peu l'image d'un espace périphérique (vide et aride) en celle de l'une des régions les plus dangereuses du monde. Pour les Français comme les Européens, il devient ainsi difficile d'évoquer la lutte antiterroriste, les migrations irrégulières en provenance d'Afrique ou encore les routes du narcotrafic sans souligner le rôle central que jouerait le Sahel. La réponse apportée à ces enjeux a été avant tout sécuritaire et militaire pendant une décennie (2013-2022), concourant à enfermer la région dans une nouvelle forme de marginalité, celle d'un territoire défini uniquement à travers le prisme de la menace djihadiste.

D'autre part, l'expansion des groupes djihadistes contribue elle-même à produire une nouvelle centralité territoriale, celle d'un espace devenu l'un des principaux foyers du djihadisme contemporain. En contrôlant certains territoires, le GSIM et l'État islamique au Sahel ont réorienté leurs possibilités et leurs mises en réseau – ils construisent leur propre territorialité en reconfigurant les circulations humaines et économiques, les usages et les connexions de l'espace. À l'échelle locale et régionale, ils expérimentent des tentatives de gouvernance des communautés en pratiquant un « djihad tempéré », entre coercition et acceptation des réalités locales. Ces tentatives laissent entrevoir l'émergence possible d'un proto-État djihadiste sur une partie plus ou moins large du Sahel. Il serait alors crucial de comprendre les normes produites par ces groupes et comment elles se diffusent au sein des communautés, participant à l'émergence d'un sentiment d'appartenance. À l'échelle transnationale, ils s'insèrent également dans des réseaux et des économies existants, en tirant parti de certaines routes commerciales et de certaines activités illicites qui relient le Sahel à d'autres espaces de la mondialisation – le trafic de drogue entre l'Amérique latine et l'Europe en est le principal exemple.

Au Sahel, rien n'oppose finalement la marginalité et la centralité, tant elles coexistent et se renforcent mutuellement. L'institutionnalisation progressive des groupes djihadistes au Sahel nous offre l'occasion d'interroger notre propre perception du monde et les grilles d'analyse que nous mobilisons pour tenter de le comprendre. Le paradoxe sahélien nous oblige ainsi à repenser la relation entre marginalité et centralité. Si la marge représente bien un lieu à l'écart du centre, elle peut également être un espace où se fabriquent de nouvelles centralités. Le Sahel montre que les territoires que nous considérons comme des marges ou des périphéries peuvent, d'une part, être performatifs, d'autre part être, pour d'autres acteurs, au cœur du monde.