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Note de recherche 105 - 09/2020

Les récits médiatiques du terrorisme au féminin. Le cas du « commando de Notre-Dame »

Camille Boutron | 35 min de lecture
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Cette note de recherche propose des pistes de réflexion sur les différents ressorts discursifs mobilisés par les récits médiatiques de la participation des femmes au terrorisme islamique. À partir des tentatives d’attentat menées par un groupe de femmes à Paris et Boussy-Saint-Antoine en septembre 2016, elle identifie quatre catégories de récits. La première souligne le caractère monstrueux et pathologique de l’engagement des femmes dans les organisations djihadistes. La deuxième l’interprète comme étant motivé par l’affect et le sentiment amoureux. La troisième considère que les organisations djihadistes ont représenté une roue de secours pour des femmes en perte de repères, animées de pensées suicidaires. La quatrième enfin insiste sur la dimension instrumentale de cet engagement féminin dans une entreprise terroriste. Ces quatre catégories de récits ont pour point commun de mettre en avant la dimension irrationnelle et pathologique de l’engagement des femmes dans les organisations djihadistes. Elles font par ailleurs écho à des « récits types » plus généralement élaborés sur la violence politique des femmes dans le monde occidental.

Introduction

De la mise en récit de l’implication des femmes dans les organisations terroristes

L’engagement des femmes au sein d’organisations dites « djihadistes » a acquis une visibilité croissante ces dernières années. Longtemps considérées comme inoffensives et réduites au rôle d’épouses de combattants, les femmes sont en effet peu à peu apparues comme des actrices à part entière de la violence terroriste. L’attention portée à Hayat Boumeddiene, l’une des 14 accusés jugés lors du procès des responsables présumés des attentats de janvier 2015 qui se tient en ce mois de septembre 2020, témoigne de cette évolution(x).

L’attentat manqué à la bonbonne de gaz dans le quartier de Notre-Dame à Paris et l’attaque au couteau à Boussy-Saint-Antoine en septembre 2016 ont provoqué la fin de la relative bienveillance de l’administration judiciaire envers les femmes impliquées dans les filières terroristes, et suscité l’émergence de nouveaux récits sur le djihadisme au féminin, en rupture avec les narrations antérieures. Avant 2016, la radicalisation des femmes était majoritairement abordée comme le résultat d’un embrigadement opéré via Internet et visant avant tout des adolescentes en perte de repères, convaincues de s’engager dans une action humanitaire ou dans une histoire romantique. Les femmes apparaissaient comme les proies faciles d’une manipulation méthodique exercée au travers des réseaux sociaux, se rendant compte trop tard de leur erreur(x).

Or, la couverture médiatique des événements de 2016 marque une rupture notable avec ce type de représentation. Les femmes impliquées dans les filières djihadistes sont désormais présentées comme des figures extrêmes de la radicalisation islamiste. Elles cessent d’être considérées comme des victimes passives du fanatisme religieux pour apparaître comme de véritables menaces envers l’ordre et la sécurité publics. L’usage récurrent des termes de « commando féminin(x) », montre en effet que les femmes sont devenues de véritables actrices du terrorisme. Présentées comme une « cellule de fanatiques(x) », les quatre femmes arrêtées les jours suivant les deux tentatives d’attentat de septembre 2016 seraient la preuve de l’intention de l’État islamique (EI) de « faire des femmes des combattantes(x) ».

L’objectif de cette note de recherche est d’analyser les différents types de récits médiatiques produits sur l’engagement des femmes dans le djihad islamique armé. L’enjeu ici n’est pas d’interroger les divers facteurs conduisant les femmes à intégrer une organisation terroriste, ni de comprendre le rôle qu’elles y tiennent, mais de s’intéresser aux discours élaborés par la presse autour du phénomène. Il s’agit d’interroger la façon dont ces femmes sont perçues en tant que problème public et source de menace pour la société et de montrer que le passage à l’acte violent, lorsqu’il est opéré par une femme, ne produit pas le même type de discours que lorsqu’il est effectué par un homme. Alors que le phénomène terroriste est perçu au travers d’un prisme masculin-neutre, les récits sur les femmes terroristes dépeignent le plus souvent leur passage à l’acte comme étant essentiellement motivé par leurs émotions, leur folie ou encore leur sexualité déviante, s’opposant en cela à la rationalité masculine(x).

