Les relations entre le Mali et la Russie se sont essentiellement matérialisées, jusqu’à une période récente, par une coopération de défense relancée au début des années 2000 sur les fondements de liens établis à l’époque soviétique. Elles connaissent toutefois un nouvel essor depuis les deux coups d’État de 2020 et 2021 et les négociations entamées par les autorités maliennes avec l’organisation paramilitaire Wagner. L’arrivée fin 2021 de ce groupe de mercenaires russes au Mali, déjà déployé dans d’autres pays africains, apparaît comme l’un des marqueurs les plus emblématiques du réengagement amorcé ces dernières années par Moscou en Afrique subsaharienne. Elle s’inscrit en outre dans un contexte d’isolement régional et international de Bamako, de crise politique majeure entre la France et le Mali, et de dégradation toujours plus profonde des relations entre la Russie et les pays occidentaux depuis l’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022.
Introduction
Le déploiement du groupe Wagner au Mali, amorcé à la fin décembre 2021, marque une nouvelle étape dans le développement de la présence russe en Afrique subsaharienne. Il s’inscrit aussi, à une échelle plus large, dans la « nouvelle ruée vers l’Afrique » (New Scramble for Africa) que se livrent les principales puissances démocratiques et autoritaires(x). Au cours des cinq dernières années, l’empreinte de la Russie a connu une mutation profonde, notamment sur le plan qualitatif, et se caractérise par sa nature bicéphale, tant officielle que non étatique. Ces deux facettes ne s’excluent pas mutuellement et peuvent même être complémentaires, ces acteurs non officiels agissant le plus souvent au service des intérêts étatiques. C’est ce que montrent les précédents soudanais, centrafricains ou mozambicains en Afrique. Qu’en est-il du Mali?
Survenus quelques mois après l’ouverture de négociations entre les autorités de transition issues des coups d’État d’août 2020 et mai 2021 et le groupe Wagner, l’arrivée et le déploiement de cette entité au Mali prennent place dans un contexte de crise politique majeure et d’isolement international croissant de la junte militaire au pouvoir à Bamako. L’une de ses illustrations les plus flagrantes est la crise sans précédent dans les relations avec Paris: crise diplomatique, avec l’expulsion de l’ambassadeur de France au Mali en janvier 2022 et la saisine par Bamako du Conseil de sécurité de l’ONU en août pour dénoncer les « actes d’agression » français; crise militaire, avec le retrait accéléré de la force Barkhane du pays et le départ du dernier détachement français le 15 août 2022; crise informationnelle, avec la suspension fin avril au Mali de RFI et France 24, les deux principaux représentants de l’audiovisuel extérieur public français.
Au-delà de cette dimension locale, l’implantation du désormais célèbre groupe de mercenaires russes au Mali s’inscrit donc dans une dynamique régionale de renforcement de la présence russe sur l’ensemble du continent africain. Cette dynamique procède à la fois de canaux officiels, comme en témoignent la conclusion d’une vingtaine d’accords dans le domaine de la défense conclus depuis 2015 entre Moscou et divers pays africains, ou encore l’activisme des médias russes internationaux à destination des pays d’Afrique francophone. Elle est également le fait d’acteurs et d’entités non étatiques ne représentant pas organiquement les autorités russes, mais travaillant en étroite coopération, voire en symbiose avec ces dernières, selon une pratique qualifiée d’« entrepreneuriat d’influence » ou d’« adhocratie » – nous revenons plus loin sur ces termes. Le plus connu d’entre eux est l’homme d’affaires Evgueni Prigojine, qui finance le groupe Wagner et, entre autres activités, contrôle un vaste réseau d’entités présentes dans les secteurs de l’extraction de matières premières et d’influence informationnelle. Nous qualifions à ce titre dans l’étude ce réseau de « galaxie Prigojine », dans le prolongement de travaux antérieurs réalisés sur cette figure centrale de l’action internationale non étatique de la Russie(x).
Consacré spécifiquement au cas du Mali, ce travail analyse les ressorts de l’influence russe à travers ce double prisme, officiel d’une part, non officiel d’autre part, et suggère que, jusqu’à présent, la dimension non officielle s’avère bien plus prégnante pour comprendre cette croissance de l’influence russe. La méthodologie mobilisée est principalement celle de l’enquête numérique en sources ouvertes. Elle repose, d’une part, sur une exploitation qualitative des sources primaires russes variées et disponibles en libre accès, notamment des publications du ministère russe de la Défense, des textes de loi ou encore des rapports de centres de recherche affiliés aux autorités fédérales. D’autre part, l’étude du dispositif d’influence informationnelle russe déployé au Mali s’adosse à une analyse des contenus et des « récits stratégiques(x) » produits par ses acteurs, notamment par la lexicométrie et l’analyse statistique de corpus textuels volumineux.
L’étude se divise en trois parties. La première partie, brève et introductive, est consacrée à l’historique des relations entre Moscou et Bamako, et plus particulièrement au rôle joué par l’Union soviétique à partir de 1961, aux lendemains de l’indépendance du Mali. En dépit d’un enthousiasme initial et d’un certain nombre de réalisations, les résultats de cette coopération s’avèrent rapidement limités, notamment du fait d’un important changement de cap survenu à Bamako en 1968 avec la chute de Modibo Keïta et l’arrivée au pouvoir de Moussa Traoré. La mémoire de l’amitié soviético-malienne n’en demeure pas moins régulièrement convoquée et mise en avant par les acteurs russes contemporains, afin de bâtir un récit de légitimation de leur coopération actuelle avec Bamako.
La deuxième partie est consacrée aux acteurs non étatiques russes actuellement déployés au Mali. Le groupe Wagner en constitue l’une des manifestations les plus évidentes: comme dans l’ensemble des autres pays d’Afrique dans lequel le groupe est présent, qu’il s’agisse de l’Afrique du Nord avec la Libye, ou de l’Afrique subsaharienne avec la Centrafrique, c’est à la faveur d’une crise majeure que Wagner est parvenu à s’implanter dans le pays. Après être revenus sur les circonstances de son déploiement, nous détaillons les principales caractéristiques du groupe, six mois après son arrivée. Nous développons ensuite le volet informationnel de cette facette de la présence russe au Mali, en mettant en lumière l’écosystème d’influence mis en place par les acteurs de la galaxie Prigojine, qui façonnent et alimentent un récit de justification de la présence russe tout en dénonçant ses détracteurs.
La troisième partie de l’étude porte sur les canaux officiels privilégiés par Moscou pour renforcer sa présence au Mali. Comme pour le reste du continent africain, c’est avant tout le domaine de la défense que la Russie investit le plus pour approfondir ses relations avec Bamako, là où les résultats restent limités sur le plan économique. Cette partie repose notamment sur l’analyse de plusieurs sources primaires russes, par exemple les textes des différents accords dans le domaine de la défense conclus entre Moscou et Bamako, ou encore les médias appartenant au ministère russe de la Défense. La sphère médiatique représente quant à elle une dimension essentielle de la présence officielle russe au Mali, comme le montre l’accroissement du volume des contenus produits par les branches francophones des médias russes internationaux RT et Sputnik, dont nous proposons une analyse textuelle de la couverture des actualités maliennes.
I. La présence soviétique au Mali en héritage
Les années 1960, l’âge d’or de « l’amitié des peuples » soviétique et malien
Survenu au cours des années 1960, le développement des relations entre le Mali et l’URSS intervient dans un contexte général d’investissement accru de la diplomatie soviétique envers les pays nouvellement décolonisés. Cette politique rencontre un accueil particulièrement enthousiaste dans le Mali des premières années de l’indépendance, dirigé, jusqu’en 1968, par Modibo Keïta, président du parti Union soudanaise-Rassemblement démocratique africain, alors seul parti autorisé. Tant en vertu de ses orientations socialistes que des besoins considérables de la jeune république pour son développement, Modibo Keïta va d’abord se tourner vers l’URSS. Les relations diplomatiques entre les deux pays sont établies dès octobre 1960, soit un mois à peine après l’indépendance malienne, consacrée à la suite de la dissolution de la Fédération du Mali, qui associait jusqu’alors le Soudan français (futur Mali) et le Sénégal.
L’établissement officiel de relations diplomatiques ouvre la voie à la signature d’une série d’accords entre le Mali et l’Union soviétique qui vont encadrer le développement des relations bilatérales. L’ouverture des relations diplomatiques s’accompagne de la signature d’accords dans le domaine de la coopération économique et technique. Ceux-ci prévoient notamment l’octroi de crédits, une assistance soviétique dans le domaine de la prospection géologique, ainsi qu’un soutien dans le domaine universitaire et dans la formation des cadres. Le rôle majeur joué par l’URSS dans le domaine de l’éducation et de la formation au Mali s’explique notamment par la rupture des liens entre ce pays et le Sénégal, seul État de la région qui disposait alors d’une université(x). Ainsi, à partir des années 1960, ce sont plus de 10 000 étudiants maliens qui sont formés en URSS, et plus de 5 000 citoyens maliens qui apprennent la langue russe au Centre culturel soviétique de Bamako(x). Parmi ceux-ci figure Amadou Toumani Touré, président du Mali de 2002 à 2012 et ancien élève de l’École des troupes aéroportées de Riazan, de laquelle il sort diplômé en 1976(x). L’URSS contribue également à la création de l’École nationale d’administration malienne en 1963.
En 1961, un accord de coopération culturelle est signé, suivi en 1962 d’un autre accord pour l’établissement de liaisons aériennes entre les deux pays(x). Là encore, l’Union soviétique contribue fortement au développement du transport aérien du jeune État malien, dans la mesure où la totalité de la flotte de la compagnie nationale, Air Mali, est composée d’avions Iliouchine. La même année, l’Union soviétique commence à apporter une aide financière et technique à l’Office du Niger. Créé en 1932 pour développer les systèmes d’irrigation dans la région malienne du delta intérieur du Niger, initialement pour accroître la production de coton, l’établissement sera ensuite redirigé vers la production de riz. Cette période est également marquée par une assistance soviétique à la construction d’infrastructures. Elle s’inscrit dans une politique de grands travaux mise en œuvre par l’URSS dans les pays du tiers-monde, avec par exemple la construction du barrage d’Assouan en Égypte pendant les années 1960 ou encore celle du barrage de Tabqa sur l’Euphrate en Syrie, entre 1968 et 1973. Au cours des années 1960, Moscou apporte ainsi son aide dans la construction d’axes routiers, de l’aérodrome de Gao, du stade de Bamako, ainsi que dans le développement de la société des ciments du Mali (SOCIMA) et de la première cimenterie du pays, inaugurée en 1969 dans la région de Diamou(x).
Il convient de souligner que ce dynamisme initial, consécutif à l’établissement de relations bilatérales, est de relativement courte durée. À Moscou, les dirigeants soviétiques prennent rapidement conscience des perspectives limitées de coopération avec Bamako. Ceci explique d’ailleurs la faiblesse relative du montant des aides accordées au Mali, en comparaison de celles octroyées à d’autres pays d’Afrique de l’Ouest. Les crédits alloués à Bamako en 1961 – environ 40 millions de roubles – ne représentent ainsi qu’un quart de ceux attribués à la même période à la Guinée ou au Ghana. En outre, le Mali de Modibo Keïta n’accorde aucune exclusivité à l’Union soviétique et se tourne aussi dès 1962 vers la Chine maoïste. La mise en place de cette nouvelle coopération avec Pékin accélère les désillusions de Moscou quant au potentiel de développement des relations avec le Mali(x).
Enfin, à la suite du coup d’État de 1968 et de l’arrivée au pouvoir de Moussa Traoré, qui reste au pouvoir jusqu’en 1991, l’orientation officiellement socialiste du Mali des premières années de l’indépendance est abandonnée, provoquant un recul substantiel des relations tant avec l’Union soviétique qu’avec la Chine.
In fine, c’est principalement dans le domaine militaro-technique, en premier lieu les ventes d’armes, que la coopération entre Moscou et Bamako est la plus significative pour le Mali et survit à l’enthousiasme des premières années du régime de Modibo Keïta. Cette relation d’armement est soutenue par une présence importante d’instructeurs militaires soviétiques au Mali. Leur nombre est évalué à une centaine au milieu des années 1960 et se maintient à une cinquantaine à partir des années 1970(x). Outre la fourniture d’armement, l’Union soviétique participe à la création des forces aériennes maliennes, en formant les pilotes et en modernisant plusieurs aérodromes militaires. Certains d’entre eux ont d’ailleurs été utilisés dans le cadre du soutien militaire soviétique au Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA) à partir de 1975. Les relations nouées entre l’armée soviétique et les Forces armées maliennes (FAMa) pendant la guerre froide ont, aujourd’hui encore, de fortes répercussions sur les représentations de la Russie post-soviétique au Mali. Nous verrons que celles-ci sont exploitées et cultivées par les acteurs d’influence cherchant à y légitimer la présence russe contemporaine.
Les « mesures actives » du KGB au Mali
Au-delà de ces espaces de coopération, le Mali est aussi un pays particulièrement ciblé par les campagnes d’influence soviétiques menées dans le tiers-monde. Nous mentionnons ici deux « mesures actives » mises en œuvre par le département D (puis par le service A à partir de 1966) de la Première direction générale du KGB, répertoriées dans les archives de Vassili Mitrokhine(x). À partir de la fin des années 1950, plusieurs opérations ont été conduites par le KGB pour duper les dirigeants marxistes ou non alignés, en leur révélant des actions hostiles menées par les services de renseignement occidentaux ou chinois. C’est le cas de l’opération DEFEKTOR 4, menée en 1964 pour tromper Modibo Keïta. Dans un document contrefait, prétendument rédigé par la CIA et transmis à la présidence malienne par l’intermédiaire du président algérien Ahmed Ben Bella(x), le KGB rapporte la préparation d’une tentative d’assassinat contre Keïta par ses opposants, avec le soutien du renseignement français. Pour inciter le président malien à réagir rapidement, le KGB suggère dans le document que les conspirateurs hésitent à passer à l’acte tant la popularité de Keïta est importante au sein de l’opinion. Quelques jours plus tard, Keïta prononce à Bamako un long réquisitoire contre les conspirations impérialistes destinées à entraver l’avènement d’un Mali socialiste, répondant ce faisant aux attentes de Moscou(x).
