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Fabulae Mundi 7 : Lire les émotions comme éléments architextuels des « effets de monde ». Le cas bosnien, 30 ans après les accords de Dayton.

Lundi 13 avril 2026

Lire les émotions comme éléments architextuels des « effets de monde ». Le cas bosnien, 30 ans après les accords de Dayton.

Date : 13 avril 2026, 10h-12h. 

Lieu : École militaire, bâtiment 13, salle Saint-Exupéry. 

INSCRIPTIONS

Résumé :

Trente ans après les Accords de Dayton, la Bosnie-Herzégovine apparaît comme un espace paradoxal : pacifié sans être stabilisé, institutionnellement consolidé sans être symboliquement intégré, internationalement reconnu sans être narrativement unifié. L’hypothèse de cette intervention est que ce paradoxe ne peut être pleinement compris si l’on considère les émotions comme de simples conséquences psychologiques du conflit. Il faut au contraire les lire comme des éléments architextuels structurant les « effets de monde » : c’est-à-dire comme des matrices formelles qui conditionnent la manière dont un monde commun apparaît, se maintient ou se défait.

Cette lecture s’appuie sur un triple cadre théorique. Premièrement, l’histoire des émotions, notamment à partir des travaux de William Reddy, permet de concevoir les émotions comme prises dans des « régimes émotionnels », c’est-à-dire des systèmes normatifs qui définissent les affects légitimes et leurs modes d’expression. Deuxièmement, la notion d’architexte héritée de Gérard Genette est déplacée du champ strictement générique vers une acception élargie : l’architexte comme principe d’organisation implicite d’un ensemble discursif et institutionnel. Troisièmement, la théorie du « partage du sensible » de Jacques Rancière permet de penser l’articulation entre sensibilité, visibilité et distribution du politique.

En définitive, lire les émotions comme éléments architextuels permet de reformuler le diagnostic : la Bosnie n’est pas un « conflit gelé » ; elle est un monde affectivement architecturé pour demeurer en équilibre instable. La paix ne peut alors être pensée seulement comme cessation des hostilités ou comme ajustement constitutionnel, mais comme reconfiguration du partage du sensible — c’est-à-dire comme transformation des conditions mêmes selon lesquelles un monde apparaît comme commun.

 

Éléments bio-bibliographiques :

Guillaume Oriol est professeur en classes préparatoires aux grandes écoles. Chercheur associé au Laboratoire pluridisciplinaire de recherches sur l'imaginaire (Université Bordeaux Montaigne) et à l’École pratique des Hautes études, ses travaux et son approche sémiotique des émotions ont permis de définir et de renouveler le champ de l'affect dans la rhétorique et la médiévistique. Il est l'auteur d'une trentaine d'articles en revues à comité de lecture et d'ouvrages collectifs, notamment Insensibilité et le Dictionnaire Arts et émotions sous la direction d'Alexandre Gefen et La parole empêchée, sous la direction de Peter Kuon et Danièle James-Raoul.

 

Bibliographie sélective :

Reddy, William, The Navigation of Feeling, Cambridge, Cambridge University Press, 2001.

Rosenwein, Barbara H., Emotional Communities in the Early Middle Ages, Ithaca, Cornell University Press, 2006. 

Ahmed, Sara, The Cultural Politics of Emotion, New-York, Routledge, 2004.

Genette, Gérard, Introduction à l’architexte, Paris, Seuil, 1979.

Ricœur, Paul, Temps et récit, Paris, Seuil, 1983–1985.

Rancière, Jacques, Le Partage du sensible, Paris, La Fabrique, 2000.

Blumenberg, Hans, Arbeit am Mythos, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1979.

 

Bougarel, Xavier, Bosnie : anatomie d’un conflit, Paris, La Découverte, 1996.

Bieber, Florian, Post-War Bosnia: Ethnicity, Inequality and Public Sector Governance, New-York, Palgrave Macmillian, 2006.

Bose, Sumantra, Bosnia after Dayton, London, Hurst, 2002.

Gordy, Eric, Guilt, Responsibility, and Denial: the past at stake in post-Milošević Serbia, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2013.

Campbell, David, National Deconstruction, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1998.

 

Bleiker, Roland et Hutchison, Emma. "Fear No More: Emotions and World Politics", Review of International Studies, vol. 34, n° S1, 2008.

Mercer, Jonathan. "Emotional Beliefs", International Organization, vol. 64, n° 1, 2010, p. 1-31.

Ross, Andrew A.G. "Coming in from the Cold: Constructivism and Emotions", European Journal of International Relations, vol. 12, n° 2, 2006, p. 197-222

Lebow, Richard Ned. A Cultural Theory of International Relations, Cambridge, Cambridge University Press, 2008.

Koschut, Simon et Ross, Andrew A.G. (dir.). The Oxford Handbook of Emotions in International Relations, Oxford, Oxford University Press, 2024.

Van Rythoven, Eric et Sucharov, Mira (dir.). Methodology and Emotion in International Relations: Parsing the Passions, Abingdon, Routledge, 2020.

Hutchison, Emma et Bleiker, Roland. "Theorizing Emotions in World Politics", International Theory, vol. 6, n° 3, 2014, p. 491-514.

Homolar, Alexandra et Löfflmann, Georg. "Populism and the Affective Politics of Humiliation Narratives", Global Studies Quarterly, vol. 1, n° 1, 2021.