Notre étude est centrée sur les personnages d’Inès Madani, Ornella Gilligmann et Sarah Hervouët, trois des six femmes impliquées dans les tentatives d’attentat des 4 et 8 septembre 2016. Elle s’appuie sur un corpus constitué d’une quarantaine d’articles de presse généraliste publiés en ligne et issus de revues et journaux français, ainsi que d’une centaine d’articles disponibles à partir de la base de données Europress permettant d’accéder aux grands titres nationaux et régionaux. La plupart des articles étudiés ont été publiés à l’automne 2016, date à laquelle se sont déroulés les événements, et à l’automne 2019, au moment du procès des responsables présumées.

Après avoir brièvement récapitulé les faits associés à l’attentat manqué de Notre-Dame, nous mettrons en évidence les différentes catégories narratives mobilisées par les auteurs des différents articles de presse constituant notre corpus. Elles correspondent à un ensemble de procédés discursifs permettant de décrire la violence politique des femmes comme un phénomène irrationnel et contre-nature. Si les femmes dites « radicalisées » apparaissent désormais comme des menaces à part entière pour l’ordre public, elles continuent néanmoins d’être considérées comme des personnages secondaires de la violence politique.

De l’attentat raté à Notre-Dame au procès dit « des bonbonnes » : brève reconstitution des faits

Dans la nuit du dimanche 4 au lundi 5 septembre 2016, une voiture suspecte de marque Peugeot 607 est découverte rue de la Bûcherie à Paris, non loin de la cathédrale Notre-Dame. Le véhicule, dont les plaques d’immatriculation ont été enlevées, contient cinq bouteilles de gaz et trois bidons de gasoil. Si aucun dispositif de mise à feu n’est clairement identifié, un torchon brûlé retrouvé sur place suggère la volonté d’incendier la voiture pour qu’elle explose. L’enquête menée à la suite de cette découverte permet aux autorités d’identifier rapidement les responsables présumés : la voiture appartient en effet à un certain Patrick Madani, dont la fille de 19 ans, Inès, est déjà connue des services de police en raison de son activisme au sein des réseaux sociaux djihadistes(x). Une empreinte relevée sur la poignée et la ceinture passager du véhicule désigne en outre une autre femme, Ornella Gilligmann, 29 ans, elle aussi fichée « S »(x).

Si cette dernière est arrêtée le lendemain des faits après avoir été interceptée sur l’autoroute A7 alors qu’elle tentait de fuir en compagnie de son mari, Inès Madani parvient quant à elle à se refugier à Boussy-Saint-Antoine chez une complice, une femme de 39 ans nommée Amel Sakaou, dont la radicalisation était jusque-là passée inaperçue. Les deux femmes sont rejointes par Sarah Hervouët, 23 ans, qui a fait le voyage depuis le sud de la France pour les retrouver. Elle aussi est connue des services en raison de ses échanges fréquents avec des djihadistes notables comme Larossi Abballa, le tueur du couple de policiers de Magnanville(x). Il semblerait notamment que les trois femmes aient été mises en relation par le même homme, un certain Rachid Kassim(x), un djihadiste français ayant gagné la zone irako-syrienne et connu pour avoir incité des personnes radicalisées à passer à l’action sur le territoire français via son compte sur la messagerie chiffrée Telegram(x).

Le 8 septembre 2016 Inès Madani, Sarah Hervouët et Amel Sakaou sont réunies dans l’appartement de cette dernière, apparemment déterminées à mener un attentat. Elles auraient envisagé d’attaquer la gare de Boussy-Saint-Antoine avant de se raviser pour finalement privilégier une attaque aléatoire de passants au couteau(x). Ce qu’elles ne savent pas c’est que la carte SIM d’Inès Madani a guidé les enquêteurs de la DGSI jusqu’au domicile d’Amel Sakaou, où ils ont installé un dispositif de surveillance afin de procéder à l’arrestation des trois femmes(x). Cela ne les empêche pas de se laisser surprendre par l’attaque soudaine de Sarah Hervouët qui, à peine sortie de l’immeuble, cible l’un d’entre eux stationné sur le parking de la résidence, le blessant gravement à l’épaule(x). Il réussit cependant rapidement à la maîtriser, tandis qu’Amel Sakaou est interceptée par ses collègues. Inès Madani quant à elle résiste violemment à son arrestation et recevra un coup de feu défensif dans les jambes(x).