Mitrokhine rapporte aussi les efforts d’affaiblissement de la présence chinoise au Mali par le KGB pour enrayer le rapprochement entre Bamako et Pékin. L’opération ALLIGATOR aurait ainsi entraîné la démission du ministre malien de l’Information, accusé de travailler en sous-main pour la Chine. La plupart des mesures actives soviétiques menées contre Pékin se matérialisent aussi par la production de faux documents mettant en évidence la collusion d’opposants maoïstes avec la République populaire de Chine ou des complots destinés à renverser les autorités en place(x). Les campagnes d’influence menées aujourd’hui par les acteurs russes au Mali, et plus largement en Afrique subsaharienne, s’appuient donc en partie sur des modes opératoires et un savoir-faire établis pendant la guerre froide.
II. La galaxie Prigojine au Mali: mercenariat et influence
Contrairement à la période soviétique, la présence contemporaine de la Russie au Mali se manifeste aujourd’hui principalement par des canaux non étatiques, qui accompagnent à différentes échelles l’agenda officiel de la Russie dans la région. C’est en cela que nous qualifions ce réseau d’acteurs de paraétatique et d’« adhocratique », tel que l’incarnent la galaxie Prigojine et sa principale entité, le groupe Wagner.
Le groupe Wagner, principal marqueur de la présence russe en Afrique
Le Mali représente le cinquième pays africain dans lequel s’est déployé le groupe Wagner, après la Libye, le Soudan et la République centrafricaine (RCA) en 2018 et le Mozambique en 2019. Ne disposant pas d’une existence légale établie et entretenant des liens quasi organiques avec les forces armées russes, le groupe Wagner ne peut pas, à proprement parler, être considéré comme une société militaire privée (SMP) classique: il en existe environ une dizaine en Russie (RSB-GRYP(x) étant la plus importante d’entre elles), actives depuis la fin des années 2000 et relativement similaires dans leur forme, leur fonctionnement et les services qu’elles proposent à leurs équivalentes occidentales(x). Wagner ne répond donc pas à la conception classique d’une SMP mais ne doit pas pour autant être seulement considéré comme un instrument au service du Kremlin, une telle définition risquant de masquer la complexité du phénomène. Cette entité doit davantage être envisagée comme répondant principalement à la logique lucrative de son curateur, Evgueni Prigojine, mais pouvant contribuer, de manière concomitante, à la mise en œuvre de certains objectifs de politique étrangère russe.
L’usage des sociétés militaires privées par la Russie
Afin de qualifier la nature de facto paraétatique du groupe Wagner, nous mobilisons les notions d’« adhocratie » et d’« entrepreneuriat d’influence ». Celles-ci reflètent la singularité de pratiques qui sont en effet le plus souvent en phase avec les intérêts et les objectifs du Kremlin mais, pour différentes raisons, ne sont pas mises en œuvre par les autorités russes comme le ministère de la Défense ou des Affaires étrangères. Les acteurs comme Wagner disposent ainsi d’une autonomie relative dans leurs marges de manœuvre, en s’affranchissant des obstacles institutionnels habituellement rencontrés pour ce type d’initiatives.
Premièrement, cette « délégation » de mise en œuvre peut s’expliquer par le fait que, dans certains cas, Moscou ne veut pas intervenir directement pour des raisons politiques. Cela permet d’ailleurs de comprendre pourquoi le groupe Wagner n’a pas d’existence légale en Russie – contrairement aux SMP mentionnées ci-dessus – et pourquoi les autorités russes nient par ailleurs son existence. On peut ainsi relever dans un récent article du Conseil russe des affaires internationales (RIAC) – un think tank proche du Kremlin –, consacré à l’élaboration de normes internationales encadrant les activités des SMP, qu’il n’est pas une seule fois fait mention du groupe Wagner(x).
Deuxièmement, le recours à cet instrument peut représenter un moyen moins coûteux, plus flexible et plus efficace d’atteindre certains objectifs. C’est ce que suggère le néologisme d’« adhocratie » (de ad hoc), conçu dans les années 1960 au sein des sciences du management pour dénommer des pratiques informelles et « agiles » alternatives à la bureaucratie(x). Ce concept a été repris à son compte et adapté au cas de la Russie par le chercheur Mark Galeotti(x) pour qualifier les acteurs « adhocrates » qui appartiennent à la frange désinstitutionnalisée du régime russe et peuvent se défaire de ses lourdeurs bureaucratiques pour répondre à un besoin immédiat. En dernière instance, l’adhocratie permet aux autorités étatiques de créer un démenti plausible (plausible deniability), c’est-à-dire de ne pas engager directement leur responsabilité dans des opérations diverses (armées, informationnelles, etc.). Plus récemment, Marlène Laruelle et Kevin Limonier ont proposé en ce sens le concept d’« entrepreneurs d’influence » pour désigner ces hommes d’affaires qui investissent leur propre capital dans des opérations d’influence à l’étranger, afin de soutenir l’agenda officiel de la Russie et, par extension, d’obtenir des dividendes financiers, symboliques ou politiques(x).
Si le principal acteur de ce modus operandi est actuellement Evgueni Prigojine, il convient de rappeler qu’il n’en a pas la primeur. Au cours de la décennie 2010, des hommes d’affaires proches du pouvoir avaient déjà mis leurs réseaux à disposition de certains objectifs de politique étrangère de Moscou. Konstantin Malofeïev, oligarque aux positions ultraconservatrices et monarchistes, a ainsi joué un rôle important dans le financement des mouvements séparatistes du Donbass à partir de 2014. Propriétaire de la chaîne traditionaliste russe Tsargrad, Malofeïev a tenté de jouer un rôle dans le renforcement de la présence russe en Afrique, en fondant juste avant le sommet Russie-Afrique de Sotchi en octobre 2019 l’Agence internationale pour le développement souverain (IASD). L’organisation entend, selon l’homme d’affaires, renforcer la souveraineté économique des États africains en favorisant leur « indépendance financière vis-à-vis du monde occidental(x) ». Citons aussi, parmi ces entrepreneurs géopolitiques, Lev Dengov, homme d’affaires russe présent en Libye dès la fin des années 2000, proche de Ramzan Kadyrov et directeur de la chambre de commerce russo-libyenne, qui a œuvré au retour de Moscou dans ce pays, à partir de 2016-2017, c’est-à-dire avant l’arrivée de Wagner.
Le rôle croissant joué par le groupe Wagner dans plusieurs pays du Moyen-Orient et d’Afrique subsaharienne s’inscrit dans le sillage du développement des sociétés militaires privées en Russie intervenu dans le courant des années 2000. Ce phénomène procède d’une reproduction partielle des pratiques occidentales par les acteurs russes dans ce domaine, observées notamment au cours des interventions en Afghanistan (2001), en Irak (2003) ou encore en Libye (2011). Il est indissociable d’une attention grandissante portée par la communauté stratégique russe à la privatisation de la sphère militaire. C’est ce qu’illustre la référence au rôle qu’auraient joué les SMP lors de l’intervention en Libye, soulignée par le chef d’état-major Valeri Guerassimov dans son article de 2013 « La valeur de la science dans la prospective ». Guerassimov indique que « l’opération en Libye constitue un bon exemple [des nouvelles caractéristiques des opérations armées] au cours duquel a été mis en œuvre un blocage maritime, alors que des sociétés militaires privées ont été largement utilisées en étroite interaction avec les formations armées de l’opposition(x) ». Autre illustration de cette attention croissante, la doctrine militaire russe de 2014 mentionne de manière inédite l’activité des sociétés militaires privées étrangères à proximité des frontières de la Fédération de Russie comme l’un des « principaux dangers militaires extérieurs » et fait de « la participation à des conflits armés de formations armées irrégulières et de sociétés militaires privées » une « caractéristique de conflits armés contemporains »(x).
Comme pour l’ensemble de ces pays, c’est à la faveur d’une crise politique ou de sécurité que les services du groupe Wagner ont été sollicités, soit par les autorités centrales des pays concernés, soit par des entités rivales de ces dernières, comme l’Armée nationale libyenne du maréchal Haftar. Pour mémoire, c’est au cours de la crise intra-libyenne, dans un contexte marqué par les velléités du maréchal Haftar de prendre le contrôle de Tripoli, que Wagner a développé sa présence dans la région de Benghazi, à l’est du pays. De même, si la présence de Wagner au Soudan remonte à décembre 2017 et fait suite à un accord passé entre celui qui était alors l’homme fort de Khartoum et la Russie, c’est au cours de l’année 2018, parallèlement à une contestation croissante du régime de Khartoum, que le groupe a renforcé son empreinte dans le pays. L’arrivée de Wagner en RCA au printemps 2018, consécutive aux accords passés entre Moscou et Bangui fin 2017 et relatifs à la livraison à titre gracieux d’un premier lot d’AK-47, s’inscrit également dans une période de consolidation de l’autorité du président Touadéra sur l’ensemble du pays, y compris dans les zones rebelles. Enfin, pour ce qui concerne le Mozambique, c’est au nom de la lutte contre les combattants de l’État islamique en Afrique centrale présents dans la région pétrolifère du Cabo Delgado que les services de Wagner avaient été sollicités en septembre 2019 par le président Filipe Nyusi. Cette aventure au Mozambique constitue le revers le plus marquant du groupe, qui quitte la région moins de deux mois après y avoir été déployé, à la suite de nombreuses pertes face au groupe islamiste(x).
L’article récent du RIAC sur les sociétés militaires privées souligne ce lien de causalité entre instabilité politique dans plusieurs pays africains et recours à ces organisations. Il confirme également la participation de leurs membres à des opérations armées, alors même que celles-ci ne sont pas censées prendre part à des combats, selon le principe de la convention de Montreux établie par le Comité international de la Croix-Rouge en 2008 et fixant des principes généraux à l’activité des SMP. Il s’agit donc probablement d’une référence implicite aux actions du groupe Wagner dans ces pays: « Dans les conditions d’instabilité politique et économique, et d’absence de ressources suffisantes en matière de maintien de la paix et au sein des forces armées des pays concernés (par exemple au Mozambique, en RCA et au Mali), le recours à des sociétés militaires et de sécurité privées par les autorités légales constitue l’un des moyens de mettre un terme à certains conflits. Les collaborateurs des sociétés militaires privées prennent part directement aux actions militaires, appuient techniquement les armées locales, y compris dans le domaine des opérations cyber et organisent l’assistance humanitaire(x) », écrit Korolkova.
Wagner au Mali: principales caractéristiques
Selon le mode opératoire prévalant pour ces quatre pays, c’est dans un contexte de crise politique majeure que le groupe Wagner s’est implanté au Mali, dans un double contexte régional d’élargissement de l’empreinte de Moscou, et national d’approfondissement des relations officielles avec Bamako, notamment dans le domaine de la coopération militaire. La junte militaire actuellement au pouvoir à Bamako s’est en effet rapprochée de Wagner sur fond de retrait de l’opération française Barkhane, de la task force Takuba et de la mission de formation de l’Union européenne (EUTM), ainsi qu’à la faveur de la crise ouverte par les deux coups d’État de 2020 et 2021, qui ont abouti au renversement d’Ibrahim Boubacar Keïta et à l’instauration du « gouvernement de transition » dirigé par Assimi Goïta(x).
En septembre 2021, c’est-à-dire moins de quatre mois après le second coup d’État, l’agence Reuters révèle l’imminence de la signature d’un accord entre la junte et le groupe Wagner(x). Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov ne cite pas explicitement le groupe Wagner mais confirme que des pourparlers sont en cours entre Bamako et une SMP russe. Il souligne, lors de l’Assemblée générale des Nations unies, que « dans la mesure où les autorités maliennes considèrent leurs capacités insuffisantes sans soutien extérieur et que ce soutien extérieur est en baisse, elles se sont adressées à une société militaire privée russe(x) ».
Peu après, au cours d’une conférence du club Valdaï organisée à Sotchi en octobre 2021, le président Poutine admet lui-même tacitement la présence d’une SMP russe au Mali, indiquant que ces organisations peuvent être présentes dans ce pays afin de participer à des opérations de sécurisation de gisements aurifères(x).
C’est in fine à partir du mois de décembre 2021 que la présence de Wagner dans le pays d’Afrique subsaharienne se précise, avec la construction d’un campement militaire dédié à proximité de l’aéroport Modibo Keïta de Bamako. Le déploiement des combattants de Wagner au Mali confirme l’existence de liens structurants, déjà illustrée sur d’autres théâtres, entre les forces armées russes et le groupe Wagner. En effet, le transport de ses membres au Mali a été assuré par des aéronefs militaires, Il-76 et Antonov-124 russes exploités par une compagnie aérienne au statut d’établissement public, le 223e détachement aérien(x), placée sous l’autorité des forces aérospatiales russes et dont les missions principales visent à réaliser des vols commerciaux au profit des forces armées russes.