Au total, cinq femmes sont mises en examen et écrouées à la suite de la tentative d’attentat de Notre-Dame : aux quatre directement impliquées dans les événements s’ajoute en effet Samia Chalel, 26 ans, soupçonnée d’avoir servi d’intermédiaire entre Rachid Kassim et Inès Madani(x). Elles sont jugées en octobre 2019 par la cour d’assises de Paris au cours d’un procès de trois semaines à l’issue duquel elles écopent de lourdes peines de prison(x). C’est Inès Madani, considérée comme étant la principale leader du groupe, qui est la plus sévèrement jugée – elle est la seule à être condamnée à trente ans de prison –, et ce après qu’elle a été condamnée une première fois six mois plus tôt pour prosélytisme. Ornella Gilligmann, Amel Sakaou et Sarah Hervouët sont quant à elles condamnées à vingt-cinq ans pour la première et vingt ans pour les deux autres, tandis que Samia Chalel écope de cinq années de prison dont une avec sursis.

Le procès dit « des bonbonnes » a entériné le rôle actif que pouvaient jouer les femmes dans les organisations et réseaux djihadistes français. Cette prise de conscience nouvelle s’est traduite par une véritable évolution de la politique pénale à leur égard(x). Entre 2016 et 2019, près de quarante femmes ont été jugées pour terrorisme, tandis que celles ayant rejoint un groupe terroriste en Syrie ou en Irak font depuis 2017 l’objet d’une judiciarisation systématique(x). Alors que les femmes représentaient près du tiers des ressortissants français présents en Syrie en 2017(x), près d’un quart des personnes poursuivies pour terrorisme cette même année était de sexe féminin(x).

Les récits médiatiques du terrorisme au féminin : entre rapports de séduction, vulnérabilité psychique et soumission aveugle

Environ 150 articles ont été recensés dans le cadre de la préparation de cette note. La plupart d’entre eux ont été publiés au moment des faits en septembre 2016 et lors du procès tenu trois ans plus tard. Entre ces deux périodes, le « commando de Notre-Dame » n’a en réalité guère retenu l’attention(x). Environ la moitié du corpus repose sur des articles publiés par l’AFP et repris par divers titres nationaux et régionaux. D’autres titres comme Le Monde, Libération ou Le Figaro ont publié des articles de fond rédigés par des journalistes spécialisés ayant suivi l’affaire dans la durée et assisté au procès.

Le corpus d’articles étudié permet d’identifier quatre lignes discursives caractérisant les récits produits :

  • La première souligne la dangerosité des femmes djihadistes, présentées comme des manipulatrices perverses, voire des séductrices. Cela concerne surtout Inès Madani, que l’on soupçonne d’avoir été l’instigatrice du projet de l’attentat de Notre-Dame et à qui l’on attribue de nombreuses conquêtes virtuelles alors qu’elle se faisait passer pour un homme.
  • La deuxième catégorie de récits interprète l’engagement des femmes dans le djihad comme étant motivé par les relations sentimentales qu’elles entretiennent en ligne avec des djihadistes. Elles apparaissent comme des femmes facilement influençables et émotives.
  • Un troisième type de narration met en avant le caractère chaotique du parcours de vie de ces femmes, décrites en manque de repères et qui auraient trouvé dans leur allégeance à l’EI un cadre rassurant.
  • Enfin, le quatrième insiste sur l’aspect instrumental d’une violence féminine manipulée par les cadres de l’EI.

Le premier type de discours concerne au premier chef Inès Madani, qui a retenu le plus l’attention des médias, en raison de son rôle présumé de dirigeante du groupe, mais aussi de l’influence qu’elle semble avoir exercée sur les réseaux sociaux en faveur du djihad armé. Les mois précédant l’attentat, elle s’adonne ainsi activement au prosélytisme en ligne pour le compte de l’EI en se faisant passer pour un homme sous divers pseudonymes. C’est de cette façon qu’elle serait entrée en contact avec Ornella Gilligmann. Convaincue d’avoir affaire à un djihadiste nommé Abou Omar, cette dernière se serait laissé séduire au point de se séparer de son mari et d’épouser Inès/Abou Omar par téléphone(x). Pas moins de 4 000 messages auraient ainsi été échangés entre les deux femmes dans la période du 2 au 28 août 2016, avant qu’elles ne se rencontrent physiquement le 31 août. Ornella Gilligmann croit alors voir la sœur de cet amant virtuel dont elle est « tombée éperdument amoureuse(x) » sans se douter – selon ses dires – de la manipulation dont elle fait l’objet. Lors de son procès, ses avocats insisteront sur le fait qu’elle a agi « par amour(x) », assimilant ainsi son passage à l’acte à un « crime passionnel(x) » et non à une entreprise terroriste.

Elle n’est par ailleurs pas la seule à avoir entamé une liaison virtuelle avec Inès Madani pensant avoir affaire à un combattant djihadiste. Cela a aussi été le cas de Samia Chalel qui, pendant plusieurs mois, échange avec un certain Abou Junayid sans se douter que derrière ce pseudo se cache en réalité une autre femme(x). Dans un tel scénario, Inès Madani apparaît comme une dangereuse manipulatrice n’hésitant pas à se faire passer pour un homme afin d’obtenir de ses complices leur collaboration mais aussi leurs faveurs sexuelles. Le contenu érotique, « pour ne pas dire pornographique(x) », des échanges entre Inès Madani/Abou Omar et Ornella Gilligmann a ainsi été évoqué à plusieurs reprises au cours du procès, Madani s’exhibant comme un véritable bourreau des cœurs enchaînant les conquêtes virtuelles(x). Présentée comme le « cerveau de l’opération, radicalisée et manipulatrice(x) », elle incarne une menace non seulement pour la sécurité publique mais aussi une atteinte à l’ordre moral, ce qui la rend d’autant plus dangereuse aux yeux de l’opinion.

Face à elle, Ornella Gilligmann apparaît volontiers comme une femme sous emprise, dont l’allégeance à l’EI a été encouragée par sa liaison avec Inès Madani/Abou Omar. Elle n’aurait ainsi pas hésité à abandonner son mari et ses enfants afin de s’engager dans ce qu’elle croit être une grande histoire d’amour avec un « envoûtant messager qu’elle n’a pourtant jamais vu(x) ». La façon dont son cas est présenté s’inscrit dans le deuxième type de narration identifié où les affects apparaissent comme les moteurs de l’engagement terroriste. Son adhésion à l’idéologie de l’EI n’est pourtant pas chose nouvelle : elle avait en effet tenté d’émigrer en Syrie avec ses trois enfants en 2014 pour finalement revenir en France après avoir passé dix jours en Turquie sans aller au bout de son projet. Elle était depuis fichée « S », et faisait l’objet d’une interdiction de sortie du territoire. C’est cependant sur sa relation ambiguë avec Madani que la presse préfère se concentrer. Ornella Gilligmann est décrite avant tout comme « une mère de famille(x) » ayant été victime d’une savante manipulation orchestrée par une femme de « dix ans sa cadette(x) ». La différence d’âge entre les deux femmes est fréquemment mentionnée, soulignant l’immaturité supposée d’Ornella Gilligmann. Les articles publiés la concernant évoquent une femme « manipulée par sa jeune complice(x) » qui aurait tenté de « l’embrigader dans son funeste projet(x) ». Les représentations élaborées autour d’Inès Madani et d’Ornella Gilligmann fonctionnent ainsi en parfaite symétrie : à la dangerosité de la première répond la crédulité de la seconde. Par ailleurs, si Inès Madani est bien volontiers présentée comme une personne « redoutablement intelligente(x) », Ornella Gilligmann apparaît au contraire comme une femme fragile et facilement influençable, ayant été « dupée par sa complice(x) ».

Elle n’est pas la seule dont la participation au projet d’attentat est interprétée comme étant motivée par des raisons sentimentales. C’est aussi le cas de Sarah Hervouët, la « petite fiancée des djihadistes(x) », dont les multiples liaisons (virtuelles, toujours) avec des djihadistes notables ont été soulignées à maintes reprises. Sarah Hervouët aurait ainsi prévu de se marier avec Larossi Abballa, le tueur du couple de policiers à Magnanville en juin 2016, puis avec Adel Kermiche, l’un des assassins du prêtre de Saint-Étienne-du-Rouvray, avant de finalement se fiancer avec Mohamed Lamine Aberouz, qui sera lui aussi jugé lors du procès des « bonbonnes » pour non-dénonciation de crime terroriste. Sarah Hervouët aurait rêvé « d’un mari dans une maison remplie d’enfants(x) » et aurait trouvé dans l’EI une façon de « sublimer ses tendances suicidaires(x) ».