Bien que Vladimir Poutine et Sergueï Lavrov reconnaissent à demi-mots l’arrivée du groupe au Mali, comme ils l’avaient d’ailleurs déjà fait pour d’autres pays comme la Libye(x), le curateur de cette structure, Evgueni Prigojine, rejette catégoriquement ces allégations. Après que plusieurs journaux ont fait état du déploiement de plusieurs centaines de ses membres au Mali en décembre 2021, l’homme d’affaires signe un droit de réponse, publié par le service de presse de la société Concord, l’une de ses principales entreprises, dans lequel il indique que « pour ce qui concerne le Mali, il n’y a aucune preuve de la présence dans ce pays de formations armées russes et de citoyens russes, hormis ceux qui y exercent des activités humanitaires ou qui sont en charge de la coopération militaro-technique avec le Mali. Ainsi, parler du déploiement de la “société militaire privée Wagner” au Mali constitue, au bas mot, un manque absolu de professionnalisme(x) ».
La réaction des autorités maliennes est similaire: dans le communiqué officiel n° 004 publié le 24 décembre 2021(x), Bamako conteste formellement la présence de sociétés militaires privées russes au Mali, indiquant que des « instructeurs russes sont présents dans le pays au même titre que la mission européenne de formation, dans le cadre du renforcement opérationnel des forces de défense et de sécurité nationale ». Pour sa part, un haut responsable du ministère russe des Affaires étrangères précise le 12 janvier à l’agence Tass, qu’il s’agit « d’une société militaire privée, qui fait ses propres affaires. Nous ne les avons pas déployés, ils ont passé un contrat avec leurs employeurs. Dans ce pays, il y a des autorités officielles, qui invitent nos sociétés, et des sociétés d’autres pays. Et nous ne savons absolument pas combien de membres [de cette société militaire privée] sont présents, cent, deux cents, trois cents, trois mille(x) ». Il y a donc une contradiction fondamentale s’agissant de la qualification des citoyens russes présents au Mali parmi les principaux intéressés: pour Prigojine, il n’y a aucune preuve de leur présence; pour le pouvoir à Bamako, il s’agit d’« instructeurs présents [...] dans le cadre du renforcement opérationnel des forces de défense et de sécurité nationale »; pour la diplomatie russe, il s’agit de membres de sociétés militaires privées déployés dans le cadre d’un contrat privé passé avec le pouvoir en place à Bamako.
Si un certain nombre d’informations en sources ouvertes permettent d’avoir une idée assez précise des activités de Wagner en Libye, au Soudan ou encore en RCA, s’agissant du Mali, le filtrage d’informations semble beaucoup plus resserré, vraisemblablement du fait d’un effort de discrétion accru.
Plusieurs éléments suggèrent néanmoins la participation des membres de Wagner déployés au Mali à des opérations armées, menées conjointement avec les forces armées maliennes. Dans le sillage de leur arrivée à Bamako en décembre 2021, les membres de Wagner ont été déployés au centre du pays, notamment autour de Tombouctou, une source gouvernementale malienne confirmant le 6 janvier la présence d’instructeurs russes dans cette ville. Les premiers affrontements entre les forces armées maliennes secondées par des membres de Wagner et des insurgés locaux datent de début janvier sur l’axe Bankass-Bandiagara; mais la participation de Wagner à des opérations aux côtés des forces armées maliennes a surtout été confirmée de manière substantielle dans le contexte d’une opération menée entre le 27 et le 31 mars dans la ville de Moura, au centre du Mali, au cours de laquelle environ 300 civils auraient trouvé la mort(x). Selon la trentaine de témoignages recueillis par les équipes de Human Rights Watch, une centaine de membres de Wagner auraient participé à ce massacre; les FAMa ont pour leur part indiqué que les 200 personnes « neutralisées » étaient des combattants « terroristes »(x).
Dans un entretien accordé au journal Moskovskij Komsomolec en octobre 2021, un ancien membre de Wagner avait indiqué la nature des combats auxquels participaient vraisemblablement les combattants de Wagner au Mali. L’ex-mercenaire expliquait que la participation à des opérations armées sur le terrain malien serait plus simple qu’en Syrie ou en Libye, notamment pour des membres expérimentés du groupe: « Ce que je comprends du conflit en cours au Mali, c’est qu’il n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’il se passe en Syrie ou même en Libye. Les combattants locaux ne disposent pas de blindés, n’ont pas de systèmes de commandement unifiés. Par ailleurs, il n’y a pas vraiment de zones urbaines densément peuplées. Les opérations militaires consistent essentiellement en des raids dans le désert, il s’agit d’effrayer des unités isolées(x). »
Selon les données compilées par l’ONG américaine Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED) à l’été 2022, plus de 456 civils auraient déjà perdu la vie dans 9 incidents différents impliquant les FAMa et les membres de Wagner(x). Ces données sont cohérentes avec celles d’un rapport publié en mai par la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA): celui-ci souligne que le nombre d’atteintes aux droits de l’homme commises par les forces de défense et de sécurité au Mali est passé de 31 au premier trimestre 2021 à 320 au premier trimestre 2022(x). S’agissant du rôle de garde prétorienne parfois joué par Wagner, une différence notable doit être soulignée entre les cas malien et centrafricain. Alors que les mercenaires russes garantissent publiquement la protection du président Touadéra en RCA et s’affichent dans les rues de Bangui, un tel phénomène n’a pas été observé jusqu’à présent auprès de la junte malienne. La présence de Wagner demeure quasi invisible à Bamako. Comme nous l’explique le journaliste Matteo Maillard lors d’un entretien en septembre 2022, les autorités de transition s’appuieraient sur leurs propres réseaux pour assurer leur sécurité.
Pour l’heure, une certaine opacité existe également concernant les modes de financement de Wagner au Mali. Alors que ceux-ci sont bien documentés au Soudan et en RCA, où l’extraction de matières premières (diamant, or, bois précieux(x)) et la protection de sites miniers représente une dimension essentielle du modèle entrepreneurial développé par Prigojine, les informations concernant le Mali sont limitées. Deux géologues envoyés par Wagner ont bien mené des activités de prospection minière dans les zones aurifères du sud en amont de l’arrivée des mercenaires russes(x), mais l’étendue de leurs activités extractives actuelles, vraisemblablement moindre qu’en RCA, reste peu connue. En juillet 2022, le commandant de la force Barkhane, le général Laurent Michon, a toutefois accusé le groupe Wagner de « prédation », à travers l’exploitation de trois mines d’or du pays(x). Selon les informations diffusées par Jeune Afrique en septembre 2022, les négociations entre Wagner et les autorités maliennes seraient toujours en cours, afin de transférer au groupe russe des permis d’exploitation jusqu’alors détenus par des entreprises canadiennes et australienne(x). Le principal élément notoire, communiqué publiquement par une source officielle américaine fin 2021, fait état d’un contrat en vertu duquel le pouvoir à Bamako verserait au groupe Wagner la somme mensuelle de 10 millions de dollars(x).
Un accompagnement informationnel entre légitimation et dénigrement
Au-delà de ce premier pilier, le modèle d’implantation du groupe Wagner et d’« entrepreneuriat d’influence » mis en place par Evgueni Prigojine s’appuie sur une autre dimension, plus immatérielle et englobante, qui prend aussi forme au Mali. Il s’agit d’un soutien informationnel apporté à cette présence non officielle de la Russie pour forger des représentations favorables aux paramilitaires de Wagner, cautionner son action par des moyens médiatiques et culturels, nouer des liens avec des soutiens locaux potentiels et, à plus grande échelle, légitimer la coopération russo-malienne et discréditer ses détracteurs.
Nous nous concentrons d’abord sur l’écosystème formé par des acteurs identifiés et connus pour leur appartenance à la galaxie Prigojine. Ces acteurs – médias russophones ou francophones, sites d’organisations, sites sous fausse bannière, comptes sur Telegram, VK, Twitter et YouTube liés à des individus ou des entités – publient chaque jour des dizaines d’articles, de messages et de vidéos, qui constituent d’ailleurs une base de données prometteuse pour la conduite d’enquêtes numériques et de recherches en sources ouvertes(x). Ces contenus sont consacrés non seulement aux actualités locales africaines et internationales, mais aussi aux mutations de la présence russe et à ses « instructeurs » (le principal élément de langage pour qualifier les membres de Wagner) en Afrique subsaharienne. Précisons que la liste des acteurs mentionnés dans cette partie n’est pas exhaustive, tant cette galaxie comprend d’autres sources « grises » et « noires » non identifiées ou non attribuables au moment de la rédaction de cette étude(x).
Le cas de RIA FAN et de sa couverture des actualités africaines
Créé en 2014, RIA FAN [Federal’noïe Agenstvo Novosteï] est l’étendard de la holding médiatique Patriot, détenue par Prigojine. Son site est la principale centrale de production de contenus du versant russophone de l’écosystème mis en place par l’homme d’affaires(x), et a attiré plus de vingt millions de visites en février 2022, dont 75 % issues de Russie (SimilarWeb). Son étude nous paraît pertinente dans la mesure où RIA FAN sert non seulement de caisse de résonance aux activités liées de près ou de loin au réseau Prigojine et au groupe Wagner, mais aussi de révélateur des récits véhiculés par ces derniers pour justifier cette expansion. RIA FAN relaie dans ses articles des contenus produits par des médias africains, notamment lorsqu’ils adoptent une ligne favorable à une coopération accrue entre les autorités de transition et la Russie. Le site de la radio centrafricaine Lengo Songo, la « radio des Russes » financée par le réseau Prigojine en RCA(x), en est l’un des exemples les plus significatifs: les articles de Lengo Songo ont à ce jour été cités près de 160 fois sur le site phare de Patriot. Au Mali, avec une quinzaine de reprises, le site indépendant le plus cité par RIA FAN est Mali Actu (voir infra).
L’observation du traitement médiatique des actualités de plusieurs pays africains par RIA FAN témoigne d’un véritable « accompagnement informationnel » du réengagement de la Russie et de ses différents acteurs en Afrique subsaharienne par la galaxie Prigojine. À chaque fois que le groupe Wagner entame des négociations avec un gouvernement ou s’implante dans un pays, ou à la faveur d’événements politiques locaux majeurs susceptibles d’intéresser les acteurs russes (élections, coup d’État, etc.), la centrale de production qu’est RIA FAN semble ainsi se mettre en action pour légitimer leur action ou celle de ses alliés de circonstance, et dénigrer celle de ses adversaires.
Dans un travail mené par l’un des auteurs avec le chercheur Colin Gérard, nous avons comparé la couverture des actualités de trois pays représentatifs des différents niveaux d’implication du groupe Wagner dans la région, entre juillet 2017 et janvier 2022 (voir graphique n° 1)(x): la RCA, où l’implantation de Wagner est ancienne (début 2018), importante (entre 1 500 et 2 000 combattants) et durable; le Mozambique, avec une présence ancienne et limitée, après la lourde défaite de Wagner au Cabo Delgado fin 2019 et son retrait quasi intégral, quelques semaines après son arrivée; et enfin le Mali, avec une arrivée récente fin 2021 et un contingent important déployé dans le pays.
Graphique n° 1
Volume mensuel d’articles produits par RIA FAN à partir des tags « RCA », « Mozambique », « Mali » et « Burkina Faso » entre juillet 2017 et janvier 2022

Source: M. Audinet et C. Gérard, « Les “libérateurs” », op. cit.
Nous avons ajouté en contrepoint le Burkina Faso à l’analyse: le groupe Wagner n’est pas présent dans le pays au moment de l’analyse, mais le coup d’État de janvier 2022 amenant au pouvoir le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba a été salué par Prigojine, tandis que l’un de ses lieutenants en RCA, Alexandre Ivanov, s’est dit prêt à « partager l’expérience » des « instructeurs russes » au Burkina Faso(x). Malgré les hésitations des autorités au pouvoir, le « pays des hommes intègres » fait aujourd’hui partie des pays africains dans le viseur de la galaxie Prigojine(x).
Parmi les quatre pays observés, la couverture par RIA FAN des actualités centrafricaines est clairement la plus volumineuse. Le pic isolé d’août 2018 correspond à une série d’articles publiés après l’assassinat suspect, fin juillet au nord de Bangui, de trois journalistes russes venus enquêter sur les activités de Wagner en RCA. Un renforcement très net est à l’œuvre depuis les élections présidentielles de décembre 2020 et la contre-offensive menée les mois suivants par les forces armées centrafricaines (FACA) et les mercenaires de Wagner contre les groupes rebelles de la Coalition des patriotes pour le changement (CPC).
Le volume de contenus consacrés au Mali par RIA FAN illustre également cet accompagnement informationnel. Leur production s’est intensifiée en plusieurs vagues, parallèlement aux opportunités ouvertes par le renversement du régime d’Ibrahim Boubacar Keïta en août 2020 (première vague), par le deuxième coup d’État de mai 2021 (deuxième vague) et, surtout, par le début des négociations engagées avec Wagner par le gouvernement pustchiste d’Assimi Goïta en septembre 2021. Depuis l’arrivée des mercenaires russes fin décembre, et sur fond de crise diplomatique majeure entre Paris et Bamako et de retrait de l’armée française du pays, RIA FAN publie plusieurs dizaines d’articles chaque semaine consacrés au Mali.
Loin d’être simplement factuels, les articles consacrés au Mali par RIA FAN sont profondément subjectifs, partiaux et éditorialisés. C’est ce que montre l’analyse de jugement des 129 articles publiés sur son site, que nous avons réalisée à partir du tag « Mali » (tableau n° 1).
Tableau n° 1
Analyse de jugements des 129 articles publiés sur RIA FAN à partir du tag « Mali » en janvier 2022
| Thème dominant | Nombre d’articles | Part |
| Actualités impliquant uniquement les autorités maliennes et leur action | 27 | 20,9 % |
| Dont articles mélioratifs sur le gouvernement de transition et/ou sur les FAMa | 16 | 12,40 % |
| Actualités impliquant la France (armée, gouvernement, diaspora malienne, etc.) | 27 | 20,9 % |
| Dont articles péjoratifs sur le gouvernement français et/ou sur Barkhane | 18 | 13,95 % |
| Actualités impliquant les États-Unis ou les partenaires européens de « Takuba » | 13 | 10,1 % |
| Actualités impliquant la Russie | 30 | 23,3 % |
| Dont articles favorables à la présence russe et à la coopération russo-malienne | 22 | 17,05 % |
| Articles sur la compétition franco-russe au Mali | 6 | 4,7 % |
| Articles impliquant la CEDEAO | 23 | 17,8 % |
| Dont articles critiques de la CEDEAO | 22 | 17,05 % |
| Autres | 3 | 2,3 % |
Près d’un quart des articles publiés concernent le rôle de la Russie dans le pays, dont 22 affichent une tonalité positive, voire élogieuse. À quelques rares exceptions près, les mercenaires de Wagner sont systématiquement présentés comme des « instructeurs » ou des « formateurs » russes, selon la terminologie officielle utilisée par les autorités russes et maliennes. La position française domine dans plus de 20 % des contenus, dont 18 articles ouvertement critiques du gouvernement et de l’opération Barkhane. De la même manière, le rôle de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEO), à l’origine des sanctions émises contre Bamako et présentée comme « contrôlée par la France », est dénoncé dans 17 % des articles. Enfin, un peu plus de 12 % des articles publiés sur la période offrent un regard mélioratif sur le gouvernement de transition malien et les FAMa.
Sans surprise, les éléments controversés ou susceptibles de nuire à la réputation des acteurs russes (extraction minière, pillage, exactions, etc.) sont passés sous silence dans les contenus de RIA FAN. En avril 2022, le massacre perpétré par des soldats maliens et des mercenaires russes à Moura, dans le centre du Mali, n’est ainsi pas couvert par RIA FAN. Son journaliste Igor Sarmatov préfère s’en tenir à la version officielle des autorités maliennes d’une « opération antiterroriste » ayant exclusivement abouti à la « liquidation de 203 radicaux », tandis que les accusations des autorités françaises et des « médias globalistes occidentaux » sont qualifiées de « fake news » et de « provocation »(x).
Opération d’influence et désinformation au Mali : quel rôle de la Russie?
Le déploiement des mercenaires russes au Mali depuis fin 2021 s’est aussi accompagné ces dernières semaines d’une prolifération de contenus de désinformation en ligne, le plus souvent destinés à dénigrer la présence française et justifier celle de la Russie. C’est ce qu’a montré Jean Le Roux du DFR Lab, dans un rapport publié en février 2022, avec le cas d’un réseau coordonné de cinq pages Facebook combinant 140 000 abonnés et plus de 24 000 posts publiés sur la plateforme(x). Mais Le Roux reconnaît qu’une partie des auteurs de ces posts sont sans doute des Maliens authentiquement favorables au gouvernement de transition et/ou à la Russie. Facebook n’avait d’ailleurs toujours pas suspendu certaines de ces pages au printempts 2022(x).
Dans la plupart des cas, il reste difficile de démontrer que la production ou la diffusion de ces contenus est le fait d’acteurs inauthentiques (bots, faux comptes, campagnes coordonnées) ou exogènes, a fortiori des acteurs russes ou des sous-traitants subventionnés. Pourtant, certaines pratiques informationnelles utilisées depuis des années par les acteurs liés à Evgueni Prigojine, en premier les « usines à trolls(x) » que l’homme d’affaires sponsorise, ont été identifiées ces derniers mois au Mali, et plus largement en Afrique subsaharienne(x). Plusieurs opérations de désinformation peuvent même désormais clairement être attribuées au groupe Wagner et à la galaxie Prigojine, et certaines ont d’ailleurs fait l’objet d’un important traitement médiatique ces derniers mois.
C’est le cas de l’affaire macabre de Gossi(x). Le 22 avril 2022, l’armée française transmet à la presse des images aériennes filmées par drone, qui montrent un groupe d’individus en uniforme présentés comme des membres de Wagner. Les combattants sont en train d’enterrer et de filmer les corps de personnes inconnues, à trois kilomètres de la base militaire de Gossi, rétrocédée trois jours plus tôt par la France aux FAMa. Dans un autre extrait vidéo mis à disposition par l’armée française, ce groupe se déplace avec des véhicules Deng Feng, utilisés par les FAMa et Wagner. Le 20 avril, le faux compte @diadiarra6(x), qui se faisait passer pour un ancien militaire et « patriote malien » et a été depuis supprimé par Twitter, accuse dans un tweet l’armée française de « crime contre le peuple malien » à Gossi. Le lendemain, le même compte diffuse la vidéo rapprochée du charnier correspondant à celui des images aériennes françaises. Cette opération de désinformation montée par les acteurs russes, et la riposte immédiate de l’armée française pour la contrecarrer, sont importantes à deux titres. L’affaire de Gossi est d’abord la traduction concrète de la posture beaucoup plus offensive développée par l’armée française en matière de « lutte informationnelle », dans la continuité de sa nouvelle doctrine de « lutte informatique d’influence » (L2I) adoptée en octobre 2021(x). Après des années de relative passivité dans l’espace informationnel et de malaise prononcé vis-à-vis de la conduite d’opérations d’influence, les armées françaises investissent aujourd’hui clairement cet espace pour y contrer les acteurs russes au Sahel(x), alors même qu’elles se désengagent du terrain « physique » au Mali. Ensuite, l’épisode constitue la première attribution par les autorités françaises d’une « attaque informationnelle » à un acteur étranger. La méthode utilisée pour briser dans l’œuf cette opération, celle de la déclassification de renseignements militaires et de leur transmission ciblée à la presse, notamment aux médias français présents en Afrique (France 24, TV5 Monde, RFI), est aussi révélatrice d’un mode opératoire spécifique, réactualisé par le renseignement américain en amont et depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie(x).
Les réactions de la galaxie Prigojine pour blanchir les paramilitaires russes ne se sont pas fait attendre à la suite de l’opération française, parallèlement aux accusations des autorités maliennes contre l’armée française. Le 22 avril, le « sociologue » Maksim Chougaleï, un des poissons-pilotes et figure de premier plan du réseau Prigojine en Afrique(x), évoque dans un post sur sa chaîne Telegram les « atrocités commises par les politiciens et les militaires français » en Afrique et assène qu’il est « évident que ce sont les Français qui ont procédé à ces inhumations inhumaines près de leur base »(x). Le 26 avril, lors d’une conférence de presse de l’agence Rossia Segodnia (Sputnik) rapportée par RIA FAN(x), Mira Terada, la responsable de la Fondation de lutte contre la répression (FBR), une entité du réseau Prigojine, déclare que « l’affirmation selon laquelle des mercenaires russes figurent sur les images est une autre provocation de la propagande française ». Enfin, dans des propos rapportés dans le Guardian et parallèlement à une critique en règle d’une « civilisation occidentale en voie de disparition [...] infectée par une maladie appelée le nazisme », Evgueni Prigojine en personne réagit à l’affaire de Gossi en accusant l’armée française d’avoir tué « sans pitié » des civils maliens près de leur base militaire(x).
Les acteurs russes liés à Wagner pourraient en outre répliquer au Mali des pratiques d’externalisation d’autres types d’opérations informationnelles observées en RCA, comme leur influence importante auprès du Bureau information et communication (BIC) lié à l’exécutif centrafricain(x), en externalisant certaines opérations d’influence auprès d’acteurs locaux. En 2020, une excroissance de l’Internet Research Agency (IRA), la célèbre « usine à trolls » de Saint-Pétersbourg sponsorisée par Prigojine, avait ainsi été incorporée au sein d’une ONG de la banlieue d’Accra au Ghana. Ses comptes ciblaient les populations afro-américaines en amont des élections présidentielles de 2020 aux États-Unis(x). Le journal Jeune Afrique rapporte par ailleurs qu’une « cellule d’influence » rattachée à l’ambassadeur Igor Gromyko – le petit-fils du ministre soviétique des Affaires étrangères Andreï Gromyko – est à l’œuvre depuis plusieurs mois au sein de l’ambassade de Russie à Bamako(x).
En outre, contrairement à Lengo Songo en RCA, nous n’avons pas encore connaissance d’un média partiellement ou entièrement financé par le réseau Prigojine au Mali. Le « média indépendant » CEIBA apparaît néanmoins suspect à plusieurs titres et pourrait ressembler à un site sous fausse bannière(x). Son nom de domaine malien, ceiba.ml, ainsi que ses comptes sur Facebook et Twitter, ont tous été créés début janvier 2022, soit quelques jours après l’arrivée du groupe Wagner. Si la majorité des contenus de CEIBA porte sur les actualités maliennes, avec un discours pro-junte assumé, une partie très significative de ses contenus est consacrée à la politique étrangère russe. Depuis le 24 février et l’invasion de l’Ukraine, 57 des 71 articles de la rubrique « Monde » de CEIBA, soit 80 % des contenus, sont liés à la Russie et/ou à l’Ukraine, avec une ligne plus favorable à la première qu’à la seconde. Plusieurs articles hostiles à la présence française sont aussi diffusés sur le site.
Certaines sources, comme le site favorable au gouvernement malien MaliJet, sont régulièrement citées par RIA FAN lorsque leurs articles sont favorables aux acteurs russes. C’est aussi, comme on l’a dit, le cas du site Mali Actu, qui a aussi donné la parole à des figures de premier plan de la galaxie Prigojine: une première fois en octobre 2021 avec une « interview exclusive » d’Aleksandr Ivanov, dans lequel ce directeur d’une organisation liée au groupe Wagner à Bangui (la Communauté des officiers pour la sécuritaire internationale – COSI) vantait les actions des « spécialistes russes » en RCA, parallèlement aux négociations entre la SMP et le gouvernement malien(x); et à deux reprises à Maksim Chougaleï, au moment de l’arrivée de Wagner au Mali et juste après l’affaire de Gossi, avec la publication de ses déclarations sur Telegram publiées quelques jours plus tôt(x). Les éléments de langage de Chougaleï ont aussi été publiés par MaliJet en janvier 2022(x). À chaque fois, l’homme lige de Prigojine est présenté dans ces médias maliens sous son appellation récurrente de « sociologue russe », sans que ses liens avec Wagner soient jamais mentionnés. Nous verrons que l’entrisme médiatique russe au Mali passe aussi par l’action des médias publics russes internationaux, RT et Sputnik (voir infra).
En agissant comme une caisse de résonance en russe de ce type de contenus produits localement, RIA FAN permet aussi d’identifier des comptes-relais sur les réseaux sociaux qui servent directement les intérêts des acteurs russes. Citons par exemple, s’agissant de l’affaire de Gossi et au-delà du compte @diadiarra6, le compte Twitter @MalleLuka, créé en avril 2022. Dans un tweet du 13 mai 2022 cité par RIA FAN le 20 mai(x), le compte, qui s’affiche dans sa bio comme « panafricaniste, fier d’être africain [et dont le] rêve est une Afrique libérée du colonialisme », diffuse la vidéo de manifestants brandissant des drapeaux russes et dénonçant les « crimes de la France(x) ».
Les principaux récits stratégiques déployés par la galaxie Prigojine au Mali
L’observation des contenus produits par la galaxie Prigojine sur le Mali, notamment via son écosystème médiatique, permet en somme de dégager trois grands types de récits sélectifs de légitimation ou de dénigrement.
Le premier récit insiste sur le caractère fructueux de la coopération russo-malienne et sur le rôle bénéfique des « instructeurs russes ». Certains articles de RIA FAN suggèrent que ce réengagement russe, véritable « alternative au néocolonialisme occidental » (20 janvier 2021), est soutenu par les autorités et la population (19 et 25 janvier). Le drapeau de la Fédération de Russie devient sous la plume de ses journalistes citant Mali Actu un « symbole du mouvement de libération » des États africains (27 janvier). D’autres entités russes participent à la promotion de ce récit. C’est le cas de la Fondation de défense des valeurs nationales (FZNC), une organisation non gouvernementale sanctionnée par le gouvernement américain en avril 2021, chargée d’entrer en contact ou de coopter des figures militantes africaines et dirigée par Maksim Chougaleï. Dans un sondage à la méthodologie douteuse publié en septembre 2021, parallèlement au début des négociations entre la junte et le groupe Wagner, la FZNC suggérait ainsi que 87,4 % des Maliens soutenaient l’appel du président Goïta aux « sociétés militaires privées de la Russie pour aider la lutte contre les terroristes », et que 83 % étaient hostiles à la présence de l’armée française au Mali(x).
Le deuxième récit, péjoratif, concerne en effet la France et, derrière elle, les principales puissances occidentales et leur interventionnisme « néocolonial ». Dans un deuxième sondage de la FZNC publié en janvier 2022(x), 83,3 % des Maliens sondés exprimaient un sentiment négatif vis-à-vis des troupes françaises déployées dans le pays. En outre, un post de Prigojine publié à la veille de Noël 2021 sur le compte Vkontakte de la compagnie Concord, en parallèle de l’arrivée des premiers mercenaires de Wagner, opposait aux « glorieux combattants russes [qui] sauvent le monde de la violence et de l’injustice » en Afrique les « politiciens occidentaux corrompus et salivants [qui] lancent des accusations sans fondement ». Dans sa couverture de l’opération Barkhane, RIA FAN souligne l’embourbement de l’armée française au Mali ou sa duplicité vis-à-vis des groupes djihadistes (23 janvier 2022), voire fait du « pillage » des ressources minières la cause de son intervention (30 janvier 2022). Les acteurs russes n’ont naturellement pas le monopole de ce discours anti-occidental, endossé par de nombreux militants africains depuis des années. Certains sont activement relayés par l’écosystème Prigojine, comme l’activiste « ethno-différentialiste » franco-béninois Kemi Seba, qui se réclame d’une frange radicale du panafricanisme(x). Dans un entretien accordé à RIA FAN le 31 mars, après une tournée à Moscou(x), Seba reprend ces thèses hostiles à l’armée française en fustigeant son inefficacité et sa prédation: « Oui, les Russes sont beaucoup plus efficaces [au Mali] que les forces françaises de l’opération Barkhane », conclut-il.