L’organisation terroriste représenterait en effet un cadre permettant à ces femmes de combler leur mal-être émotionnel et affectif. Inès Madani est décrite comme une jeune femme dont « la fascination pour le djihad fait écho à celle pour la mort(x) » et dont le désir de mort aurait représenté le principal moteur dans son passage à l’acte(x). La troisième ligne discursive identifiée dans le discours journalistique consiste ainsi à présenter les femmes djihadistes comme des personnes instables, peu intégrées à la société, et faisant preuve d’une grande fragilité psychologique. C’est notamment le cas de Sarah Hervouët, dont « l’enfance et l’adolescence auraient été rythmées par des problèmes identitaires, entre un père biologique qui a fait de brèves apparitions dans sa vie et un père adoptif qu’elle aurait souhaité plus présent(x) ». L’EI aurait ainsi représenté une réponse à une « quête identitaire jalonnée de souffrance(x) », « une identité refuge et […] une issue à son mal-être(x) ». Même chose pour Ornella Gilligmann, dont la jeunesse aurait été marquée par « la délinquance et le cannabis(x) » et un père « violent et alcoolique(x) ». Même Inès Madani, pourtant considérée comme la leader du groupe et la principale instigatrice des projets d’attentat, est présentée comme une adolescente perturbée, déscolarisée et « mal dans sa peau à cause de son surpoids(x) ».

Mais tandis que l’errance identitaire de Sarah Hervouët et d’Ornella Gilligmann est associée à l’absence de père(x), Inès Madani est décrite comme une « post-ado paumée » trouvant dans son avatar masculin et la multiplication de ses conquêtes en ligne une échappatoire au quotidien(x). L’EI aurait permis de combler le vide laissé par des pères absents et offert un cadre à des femmes en perte de repères ou en recherche d’une meilleure image d’elles-mêmes.

Le quatrième type de récit consiste à interpréter le passage à l’acte des femmes djihadistes comme étant en réalité le fruit d’une savante orchestration depuis la Syrie. Rachid Kassim est régulièrement évoqué comme ayant poussé plusieurs sympathisants de l’EI à commettre des attentats sur le sol français. Il est notamment soupçonné d’être derrière les assassinats du couple de policiers à Magnanville et du prêtre à Saint-Étienne-du-Rouvray au cours de l’été 2016. Or l’enquête conduite autour des quatre femmes arrêtées à la suite de l’attentat raté de Notre-Dame a révélé que plusieurs d’entre elles étaient en contact régulier avec lui : c’est notamment en suivant ses ordres que Sarah Hervouët se rendra au domicile d’Amel Sakaou après qu’il a incité celle-ci, sans succès, à mener une attaque à Cogolin où elle réside(x). Les paroles du procureur de Paris François Molins, qui évoque un « commando téléguidé depuis la Syrie » sont largement relayées par les médias et donnent en effet l’impression de femmes agissant sur ordre(x). Le projet d’attentat n’apparaît plus dès lors comme une action spontanée, et manquant du reste de préparation, mais comme une preuve de la capacité de l’EI à convaincre ses membres de perpétrer des attaques sur le territoire national. En ce sens, les femmes impliquées révèlent une nouvelle dimension de la dangerosité de l’organisation terroriste : elles sont en effet d’autant plus dangereuses qu’elles agissent sous les ordres de djihadistes bien implantés dans la nébuleuse terroriste.

Ces quatre types de récits ont pour point commun de s’intéresser avant tout aux motivations personnelles des femmes djihadistes, et de ne pas prendre en compte l’engagement et l’activisme politiques ou religieux de celles-ci. Leur adhésion à l’idéologie professée par l’EI est en effet interprétée avant tout comme l’illustration d’un mal-être, d’un dysfonctionnement psychique ou d’une faiblesse de caractère. En ce sens, le « commando de Notre-Dame », même s’il a mis sur le devant de la scène l’implication des femmes dans la menace terroriste, n’a en réalité que peu modifié les représentations dominantes sur l’engagement des femmes au nom du djihadisme.

Le traitement médiatique des femmes djihadistes ou le récit d’une féminité en faillite

L’attentat raté de Notre-Dame a marqué une véritable rupture dans les pratiques de judiciarisation des femmes impliquées dans les filières djihadistes, mais aussi une évolution dans les discours produits autour de cet engagement, particulièrement dans le champ médiatique. Il ne s’agit ainsi plus de parler d’adolescentes parties en Syrie croyant s’engager dans une action humanitaire, mais de véritables terroristes susceptibles d’agir sur le territoire national. Bien que mal préparé et souffrant d’un manque de coordination certain, le projet d’attentat à Paris, ainsi que l’attaque au couteau à Boussy-Saint-Antoine, ont bien établi la preuve que les femmes, tout autant que les hommes, pouvaient adhérer à l’idéologie extrême de l’EI et se montrer déterminées à passer à l’acte. On constate malgré tout un hiatus entre les interprétations avancées par la plupart de la production médiatique s’intéressant au premier chef aux motivations personnelles et au registre intime de la vie de ces femmes, et la réalité de leur passage à l’acte laissant pourtant supposer la dimension militante de leur implication. En ce sens, si l’on observe l’émergence de nouveaux types de récits dans lesquels la dangerosité des femmes djihadistes n’est plus sous-estimée mais au contraire hautement soulignée, cela ne signifie pas pour autant qu’elles soient considérées comme de véritables actrices du terrorisme. La violence perpétrée par Inès Madani et ses complices est représentée comme l’expression pathologique d’une inadaptation sociale instrumentalisée par l’EI.

En ce sens, les quatre catégories discursives que nous avons repérées font écho aux trois idéaux-types identifiés par Caron Gentry et Laura Sjoberg dans leur analyse des représentations portant sur la violence des femmes sur la scène politique internationale(x). À partir d’un corpus constitué d’articles de presse anglophone (principalement américaine) et d’archives judiciaires, mais aussi en s’appuyant sur plusieurs récits mythologiques, ces chercheuses ont identifié trois grandes catégories narratives dans lesquelles les femmes violentes étaient présentées tour à tour comme des « mères », des « monstres » ou des « putains ». Ainsi, alors que les « mères » passent à l’acte avant tout par désir de vengeance afin de rétablir l’honneur familial(x), les « monstres » voient leur féminité remise en question, généralement parce qu’elles ont basculé dans la folie, ou parce qu’elles manquent totalement d’empathie(x). Quant aux « putains », elles sont présentées comme des femmes à la sexualité déviante, soit en faisant preuve d’un grand appétit sexuel, soit en étant considérées comme frustrées sexuellement(x). Ces trois idéaux-types ont en commun de présenter la violence des femmes comme irrationnelle et relevant d’une déviance pathologique, en opposition avec les représentations traditionnelles de la féminité comme « naturellement » pacificatrice.

On repère des schémas similaires dans les différents récits élaborés autour de l’attentat raté de Notre-Dame et des femmes djihadistes. La rhétorique de la « putain », plus particulièrement, se retrouve dans les trois parcours étudiés. Inès Madani est une « putain » parce qu’elle enchaîne les conquêtes sur Internet avec lesquelles elle « parle crûment de sexe(x) ». Ornella Gilligmann n’a pas hésité à abandonner son mari (et ses enfants) pour suivre son amant. Quant à Sarah Hervouët, elle a été « fiancée » à de nombreuses reprises avec des djihadistes décédés avant que leur union puisse être officialisée. Ces récits laissent entendre que les femmes ressentiraient une attirance sexuelle pathologique pour les djihadistes (Gilligmann, Hervouët), et sauraient en tirer profit afin d’assouvir leurs fantasmes dépravés (Madani). Alors qu’une idée couramment admise est que les femmes islamiques se trouveraient dans l’incapacité de plaire aux hommes(x), la question sexuelle apparaît comme un élément clé des représentations élaborées autour des femmes djihadistes. La violence des femmes djihadistes se présenterait comme le corollaire de leurs pulsions sexuelles. Une telle vision permet d’interpréter leur engagement dans une organisation terroriste comme l’expression d’un dysfonctionnement psychique causé par une sexualité déviante.