Illustration n° 1
Montage publié le 25 janvier 2022 sur le compte VK du service de presse de la société Concord(x)

Le troisième récit, élogieux, concerne les derniers dirigeants africains ayant accédé au pouvoir en RCA (Faustin-Archange Touadéra), au Mali (Assimi Goïta), en Guinée et au Burkina Faso (Paul-Henri Sandaogo Damiba) et en Guinée (Mamadi Doumbouya), par un coup d’État pour les trois derniers. Le « temps des colonels » est arrivé, et avec eux une « nouvelle ère de décolonisation », se réjouit Prigojine dans un post Vkontakte de Concord le 25 janvier 2022. Plusieurs membres du réseau Prigojine, dont lui-même et Maksim Chougaleï, affublent le président de transition malien de « Che Guevara africain », un surnom utilisé dans les années 1980 pour qualifier le président burkinabé Thomas Sankara (voir l’illustration n° 1).
Dans un article de RIA FAN publié le 31 mai 2022, et enrichi d’un visuel reprenant la même structure narrative (voir illustration n° 2), son rédacteur « Sergueï Dzerjinski » encense le « combattant de la liberté » et « Che Guavara moderne » qu’est Assimi Goïta, ainsi que son souhait de se rapprocher de la Russie, « l’une des principales décisions de sa carrière politique »(x).
Illustration n° 2
Montage publié dans un article de RIA FAN du 31 mai consacré à Assimi Goïta

Au-delà du symbole, l’association du président malien au dirigeant de la révolution cubaine, et derrière lui à la figure de Sankara, témoigne d’un effort systématique par ces acteurs russes de réactualisation du récit soviétique de soutien aux mouvements d’indépendance et de lutte contre l’impérialisme occidental pendant la guerre froide, dans l’espoir de susciter l’adhésion des populations ciblées et d’aiguillonner leur opposition au « néocolonialisme » occidental.
III. Une présence officielle au second plan
La présence de la Russie au Mali est aujourd’hui dominée par les activités du groupe Wagner et de la galaxie Prigojine. Cependant, l’État russe a lui aussi raffermi ses liens avec les autorités maliennes, principalement dans le domaine de la coopération militaro-technique. Les actualités maliennes figurent en outre parmi les pays d’Afrique subsaharienne les plus couverts par les médias d’État russes internationaux, RT et Sputnik.
La coopération de défense, fer de lance du retour de Moscou au Mali
Dans le contexte du renouveau des tensions entre l’URSS et le camp occidental intervenu à la fin des années 1970, qualifié de « seconde guerre froide » par le chercheur indien Krishnaswamy Subrahmanyam(x), Moscou approfondit ses relations avec plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, notamment le Mozambique, l’Angola et l’Éthiopie. Ce réinvestissement tardif est pourtant d’assez courte durée, puisque l’arrivée de Mikhaïl Gorbatchev au pouvoir en 1984 ouvre une phase de désengagement soviétique dans la région, et plus généralement dans les pays du tiers-monde. Celle-ci se reflète dans la marginalisation du rôle du département international du Comité central du parti communiste dans la fabrique de la politique étrangère de l’URSS, en faveur du ministère des Affaires étrangères. Ce désengagement progressif atteint son apogée dans le contexte de la dissolution de l’URSS, qui s’accompagne de la fermeture des points d’appui militaire dont disposait Moscou en Afrique, comme ceux de Socotra et Aden au Yémen à la fin des années 1980 ou encore de Nokra, en Éthiopie, évacué en 1991.
Si le réinvestissement de Moscou en Afrique subsaharienne en général, et au Mali en particulier, connaît un net approfondissement à partir de la fin des années 2010, l’établissement de relations entre la Russie post-soviétique et Bamako se fait toutefois dès le début des années 1990, sur la base de l’architecture développée dès les années 1960 (voir supra). En janvier 1992, Bamako reconnaît officiellement la Russie comme État successeur de la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR), avant que la première visite d’un ministre des Affaires étrangères malien en Russie n’ait lieu en octobre de la même année. Alors que plusieurs accords de coopération sont signés au cours des années 1990, notamment dans les domaines parlementaire et universitaire, c’est dans le secteur de la défense que le rétablissement de la relation bilatérale est le plus manifeste. Ce réengagement est le reflet d’une affirmation de la politique étrangère russe après l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir à la fin de l’année 1999. Bien que l’espace eurasiatique post-soviétique demeure la priorité de la diplomatie russe, celle-ci cherche aussi à rétablir, selon la ligne initiée par l’ancien ministre des Affaires étrangères Evgueni Primakov (1996-1998), des relations avec les anciens principaux partenaires de l’URSS, au Moyen-Orient et en Asie principalement, mais aussi en Afrique subsaharienne.
En 2003, un accord de coopération est conclu entre le comité de la Fédération de Russie pour la coopération militaro-technique avec les pays étrangers et le ministère de la Défense de la République du Mali. En 2009, à l’occasion de la visite du ministre des Affaires étrangères malien Moctar Ouane à Moscou, la coopération de défense entre les deux pays s’approfondit, avec la signature d’un accord destiné à établir un groupe de travail dans le domaine de la lutte antiterroriste. C’est en septembre 2012 qu’un premier contrat d’armement, assez modeste, est signé entre Moscou et Bamako. D’une valeur de 12 millions de dollars, il porte sur la vente, effectuée en 2013, de 3 000 fusils mitrailleurs AK-47. Contrairement au récit russe actuel, qui présente l’action de Moscou au Mali comme concurrentielle vis-à-vis des pays occidentaux (voir infra), la coopération de défense russo-malienne du début des années 2010 s’affiche comme complémentaire des politiques de stabilisation menées par plusieurs pays, en premier lieu la France(x). Ce caractère mutuellement bénéfique pour Paris et Moscou est ainsi souligné dans un article publié en 2012 par le RIAC, consacré aux perspectives de coopération entre la Russie et la France(x).
Le renforcement de la présence officielle de la Russie en Afrique subsaharienne est indissociable de deux événements: d’une part, la crise entre la Russie et les pays occidentaux ouverte en 2014 à la suite de l’annexion de la Crimée et de la guerre du Donbass; d’autre part, la consolidation des positions russes au Moyen-Orient consécutive à l’intervention de Moscou en Syrie à partir de septembre 2015. Depuis 2015, l’activisme de Moscou en Afrique s’est traduit par la conclusion d’une vingtaine d’accords de défense bilatéraux, ainsi que par l’organisation en octobre 2019 à Sotchi d’un premier sommet entre la Russie et une quarantaine de pays africains. Du point de vue de Moscou, le continent est devenu un nouveau théâtre dans sa relation conflictuelle avec l’Occident; les avancées russes au Moyen-Orient, en particulier dans les pays de la Méditerranée orientale (Syrie, Égypte, Libye), a ouvert la voie à cette « extension du domaine de la lutte » vers l’Afrique subsaharienne. Il convient d’ailleurs de souligner qu’en 2014, l’Afrique subsaharienne est ajoutée au portefeuille de Mikhaïl Bogdanov, vice-ministre russe des Affaires étrangères jusqu’alors en charge de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. L’un des pivots du récit officiel de Moscou appuyant sa politique d’influence en Afrique subsaharienne est précisément la mise en avant de l’expérience opérationnelle acquise en Syrie en matière de lutte antiterroriste, que la Russie cherche à proposer aux pays de la région, notamment au Sahel. En 2017, le représentant permanent de la Russie aux Nations unies souligne que la Russie a commencé à soutenir les forces armées et de sécurité des pays du Sahel et souhaite poursuivre cette coopération afin de renforcer l’efficacité du G5 Sahel. Lors du sommet de Sotchi, le secrétaire permanent de cette organisation, Maman Sambo Sidikou, évoque le rôle plus important que pourrait jouer Moscou dans la région.
L’activisme de Moscou vis-à-vis du Mali à l’œuvre ces dernières années s’inscrit pleinement dans cette dynamique régionale, qui repose, au-delà du recours au mercenariat, sur des pratiques plus traditionnelles de l’action étatique extérieure de la Russie comme la coopération de défense. En octobre 2016, à l’occasion de la visite de Mikhaïl Bogdanov à Bamako, Moscou propose de renforcer sa coopération dans le domaine antiterroriste avec le Mali, en réponse aux demandes exprimées. Commentant la visite du vice-ministre, Evgueni Korendiasov, ancien ambassadeur de Russie dans ce pays, indique que « la coopération militaro-technique avec le Mali a commencé dans les années 1960 et aujourd’hui, plus de 80 % des matériels en dotation au sein des forces armées maliennes est d’origine soviétique ou russe. Cette coopération s’est maintenue après la chute de l’URSS. Un accord de coopération dans le domaine de la lutte antiterroriste a ainsi été signé entre nos deux pays et lorsque la crise a commencé au Mali, la Russie a livré aux autorités maliennes plusieurs dizaines de millions de dollars d’armement. [...] La zone Sahel est très importante, c’est un épicentre de la menace islamiste où sont actifs plus de 50 groupes terroristes. Nous devons également défendre nos intérêts économiques dans la mesure où la déstabilisation du Mali pourrait menacer la sécurité des États voisins, dans lesquels plusieurs compagnies russes se trouvent, au Ghana, en Côte d’Ivoire et en Guinée notamment. La Russie cherche à revenir pour de bon en Afrique, et à cette fin, le soutien des autorités maliennes est fondamental(x) ». Pour Andrei Frolov, rédacteur en chef de la revue russe d’armement Èksport vooruženij, l’octroi de véhicules blindés constituerait, à peu de frais, une campagne de promotion efficace pour l’armement russe: « Ce geste ne nous coûterait pas très cher, quelques dizaines de millions de dollars, et constituerait une publicité très efficace. Il nous permettrait de montrer que nos armements sont appréciés et prêts à être utilisés(x). »
En juin 2019, à l’occasion du salon d’armement Armia, les ministres de la Défense russe et malien Sergueï Choïgou et Ibrahima Dahirou Dembélé signent un nouvel accord de coopération militaire entre les deux pays(x). Le document prévoit notamment la mise en place de mécanismes d’échange de renseignement, le renforcement de la coopération dans le domaine de la formation militaire et de la lutte antiterroriste, ainsi que l’échange d’expérience dans le domaine des opérations de maintien de la paix(x). En novembre 2019, le général Ibrahim Dahirou Dembélé annonce « l’arrivée dans les prochaines semaines de militaires russes au Mali pour soutenir techniquement » les forces armées locales, en particulier pour assurer la maintenance des deux hélicoptères Mi-35 livrés par Moscou en octobre 2017 et prendre part à l’entraînement de leurs pilotes. En novembre 2021, la livraison supplémentaire de deux hélicoptères de transport et de combat Mi-171Ch et Mi-17-V5 est finalisée, en vertu d’un accord signé en décembre 2020.
L’accentuation récente de la coopération de défense entre Moscou et Bamako s’accompagne d’une rhétorique qui oppose la légitimité des actions russes à une présence occidentale apparentée au colonialisme et considérée comme responsable de l’instabilité régionale. Ce répertoire anti-néocolonial, qui a toujours accompagné l’expansion de Wagner en Afrique par la galaxie Prigojine, trouve ces derniers mois un écho direct parmi les plus hauts responsables politiques russes. Au cours de son entretien organisé à Moscou le 11 novembre 2021 avec son homologue malien Abdoulaye Diop, Sergueï Lavrov déclare ainsi que « l’héritage [des relations russo-maliennes] comprend notamment la lutte contre le colonialisme, contre la dépendance coloniale, puis contre les récidives néocolonialistes que nous avons observées en Afrique, et que nous continuons malheureusement d’observer(x) ». Plus récemment, en ouverture de l’édition 2022 de la Conférence de Moscou sur la sécurité internationale, un événement organisé annuellement par le ministère russe de la Défense, le ministre de la Défense Sergueï Choïgou dénonce « la volonté des pays de l’Occident collectif de restaurer l’ordre et les règles d’engagement caractéristiques de la période coloniale » en Afrique, tout en soulignant que leur « nécolonialisme » passe par un « soutien aux mouvements séparatistes et terroristes »(x). Un peu plus tôt, dans une déclaration aux membres de cette même conférence, Vladimir Poutine accusait plus largement les « élites mondialistes occidentales » de « maintenir les pays et les peuples [non occidentaux] sous l’emprise d’un ordre de type néocolonial » par leur « totalitarisme néolibéral »(x). Notons qu’une délégation malienne menée par le ministre de la Défense malien Sadio Camara, l’un des hommes forts de la junte et principal artisan (avec le général et chef d’état-major de l’armée de l’air Abou Boï Diarra) du partenariat avec Wagner(x), était présente à la conférence(x).