Cette référence régulière au sexe et à la sexualité des « femmes terroristes » n’est pas chose nouvelle. Déjà dans les années 1970-80, les femmes engagées au sein des groupes armés d’extrême gauche faisaient l’objet de représentations érotisées associant perversion sexuelle et déviance sociale(x). Dans la recherche qu’elle a menée sur la médiatisation de l’engagement des femmes dans la Fraction Armée rouge en Allemagne et Action directe en France, Fanny Bugnon parle ainsi d’une « dépolitisation sexuée », en montrant comment les femmes ayant choisi de défendre une cause révolutionnaire par les armes voient leur engagement à la fois relativisé et stigmatisé par les différents relais de l’opinion publique(x). On retrouve cette même dynamique avec les femmes djihadistes, dont la radicalisation est généralement interprétée comme la conséquence d’une marginalisation sociale et non comme la manifestation de leur militantisme dans des organisations islamiques. L’absence du père, un physique désavantageux ou encore la faible qualification professionnelle sont présentés comme les causes d’un isolement social rendant ces femmes particulièrement vulnérables. Les réseaux sociaux vont dès lors leur permettre de tisser un ensemble de relations virtuelles et leur assurer un accès à une communauté au sein de laquelle elles se sentent intégrées et pensent pouvoir atteindre un certain accomplissement social(x).

Il n’y a guère de place dans ce type de récit pour penser la dimension militante de l’engagement dans l’islamisme radical armé qui reste interprété dans la plupart des cas comme une erreur de parcours. C’est pourtant après avoir participé à un congrès des organisations islamiques en France en 2014 qu’Ornella Gilligmann avait tenté de partir pour la Syrie(x). Si cela ne suffit pas à prouver un véritable engagement militant, cette participation laisse néanmoins penser à un intérêt pour l’islam largement antérieur à l’émergence de l’EI. Cet exemple sous-entend entre autres que les femmes djihadistes ne se cantonnent pas à entretenir des relations virtuelles avec leurs pairs et qu’elles ne basculent pas nécessairement du jour au lendemain dans le djihadisme armé, mais qu’elles peuvent plutôt s’engager dans un processus de radicalisation progressive combinant des facteurs idéologiques et personnels.

On le voit, si Inès Madani, Ornella Gilligmann et Sarah Hervouët font l’objet d’une grande visibilité médiatique au moment de leur arrestation puis de leur procès, cela ne remet pas pour autant en question les stéréotypes associés aux femmes impliquées dans les organisations djihadistes. Leur mise en avant sur la scène publique permet d’élaborer un récit de l’engagement des femmes dans la violence politique pour condamner sans équivoque le terrorisme. Le terme de « commando », qui revient à de très nombreuses reprises dans les articles relatant les événements est en lui-même représentatif de ce réinvestissement politique. En effet, il laisse entendre que les deux tentatives d’attentat ont été savamment planifiées par des femmes ayant suivi une préparation militaire et faisant preuve d’une réelle coordination. Or en réalité, l’attentat de Notre-Dame tout comme l’attaque au couteau à Boussy-Saint-Antoine ont fait preuve d’un haut degré d’improvisation, due en partie au fait que les femmes impliquées dans l’un ou l’autre de ces événements ne se connaissaient pas ou à peine avant de passer à l’action.

Bien qu’ils ne composent pas un ensemble homogène et qu’ils restent, à l’instar des autres catégories d’acteurs, marqués par des divisions d’ordre politique, structurel et institutionnel, les médias jouent un rôle central dans la production des représentations associées à la scène terroriste. Ils véhiculent un discours de condamnation morale des actions terroristes en même temps qu’ils agissent en tant que propagateurs de la fascination brutale qu’ils inspirent(x). Les récits médiatiques portant sur les femmes impliquées dans les projets d’attentat de septembre 2016 font preuve d’une certaine uniformité, et ce en dépit de leurs différentes lignes éditoriales. La prévalence de l’interprétation pathologique de la violence des femmes y domine très largement au détriment d’une analyse s’intéressant aux dimensions structurelles et politiques de la violence armée. En ce sens, les personnages d’Inès Madani, d’Ornella Gilligmann et de Sarah Hervouët, tels qu’ils sont restitués et mis en scène médiatiquement, confortent l’idée de l’erreur de parcours et d’une féminité réprouvée. Cette interprétation permet d’établir une double condamnation : celle de femmes transgressant l’ordre moral et sexuel et celle de l’EI enfreignant les règles implicites et conventionnelles organisant la scène terroriste où les femmes sont censées tenir le rôle de victimes et non de combattantes.

Les quatre grands types de récits identifiés ont pour point commun de présenter la violence des femmes djihadistes comme l’illustration d’une féminité en faillite. Dans une telle perspective, ce n’est pas tant l’acte de violence qui est considéré comme déviant mais bien le fait qu’il soit perpétré par une femme. Ainsi que le soulignent encore une fois Laura Sjoberg et Caron Gentry, les récits sur la violence des femmes dans le monde occidental ne nous informent pas tant sur les moteurs de leur passage à l’acte que sur ce à quoi les femmes normales sont censées ressembler(x). Ces récits reproduisent l’idée que la violence féminine est avant tout une violence hors cadre, indépendante des structures et institutions politiques. Or ainsi que le mentionnent Coline Cardi et Geneviève Pruvost, « chercher à exhumer, dénaturaliser, historiciser, politiser la violence des femmes, c’est pointer en creux, l’impensé qui sous-tend une grande partie des recherches qui ne déclinent la violence qu’au masculin en mentionnant, à la marge, la participation minoritaire des femmes et sans questionner la dimension genrée des catégories employées(x) ».

Conclusion

Pour une meilleure prise en compte du genre dans l’analyse de discours sur le phénomène terroriste

Les discours bâtis sur le phénomène terroriste sont intrinsèquement genrés. En analysant la façon dont les stéréotypes sur la violence des femmes sont mobilisés, il s’agit de mieux comprendre la façon dont le genre se construit et encadre les différents discours produits sur la violence politique. Les médias occidentaux ne sont évidemment pas les seuls à produire des récits sur les femmes djihadistes. Les organisations terroristes elles-mêmes se présentent comme des entrepreneures de discours. Ces discours peuvent soutenir des objectifs de recrutement, alors que l’EI, qui se targue d’être la première organisation djihadiste à avoir encouragé explicitement les femmes à rejoindre ses rangs dans le but de réaliser leur devoir religieux(x), a su adapter une propagande de recrutement destinée aux femmes(x). Aux récits médiatiques élaborés par la presse occidentale sur les femmes djihadistes s’oppose ainsi un contre-discours produit par les organisations terroristes elles-mêmes qui ont su se saisir des contradictions du monde occidental concernant l’égalité des sexes afin de se rendre attractives aux yeux des femmes. Les récits élaborés sur les femmes djihadistes font ainsi l’objet d’une mise en scène concurrentielle révélant les rapports de force entretenus par les différents acteurs de la scène terroriste.

L’attrait exercé par l’État islamique sur les femmes, en France notamment, reste un phénomène encore mal compris par les experts en terrorisme. Considéré par certains comme un « refus de modernité(x) », l’engagement féminin au sein de groupes armés terroristes vient briser le tabou posé par la violence féminine et peut à bien des égards se révéler contre-intuitif(x). Alors que beaucoup de ces femmes ont grandi dans des sociétés libérales revendiquant l’égalité des sexes, comment comprendre en effet leur choix d’adhérer à une organisation dont une partie de l’idéologie repose sur la supériorité masculine ? Les récits médiatiques élaborés autour de personnages comme Inès Madani, Ornella Gilligmann, Sarah Hervouët ou encore Hayat Boumeddiene illustrent cette difficulté à comprendre réellement les motivations poussant les femmes à épouser la cause djihadiste. Cet engagement remet en cause l’ordre social et politique dominant à partir duquel est pensé le phénomène terroriste, appelant ainsi à de nouvelles approches. Ces dernières cependant ne peuvent être concevables qu’au travers d’un renouvellement théorique et conceptuel permettant de considérer les femmes comme de véritables actrices de la violence.

L’autrice tient à remercier chaleureusement Anne Muxel pour ses relectures et conseils avisés, ainsi qu’Alice Ziegler pour sa contribution à la collecte des données.