Par capillarité, ce discours est répercuté dans la plupart des médias d’État russes intérieurs et, comme nous le verrons dans la section suivante, des médias à destination de l’étranger. C’est le cas de cet article mis en ligne en décembre 2021 sur le site Zvezda Weekly, l’un des médias les plus populaires détenus par le ministère russe de la Défense. Consacré aux « opportunités uniques offertes par la Russie du fait de l’absence de volonté des pays occidentaux de sérieusement s’attaquer aux problèmes de sécurité dans la région du Sahel », l’article énonce ainsi les bonnes raisons d’une coopération avec Moscou: « Tout d’abord, dans un contexte où les forces armées locales perdent face aux terroristes, le soutien russe est particulièrement opportun. En second lieu, l’aide de la Russie donne aux dirigeants africains la possibilité de réduire leur dépendance envers la France. La période coloniale a pris fin relativement récemment et, à ce propos, aucune illusion ne doit être nourrie à l’égard de la politique de défense et économique de Paris, qui ne manque pas une occasion pour chercher à s’enraciner durablement dans son ancienne colonie. Cette politique, disons-le franchement, n’est pas particulièrement couronnée de succès, notamment ces derniers temps, alors que l’absence de progrès dans la lutte contre le terrorisme ne fait qu’alimenter le sentiment anti-français au sein de la population et les tensions entre les autorités locales et Paris: un nombre important d’hommes politiques au Niger et au Mali, aussi bien dans les rangs de l’opposition qu’au gouvernement, demandent ouvertement le retrait des troupes françaises(x). »
La présence des mercenaires de Wagner au Mali n’a été que faiblement affectée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie, contrairement à ses contingents en Libye. De la même manière, la dynamique de renforcement de la relation officielle de défense entre Moscou et Bamako n’a pas été interrompue depuis le 24 février. Faisant suite à la livraison en novembre 2021 d’hélicoptères Mi-171Ch et Mi-17-V5, un nouveau lot de deux hélicoptères d’attaque Mi-35, ainsi que de systèmes de radars mobiles 59 N6 TE a été livré à Bamako fin mars, par des aéronefs appartenant au 224e détachement aérien, société jumelle du 223e détachement aérien mentionné plus haut. Notons qu’il ne s’agit pas d’une vente mais apparemment d’un don, dans la mesure où les deux Mi-35 livrés fin mars ont été directement prélevés dans des matériels en dotation au sein des forces aérospatiales russes, selon les informations de VPK. Début août 2022, la Russie a livré cinq avions d’attaque (L-39 Albatros et Su-25), ainsi qu’un hélicoptère d’attaque de type Mi24P. La formation des militaires maliens, autre composante des accords de défense signés ces dernières années entre Moscou et Bamako se poursuit: quelque 200 membres des forces armées maliennes, ainsi que 9 officiers de police étant formés au début de l’été 2022 en Russie, selon un membre de la mission permanente russe à l’ONU.
Corollaire de la mise en œuvre des accords dans le domaine de la défense, le soutien politique réciproque entre Moscou et Bamako continue de s’approfondir. C’est ce qu’a matérialisé l’échange téléphonique du 10 août 2022 entre Vladimir Poutine et Assimi Goïta, dans lequel ce dernier a exprimé la gratitude de Bamako pour le soutien de la Russie, notamment dans sa « lutte sans merci contre les groupes terroristes(x) ». Le 24 mars, le Mali a aussi fait partie des 17 pays africains qui se sont abstenus de voter pour la résolution adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies condamnant l’agression russe en Ukraine. En outre, à la suite du massacre de Moura, la Russie a bloqué au Conseil de sécurité une proposition française visant à l’établissement d’une enquête sur cet incident. La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a même dressé à cette occasion un parallèle entre les traitements des massacres de Moura et Boutcha, en déclarant que « dans les deux cas, l’Occident a utilisé le même procédé, en l’occurrence un amas de fausses informations, afin de convaincre la communauté internationale de la culpabilité de telle ou telle partie, sans attendre le résultat des enquêtes(x) ».
Des perspectives limitées en matière économique et commerciale
La coopération de défense, qu’elle soit mise en œuvre par des canaux officiels ou par des entités comme Wagner, constitue le principal instrument de l’activisme de Moscou au Mali. Force est de constater que ce dynamisme ne se retrouve pas dans le domaine commercial, pour lequel les initiatives institutionnelles visant à développer les relations entre les deux pays sont beaucoup plus limitées. Dans un article publié en 2018, plusieurs auteurs, dont Irina Abramova, directrice de l’Institut d’études africaines de l’Académie russe des sciences, déplorent ce manque de soutien étatique au développement des relations commerciales entre les deux pays: « L’une des raisons expliquant la faiblesse de la coopération économique entre la Russie et le Mali est avant tout liée à l’instabilité de la situation intérieure, ainsi qu’au manque d’intérêt des acteurs économiques russes pour le continent africain, à l’absence de représentation commerciale russe au Mali et de coopération entre les chambres de commerce russe et malienne(x). »
En 2019, le volume des échanges bilatéraux atteignait ainsi 89,2 millions de dollars(x). La hausse des échanges bilatéraux depuis le milieu des années 2010 est notable et reflète une tendance existante à l’échelle régionale. Elle est aussi liée au fait que les pays du continent africain ne sont pas concernés par le régime de sanctions et de contre-sanctions introduit entre la Russie et les pays occidentaux à la suite de l’annexion de la Crimée et de la déstabilisation du Donbass en 2014. Entre 2010 et 2018, le volume des échanges entre les pays de l’Union économique eurasiatique (UEE) et ceux du continent africain a ainsi octuplé, pour atteindre 22 milliards de dollars. Pour autant, les relations commerciales entretenues entre le Mali et la Russie demeurent très limitées par rapport à d’autres pays: leur volume est ainsi plus de dix fois inférieur à celui des échanges du Mali avec l’UE et la Chine, et la Russie ne faisait toujours pas partie en 2021 des dix premiers partenaires commerciaux de Bamako(x).
Le caractère très limité des relations économiques et commerciales entre Moscou et Bamako n’est pas propre au Mali et constitue un problème plus général dans les relations entre la Russie et les pays d’Afrique subsaharienne. Il avait d’ailleurs été pleinement identifié lors du sommet de Sotchi d’octobre 2019. Afin de dynamiser ces relations, il avait également été décidé à Sotchi de créer un centre d’études africaines au sein du Haut Collège d’économie (HSE) de Moscou. Finalement établi en août 2020, l’une des principales finalités de cette nouvelle institution(x), de l’aveu de son directeur Andreï Maslov, est « l’export vers l’Afrique de l’expertise et des connaissances russes(x) ».
Parmi les principales publications du centre figure un rapport d’environ 140 pages publié en 2021, en coopération avec le ministère des Affaires étrangères russes, le comité de la Douma pour les Affaires internationales et le Conseil pour la politique étrangère et de défense (SVOP)(x). Le rapport, intitulé « Afrique: perspectives de développement et recommandations pour la politique russe », préconise plusieurs pistes pour consolider les relations commerciales entre la Russie et les pays d’Afrique subsaharienne. Ces pistes s’appliquent particulièrement bien au cas malien. Le rapport suggère ainsi que l’adoption d’une stratégie cadre officielle par Moscou sur ses objectifs en Afrique permettrait d’aboutir à une clarification de ses objectifs. Elle pourrait aussi permettre de contrecarrer les récits sur la menace russe en Afrique. Cette citation du vice-ministre Mikhaïl Bodganov mentionnée dans le rapport corrobore indirectement cette absence de document de référence pour une véritable stratégie russe en Afrique: « La Russie a une stratégie pour travailler en Afrique, mais celle-ci est constamment remise à jour(x). »
Le rapport formule aussi des critiques explicites envers les « acteurs hybrides » (le qualificatif est du reste peu utilisé par les autorités russes pour qualifier leurs propres pratiques). S’ils ne sont pas explicitement nommés, l’expression désigne vraisemblablement les acteurs liés à Prigojine. Selon les auteurs, l’adoption d’une stratégie cadre permettrait d’impliquer davantage les autorités russes dans le développement des coopérations bilatérales, dont l’espace est trop souvent occupé par ces acteurs privés: « L’une des autres tâches principales de cette stratégie serait de mettre fin, ou au moins de réduire les activités de certains aventuriers politiques agissant en Afrique sous drapeau russe (d’autres pays font face à des problèmes similaires) et qui cherchent à détourner à leur profit les ressources provenant du soutien des autorités à des fins exclusivement lucratives. Au cours de ces dernières années, plusieurs acteurs hybrides russes ont développé leur présence de manière erratique, avec des moyens relativement précaires, ce qui a fait l’objet d’une attention surévaluée de la part de médias de masse occidentaux qui ont présenté ces quelques aventuriers comme une partie intégrante de la politique gouvernementale russe. L’adoption d’une stratégie permettrait de limiter les atteintes aux intérêts de l’État russe causées par ces aventuriers(x). »
Les médias d’État russes internationaux au Mali: rôle et traitement éditorial
Nous avons justement analysé plus haut l’accompagnement informationnel du déploiement du groupe Wagner au Mali manifesté par les « acteurs hybrides » de la galaxie Prigojine. Il convient également d’observer le rôle joué par les branches francophones de RT et Sputnik, les deux principaux réseaux médiatiques publics internationaux de la Russie. Véritables instruments d’influence au service de l’État russe et de sa politique étrangère(x), RT et Sputnik accordent en effet depuis quelques années un traitement croissant aux actualités africaines, parallèlement à leur volonté d’élargir leur empreinte sur le continent(x).
Une volonté d’implantation croissante au Sahel
Depuis l’invasion de l’Ukraine déclenchée par Vladimir Poutine le 24 février 2022, RT et Sputnik ont été suspendus au sein de l’Union européenne (UE), dans le cadre des « mesures restrictives » destinées à sanctionner l’État agresseur russe et affaiblir ses capacités informationnelles. Bien que certaines mesures de contournement aient été mises en œuvre (incitation au téléchargement de VPN, adresses et sites miroirs, etc.), la diffusion des chaînes TV de RT est interdite, tous les sites liés aux noms de domaine rt.com et sputniknews.com sont bloqués et leurs dizaines de comptes et pages sur les principaux réseaux sociaux ont été « déplateformés » au sein de l’UE(x). Cette situation rebat les cartes tant en matière de restructuration de ces réseaux – les filiales de RT dans les pays occidentaux sont considérablement entravées dans leurs activités, voire ont cessé d’exister, comme RT America et RT UK – que de recherche de nouveaux « débouchés ». L’Afrique subsaharienne et son immense bassin d’audiences (notamment anglophones, francophones et lusophones) sont, par voie de conséquence, d’autant plus dans la ligne de mire des deux médias russes. RT a annoncé dans un premier temps, en février 2022, l’ouverture d’un nouveau bureau de correspondance à Nairobi(x), avant de communiquer en juillet sur la création d’un hub anglophone de RT en Afrique du Sud, potentiellement dirigé par Paula Slier(x), une correspondante historique de RT, ancienne directrice du bureau Moyen-Orient du réseau russe que Vladimir Poutine avait nommément félicitée pour son « apport colossal au développement du journalisme russe ». Fin janvier 2022, la matrice organisationnelle de RT, la société TV-Novosti, a déposé les noms de domaine afrique-rt.com et africa-rt.com, bien que les deux sites ne soient pas actifs à ce jour. Des comptes ou pages relayant des contenus écrits ou audiovisuels de RT sur l’Afrique ont aussi été créés depuis le mois de mars, sans qu’il soit toujours possible de déterminer le profil officiel ou externalisé de leurs administrateurs, comme la page Facebook RT Afrique (@RussiaTodayAfrique), lancée le 21 mars 2022 et enregistrant fin août 2022 plus de 75 000 abonnés et 26 000 « j’aime ». Quant au site francophone de Sputnik, Sputnik France, celui-ci a cessé de produire des contenus entre le 4 mars et le 21 juillet 2022, date de sa refondation sous un nouveau nom, Sputnik Afrique. Sputnik Afrique garde le même nom de domaine que son précédesseur (fr.sputniknews.com), mais internationalise son identité éditoriale en se concentrant davantage sur les actualités de l’ensemble du continent africain. Au-delà d’une tendance lourde de redéploiement de ces réseaux russes de l’Europe vers l’Afrique, cette restructuration représente aussi pour la version francophone de Sputnik un véritable enjeu de survie, face à la chute drastique de ses audiences depuis les sanctions européennes, passées de 13 millions à moins d’un million de visites totales mensuelles entre février et juillet 2022.
S’agissant justement des audiences des sites francophones de RT et Sputnik, c’est surtout le Burkina Faso qui ressort dans les estimations d’audience produites par SimilarWeb. Une véritable percée se confirme depuis novembre 2021 dans cet autre pays sahélien, qui a attiré en avril 2022 près de 8,8 % (3e position après la France et la Suisse, mais devant le Canada et la Côte d’Ivoire) et 15,5 % (2e position après la France) des visites totales des sites francophones de RT (1,6 million) et Sputnik (1,6 million). Moins représenté, le Mali semble néanmoins être concerné à son tour par cette montée en puissance des médias russes internationaux dans la région, avec 8,3 % du trafic web de Sputnik France provenant du pays en avril 2022 (3e position).
Plusieurs éléments recensés ces derniers mois montrent aussi que RT cherche à élargir son empreinte africaine à travers le Mali, avec des accès au plus haut niveau. Le correspondant de RT France à Moscou Antoine Cléraux s’est ainsi rendu fin avril 2022 à Bamako, où il a pu s’entretenir avec le ministre de la Défense Sadio Camara, ainsi que dans la région de Ségou, zone de déploiement récente des mercenaires de Wagner, où le journaliste a rencontré des officiers des FAMa et visité la base de Bapho, peu après l’attaque d’un groupe djihadiste(x). En mai 2021, Cléraux avait été envoyé par RT France en RCA, où il avait interviewé le président Faustin-Archange Touadéra. Fin mai 2022, c’est au tour d’Abdoulaye Diop, le ministre malien des Affaires étrangères, d’être interrogé par la journaliste Vera Gaufman lors d’une visite à Moscou, dans l’émission La Grande Interview(x).
En outre, d’après les informations de Jeune Afrique, la présidente de RT France Xenia Fedorova et son directeur des opérations Dimitri Mendjisky sont entrés en contact avec Sega Diarrah, le patron du site Mali Actu, à peine quatre jours après l’invasion de l’Ukraine par la Russie(x). Après avoir confirmé la volonté du réseau russe d’ouvrir un bureau en Afrique, la direction de RT France aurait non seulement proposé à Diarrah d’établir un partenariat pour du partage de contenu (une pratique déjà développée depuis plusieurs années par RT et Sputnik(x)), mais aussi de prendre part au capital de Mali Actu. Dans une interview accordée à Al Jazeera en mai 2022, Diarrah a en tout cas reconnu que RT France et Sputnik lui permettaient de « diversifier ses sources » en ne s’appuyant plus seulement sur France 24 et RFI, dont la couverture des actualités maliennes serait perçue par les Maliens comme une véritable « ingérence »(x). En effet, cette présence accrue de RT et Sputnik intervient dans un contexte de crise entre Paris et Bamako, mais aussi et surtout d’éviction par les autorités maliennes des médias français internationaux RFI et France 24, très suivis en Afrique de l’Ouest et centrale(x). Parlant d’un « matraquage médiatique » destiné à « déstabiliser la transition, démoraliser le peuple malien et discréditer les vaillantes FAMa », le gouvernement malien va même jusqu’à parler d’« intention criminelle » des journalistes des deux médias et à les comparer à la radio génocidaire rwandaise des Mille Collines(x). Cette suspension touche tous les canaux de diffusion de RFI et France 24 et interdit aux médias maliens de les citer ou de reprendre leurs informations. France Médias Monde a rapidement trouvé la parade en proposant aux audiences maliennes des solutions de contournement (sites miroirs, VPN, ondes courtes, voie satellitaire, passage par les plateformes) pour continuer à consulter les deux médias(x). Mais la conflictualité informationnelle à l’œuvre dans l’espace médiatique international trouve manifestement au Mali une nouvelle illustration.
Analyse textuelle des contenus de RT France et Sputnik France sur le Mali
Mentionner RT et Sputnik dans cette étude ne saurait se passer d’une analyse de leur couverture des actualités maliennes. Comme le montre le graphique n° 2, le volume de contenus publiés sur les sites francophones de RT et Sputnik a singulièrement augmenté depuis novembre 2019 (mort de 13 soldats français dans une collision d’hélicoptères), et a fortiori depuis l’automne 2021 (négociations entre la junte et Wagner et accélération de la dégradation des relations entre Paris et Bamako). Pour RT France, le pic est atteint en janvier 2022 (20 articles), le mois suivant l’arrivée des mercenaires russes au Mali; avec 45 articles rassemblés sous le tag « Mali », le record pour Sputnik Afrique est atteint en août 2022, juste après son nouveau lancement.
Graphique n° 2
Volume mensuel d’articles publiés sous le tag « Mali » sur les sites de RT France et Sputnik France/Sputnik Afrique entre janvier 2018 et août 2022

Nous étudions ici plus précisément un corpus constitué des 340 articles publiés pendant 14 mois, entre janvier 2021 et février 2022, par Sputnik France (227 articles) et RT France (113 articles), et collectés sur les pages des deux sites correspondant au tag « Mali ». L’analyse lexicométrique de ces contenus est réalisée au moyen du logiciel libre IRaMuTeQ, qui permet d’établir des analyses statistiques du lexique utilisé dans des corpus volumineux(x). Reprenant la méthode Alceste développée par le linguiste Max Reinert, l’outil réorganise formellement des séquences de textes après les avoir segmentées: la « classification hiérarchique descendante » qui en découle met en lumière les thèmes dominants (ou les « mondes lexicaux », selon l’expression de Reinert(x)) d’un corpus de textes. Le logiciel catégorise les segments par classes lexicales, sous la forme d’un dendrogramme, en fonction de la proximité des formes qui les composent. Très utilisé en linguistique et en sciences de l’information et de la communication, la méthode lexicométrique a depuis peu été investie par la science politique, notamment l’étude des relations internationales(x). Au-delà du cas précis étudié, nous cherchons aussi à souligner l’opportunité de recourir à l’analyse textuelle pour identifier les discours et les récits conjoncturels ou récurrents d’un acteur d’influence informationnel.
Nous choisissons de diviser le corpus en deux sous-corpus, le premier courant de janvier à août 2021 (8 mois) et le second de septembre 2021 à février 2022 (6 mois). L’événement démarquant les deux corpus est celui du début des négociations entre le gouvernement de transition malien et le groupe Wagner en septembre 2021, quelques mois après le coup d’État d’Assimi Goïta (voir supra) et quelques mois avant l’arrivée des mercenaires russes et l’annonce du retrait de Barkhane. Nous cherchons à mettre en évidence, ce faisant, la manière dont RT et Sputnik couvrent, au sein des actualités maliennes, l’action des autorités maliennes, le rôle de la Russie au Mali et la présence française, en comparant le traitement de ces deux périodes. L’intérêt de cette analyse réside donc surtout dans le contraste entre les thèmes dominants et les choix lexicaux des deux sous-corpus étudiés.
Le premier corpus, composé de 124 articles de RT France (47 articles) et Sputnik France (77 articles), court du 1er janvier au 31 août 2021. Comme le suggère le dendrogramme de la figure n° 1, six classes lexicales se détachent, qui correspondent aux six principaux « mondes lexicaux » de la production francophone des deux médias russes sur le Mali durant cette période(x).
Figure n° 1
Dendrogramme du sous-corpus n° 1, articles de RT France et Sputnik France référencés sous le tag « Mali », janvier-août 2021 (IRaMuTeQ)

Le premier groupe de classes lexicales, qui rassemble les classes 1, 2 et 4 et occupe un peu plus de 30 % de la surface discursive du corpus, porte sur la dimension opérationnelle des combats menés par l’armée française contre les groupes djihadistes au Mali ou les opérations de maintien de la paix de la MINUSMA. La classe 4 (5,7 % du corpus) renvoie justement à ces groupes armés, avec en outre plusieurs contenus consacrés au journaliste français Olivier Dubois, enlevé en avril 2021 par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM). La classe 2 (11,9 % du corpus), dont les contenus sont souvent issus de brèves d’agences de presse internationales citées par RT et Sputnik, concerne les « attaques » létales ou non létales ayant touché les soldats de Barkhane ou les casques bleus de la MINUSMA. L’affaire de Bounti, particulièrement sensible pour l’armée française(x), est enfin au cœur de la classe 4, qui représente 13,1 % des segments classés. RT France et Sputnik France ont consacré une quinzaine d’articles à l’affaire entre janvier et juin 2021. Si le mot « bavure » affiche 27 occurrences dans le sous-corpus, RT et Sputnik présentent les deux versions divergentes de l’armée française et de la MINUSMA. Notons que les articles de RT consacrés à Bounti figurent parmi les contenus du corpus « Mali » ayant généré le plus d’interactions sur les réseaux sociaux(x).
L’action des acteurs internationaux est le sujet du deuxième groupe lexical, composé des classes 3 et 5. La classe 3 (24,6 %) est liée au contexte « géostratégique » et à la gestion sécuritaire en Afrique de l’Ouest et au Mali (les accords d’Alger de 2015 sont mentionnés une vingtaine de fois), ainsi qu’au rôle joué par les « puissances » régionales (Algérie) et globales (Chine et Russie notamment, cette dernière étant uniquement présentée dans ce sous-corpus sous sa facette officielle). Au cœur de la classe 5, les opérations françaises au Sahel et leurs évolutions couvrent aussi près d’un quart de la surface discursive du corpus; les segments les plus représentatifs de cette classe mettent l’accent sur l’annonce au mois de juin 2021 de la « fin » et du « retrait » de Barkhane.
La classe 6, enfin, montre que plus de 20 % des segments issus des articles de RT et Sputnik sur le Mali portent sur l’actualité politique malienne, sur ses élites dirigeantes et sur le régime de « transition » dirigé par le colonel Assimi Goïta, chef de l’État depuis le deuxième coup d’État de mai 2021. Notons que si la notion utilisée par les autorités maliennes de « transition » (214 occurrences) et ses expressions dérivées (« autorités de transition », « gouvernement de transition », « président de transition », etc.) dominent dans le corpus, le terme de « junte », proscrit par le pouvoir compte tenu de sa dimension péjorative, trouve aussi sa place dans le sous-corpus (25 occurrences).
Passons maintenant au deuxième sous-corpus, classé dans le dendrogramme de la figure n° 2. Plus robuste, celui-ci contient 215 articles rédigés sur six mois (66 de RT France et 149 de Sputnik France), entre le 1er septembre 2021 et le 28 février 2022, quelques jours après le début de l’invasion de l’Ukraine(x). La période est surtout marquée par l’apparition d’un nouvel événement, celui du déploiement d’abord hypothétique puis effectif des mercenaires du groupe Wagner au Mali.
Figure n° 2
Dendrogramme du sous-corpus n° 2, articles de RT France et Sputnik France référencés sous le tag « Mali », septembre 2021-février 2022 (IRaMuTeQ)

Ce facteur russe et cette présence réhaussée de la Russie au Mali se traduit sans étonnement dans les contenus produits sur la période: le mot « Russie » apparaît 196 fois dans le deuxième sous-corpus (et seulement 24 fois dans le premier) et le mot « russe » lemmatisé est quant à lui cité 337 fois (contre seulement 6 fois dans le corpus précédent). C’est ce que suggère la classe 2, la plus significative de notre analyse, qu’on retrouve dans 14,7 % des segments du sous-corpus. Cette classe est entièrement consacrée à la présence russe, affichée sous ses deux facettes. Comment l’est-elle dans le détail?
La présence russe officielle est principalement incarnée dans la classe 2 par les termes « Moscou » (90 occurrences), « Kremlin » (31 occurrences), « Vladimir Poutine » (28 occurrences), « Sergueï Lavrov » (36 occurrences) ou « [Dmitri] Peskov » (le porte-parole du Kremlin, 11 occurrences). Ce sont néanmoins les termes liés à la présence non officielle de la Russie au Mali, celle du groupe Wagner, qui prédominent dans cette classe: les noms ou expression « Wagner », « mercenaire », « société militaire privée », « société de sécurité privée » et « société paramilitaire » sont respectivement mentionnés à 191, 34, 45, 31 et 13 reprises dans le corpus. Cette situation est d’autant plus surprenante que, dans une analyse lexicométrique similaire réalisée sur la couverture des actualités centrafricaines par RT et Sputnik entre 2018 et 2020, ces choix sémantiques n’étaient clairement pas privilégiés et ces termes étaient utilisés au compte-gouttes, voire totalement éludés(x). Seul le terme d’« instructeur » qui, comme nous l’avons vu dans le corpus de RIA FAN, suggère la dimension régulière des combattants russes et correspond à un élément de langage récurrent de la galaxie Prigojine, était assumé pour qualifier les membres de Wagner en RCA.
Ce virage sémantique apparent doit toutefois être tempéré. Déjà observée dans nos travaux précédents, la couverture des « instructeurs russes » par les médias russes se révèle sélective, voire aseptisée. « Au Mali, “Moscou apporte son expertise, son savoir-faire dans de nombreux domaines” », titre ainsi Sputnik France dans l’un des articles les plus dithyrambiques du corpus. Son auteur y cite le directeur gabonais du blog pro-russe Mir magazine (présenté comme un « média spécialisé dans l’actualité russo-africaine »), évoque le « bilan positif » des dernières interventions de la Russie en Afrique et rappelle que « la Russie a contribué à émanciper les peuples africains de la tutelle coloniale, notamment au Mali » (Sputnik France, 16 février 2022).
Les aspects les plus controversés de l’action de Wagner sont en revanche mis en sourdine dans le corpus: les mots ou expression « pillage », « extraction minière », « prédation » ou « exaction » (des pratiques du groupe Wagner largement documentées, comme on l’a vu) ne figurent pas dans cette classe lexicale(x). Le rôle de la Russie dans le domaine des sociétés militaires privées est régulièrement relativisé: « Le chef de la diplomatie russe avait [...] condamné la tendance européenne à s’inquiéter de l’arrivée de nouveaux acteurs étrangers sur le terrain sécuritaire malien et rappelé que l’activité des entreprises militaires privées n’était “pas du tout un phénomène russe” mais trouvait son origine dans les pays occidentaux », lit-on ainsi dans quatre articles de RT France entre décembre 2021 et février 2022. Les liens entre le groupe Wagner et l’État russe ne sont jamais non plus relatés ou documentés. De la même manière, la forme « instructeurs » (37 occurrences) est systématiquement énoncée telle quelle, hors citation, alors que la forme « mercenaire » (34 occurrences) apparaît soit dans les paroles rapportées de représentants occidentaux, soit dans des segments de texte où cette présence est réfutée ou relativisée: « Les responsables russes, qui confirment la présence de 1 135 instructeurs en République centrafricaine, réfutent cette confusion sciemment entretenue entre leurs militaires et les mercenaires de sociétés privées », lit-on ainsi dans cet article de Sputnik France, en introduction d’une interview d’Aleksandr Ivanov, figure du réseau Prigojine déjà mentionnée (« Trop “de rumeurs circulent autour du groupe Wagner, alors que cette société demeure fantomatique” », 10 décembre 2021).
En outre, dans la grande majorité des cas, les formes « privé », « société » et « wagner » sont placées à proximité d’autres termes qui, là aussi, mettent en doute la réalité de cette présence au Mali, comme en témoignent les termes « démenti » (35 occurrences), « rumeur » (26 occurrences), « confusion » (15 occurrences), « allégation » (14 occurrences), « prétendu » (9 occurrences), « sans fondement » (7 occurrences) ou « aucune preuve » (4 occurrences), tous présents dans cette classe lexicale. Nous ajoutons ici deux des dix segments les plus représentatifs de cette classe lexicale centrée sur la présence russe, tels que classés par IRaMuTeQ:
« Pour sa part, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a affirmé le 15 septembre que Moscou ne négociait aucune présence militaire au Mali, après que l’agence de presse Reuters avait relayé des informations quant à l’éventuelle conclusion d’un accord entre Bamako et la société privée russe Wagner » (« La France menace le Mali en cas d’accord avec des sociétés privées russes », Sputnik France, 29 septembre 2021).
« De son côté, le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian a, le 28 janvier, reproché à Bamako de “faire appel à une milice privée russe proche de Poutine qui se sert directement sur les ressources propres du Mali”, malgré un récent démenti du gouvernement malien concernant un déploiement de la société de sécurité privée Wagner. En décembre dernier, le ministère russe des Affaires étrangères avait pour sa part accusé les Occidentaux “d’hystérie” à ce sujet » (« “Imbroglio”, ”un pays qui nous humilie”: l’opposition au diapason sur la situation au Mali », RT France, 2 février 2022).
Cette dimension est aussi illustrée par le graphique n° 3 ci-dessous, qui correspond à une analyse de similitudes – une autre fonctionnalité intégrée à IRaMuTeQ(x) – des 150 premières formes de la classe 2 (la mieux représentée étant la forme « russe » avec 337 occurrences). Les deux communautés en haut à droite du graphique, en rouge et orange, sont celles qui correspondent à la « société de sécurité privée » Wagner: on y notera la proximité des formes « démenti », « preuve », « allégation » et « rumeur » avec les formes « société » et « wagner ».
Graphique n° 3
Analyse de similitudes des 150 premières formes de la classe 2 du deuxième sous-corpus consacrée à la présence russe au Mali (IRaMuTeQ/Gephi)

Un autre article publié le 18 février 2022 dans Sputnik France mérite d’être spécifiquement mentionné, tant il illustre le type de couverture développé par les médias russes internationaux pour couvrir l’action de Wagner en Afrique subsaharienne. Son titre: « Prigojine compare les rumeurs autour de Wagner à la légende de Robin des Bois ». Le papier présente Prigojine comme un simple « homme d’affaires russe » et est construit autour d’une série de ses propos rapportés sans aucune autre forme de contextualisation ou de contradictions: « Je voudrais encore une fois souligner que la société militaire privée Wagner comme phénomène n’existe pas », déclare ainsi le principal sponsor de Wagner, ajoutant que « si l’on revient au Mali, les Français ont pillé ce pays pendant plus de 150 ans. Avec l’avènement du nouveau gouvernement de libération [d’Assimi Goïta], les crimes commis au fil des ans ont été activement exposés [...]. Les relations [des Africains] avec la France ont été ruinées par les voleurs qui sont arrivés au pouvoir après Jacques Chirac ».
Nous terminons cette analyse textuelle avec les autres classes lexicales du deuxième sous-corpus (voir la figure n° 2). La classe 1 (27,7 % des segments classés) renvoie à des thèmes similaires à ceux de la classe 3 du premier sous-corpus, avec un accent supplémentaire mis sur la compétition des grandes puissances sur le continent africain. La classe 6 (15 % des segments classés) correspond aux classes 2 et 4 du premier sous-corpus sur les combats des forces de la coalition et les attaques essuyées par les forces françaises; et la classe 5 (15,6 %) prolonge les sujets de politique intérieure malienne observés précédemment, avec l’apparition de nombreux contenus liés aux sanctions économiques et diplomatiques adoptées début janvier par la CEDEAO contre Bamako.
La classe 4, très restreinte (1,9 % des segments) est issue d’une série de sept articles publiés en novembre 2021 par RT et Sputnik autour du cas de Sophie Pétronin. Cette humanitaire et ex-otage française, enlevée en 2016 à Gao et libérée de captivité en octobre 2020, avait choisi un an plus tard de revenir au Mali de son plein gré, suscitant une vague de critiques de la part de responsables politiques et militaires français. C’est cette dimension controversée que RT France et Sputnik France, qui affectionnent les sujets à forte valeur polémique – le mot ressort d’ailleurs dans la classe – touchant les actualités françaises(x), ont privilégiée dans la couverture de l’affaire Pétronin. « “Irresponsable”, “indécent”: le retour de Sophie Pétronin au Mali agace la droite et le gouvernement », titre ainsi RT France le 3 novembre 2021, reprenant ce faisant les termes du député européen proche du Rassemblement national (RN) Thierry Mariani, connu pour ses positions pro-Kremlin.
Enfin, la classe 3, qui couvre un quart de la surface du corpus, renvoie à la relation franco-malienne et à sa rapide dégradation depuis le coup d’État de juin 2022. Comme le suggèrent les formes les plus représentatives de la classe, cette dégradation est incarnée dans les déclarations du Premier ministre malien à la tribune de l’ONU en septembre 2021: Choguel Kokalla Maïga avait reproché aux autorités françaises leur « abandon en plein vol » (29 occurrences dans le sous-corpus) après l’annonce de la fin de Barkhane, justifiant au passage la nécessité pour le Mali de solliciter de nouveaux partenaires pour assurer sa sécurité. L’escalade verbale ayant suivi entre Paris et Bamako a été largement couverte par les médias russes. Comme le montre le tableau n° 2, réalisé en croisant les données des outils de monitoring des réseaux sociaux CrowdTangl et Buzzsumo, huit des dix articles du sous-corpus n° 2 les plus viraux sur Facebook sont liés à cette dégradation des relations entre le Mali et la France.
Tableau n° 2
Articles de RT France et Sputnik France publiés entre le 01/09/2021
et 28/02/2022 consacrés au Mali ayant généré le plus d’interactions sur Facebook (CrowdTangl/Buzzsumo)
| Titre | Date | Source | Nombre d’interac- tions sur Facebook |
| Mali: l’ambassadeur de France sommé par les autorités de quitter le territoire sous 72 heures | 31/01/2022 | RT France | 2 967 |
| Le Mali demande à la France de retirer « sans délai » ses soldats de Barkhane et Takuba | 18/02/2022 | RT France | 2 553 |
| Le Mali convoque l’ambassadeur de France et dénonce les « propos inamicaux » de Macron | 05/10/2021 | RT France | 2 052 |
| Le Mali accuse la France d’avoir violé son espace aérien | 12/01/2022 | RT France | 1 678 |
| Le Prmier ministre malien accuse la France d’entraîner des terroristes | 08/10/2021 | Sputnik France | 1 263 |
| « On n’a pas besoin de la France »: manifestation au Mali célébrant le départ des soldats français | 20/02/2022 | RT France | 1 261 |
| Le Mali revendique « le droit de coopérer avec n’importe que l’État » dans l’intérêt de son peuple | 08/10/2021 | RT France | 1 022 |
| Instructeurs russes: Wagner pour les Maliens: « ce qui compte, c’est la sécurité » | 12/02/2022 | Sputnik France | 980 |
| La France menace le Mali en cas d’accord avec des sociétés privées russes | 29/09/2021 | Sputnik France | 857 |
| La France paniquée par la perspective d’un contrat entre le Mali et une société privée russe | 16/09/2021 | RT France | 838 |
Comme l’illustre le cas du Mali, la couverture par les médias d’État russes internationaux des actualités africaines connaît une vivacité significative en matière de production de contenus, a fortiori dans les pays où la présence russe – et notamment celle du groupe Wagner – est en extension. Si leur traitement est, dans son ensemble, incontestablement moins débridé que celui de RIA FAN et des sources liées à la galaxie Prigojine, RT France et Sputnik France n’en développent pas moins une ligne éditoriale clairement compatible avec l’agenda officiel de la Russie sur le continent. Cette analyse textuelle pourrait en cela servir de base à une analyse plus poussée, dans l’hypothèse où ces deux médias, marginalisés en Occident, décident de renforcer leur compétitivité sur les différents marchés médiatiques d’Afrique subsaharienne.
Conclusion
Le dynamisme de Moscou vis-à-vis de Bamako est antérieur à la crise politique malienne ouverte en 2021. Il s’inscrit en outre dans une tendance régionale, fortement accentuée depuis 2014, de renforcement de la présence russe dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne. Jusqu’au coup d’État de mai 2021, cet activisme reposait avant tout sur l’approfondissement de la coopération de défense entre les deux pays, à commencer par la signature de nouveaux contrats d’armement. Selon un mode opératoire déjà observé dans les autres pays africains de déploiement du groupe Wagner, c’est à la faveur d’une crise politique majeure et d’un climat d’instabilité sécuritaire accru que la galaxie Prigojine, dont nous avons montré le rôle crucial dans l’expansion de la Russie au Sahel, a placé ses pions au Mali fin 2021. Cette nouvelle présence russe évolue aussi en parallèle d’une « réarticulation » de la force française Barkhane hors du sol malien.
Huit mois après l’arrivée des paramilitaires russes, leurs activités consistent essentiellement à former une partie des forces armées maliennes, participer à des opérations armées menées par ces dernières et, avec un succès à ce stade moins évident qu’en République centrafricaine, à noyauter les cercles décisionnels pour obtenir des dividendes politiques (concurrence russe au « néocolonialisme » occidental, soutien à la Russie sur la scène internationale) et matériels (accès aux ressources). En revanche, le rôle de garde prétorienne endossé par Wagner dans d’autres pays, notamment en RCA, n’est pas reproduit dans des proportions similaires à Bamako pour protéger les élites gouvernementales. Si ces acteurs « adhocratiques » et les entrepreneurs qui les soutiennent affichent leur caractère privé et possèdent un agenda propre, force est de constater que leurs actions au Mali servent aussi régulièrement, voire le plus souvent, la politique de réengagement de l’État russe en Afrique subsaharienne. Parallèlement à cette présence non étatique et à l’accompagnement du déploiement de Wagner par un écosystème informationnel composite, Moscou a du reste récemment développé ses canaux officiels de coopération avec le Mali. Comme avec de nombreux autres pays de la région, cette coopération interétatique est notable dans le domaine militaro-technique, mais reste limitée pour ce qui concerne le secteur économique et commercial. Elle demeure en tout cas très en deçà des attentes suscitées lors du premier sommet Russie-Afrique de Sotchi. C’est donc sur cette dimension bicéphale mais complémentaire, qui autorise un usage opportuniste du principe de démenti plausible et semble s’accommoder des potentielles contradictions sémantiques ou d’agenda entre ses acteurs, que repose la présence contemporaine de la Russie au Mali.
La Russie jouit aujourd’hui d’une image majoritairement positive au Mali. Un sondage réalisé dans le monde entier par la société Gallup entre avril 2021 et janvier 2022 suggérait que le Mali était le pays où le taux d’approbation des dirigeants russes était le plus fort au monde (84 %), devant le Kirghizstan (76 %) et la Mongolie (73 %)(x). Les entités de la galaxie Prigojine comme les médias d’État russes internationaux œuvrent activement à cette entreprise de légitimation de la présence russe et de dénigrement de ses adversaires. Ces acteurs recourent à une palette de pratiques informationnelles incluant la diplomatie publique, la propagande, la désinformation et les opérations clandestines. Ils parviennent à interagir avec un certain succès avec des écosystèmes endogènes composés d’acteurs et de relais locaux aux intérêts politiques, idéologiques ou stratégiques convergents(x). RT et Sputnik cherchent également un nouvel élan au Mali – comme dans la plupart des pays d’Afrique francophone – après la suspension de leur diffusion au sein de l’Union européenne, consécutive à l’invasion de l’Ukraine.
La dernière enquête du rapport Mali-Mètre de la Friedrich Erbert Stiftung, réalisée du 13 mars au 4 avril 2022 dans le district de Bamako et l’ensemble des capitales régionales du Mali(x), semble confirmer l’ancrage de la Russie au Mali et le recul de la présence française, sur fond de retrait de ses forces armées(x). Alors que 92 % des sondés disent faire confiance à la Russie pour restaurer l’intégrité territoriale du pays, 73 % se déclarent insatisfaits de l’opération Barkhane (ils étaient déjà 79 % en 2019) et 83 % estiment que le retrait français aura des conséquences positives sur l’environnement sécuritaire. Plus significatif encore, deux tiers des sondés du Mali-Mètres considèrent que les forces russes présentes au Mali sont des « instructeurs », le terme utilisé par les médias russes internationaux, la galaxie Prigojine et les autorités maliennes, quand seulement 10 % les qualifient de « mercenaires ». S’ils ne mettent pas précisément en évidence les mécanismes causaux directs des opérations d’influence russes au Mali, ces chiffres témoignent d’une véritable perméabilité des opinions publiques aux récits stratégiques diffusés par la Russie en Afrique subsaharienne.
Cette pénétration russe au Mali suscite de nombreuses réactions à l’international, à commencer par la France. Si les armées françaises se désengagent du terrain « physique » malien, elles semblent n’avoir aucunement l’intention, en concertation avec d’autres institutions françaises (Quai d’Orsay, Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale)(x), de laisser le champ libre aux acteurs russes dans l’espace informationnel africain. En dépit de méthodes divergentes et asymétriques, la lutte informationnelle que se livrent Paris et Moscou au Sahel est en somme en train de s’ajouter à la liste des conflits qui traversent la région.
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