La diplomatie des « loups guerriers » ou la nouvelle politique de légitimation du Parti communiste chinois
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Depuis quelques années et a fortiori depuis le début de la crise sanitaire, certains diplomates chinois, communément appelés « loups guerriers » par les médias occidentaux, ont adopté un ton belliqueux dans les médias et sur les réseaux sociaux. Alors que cette nouvelle pratique, très décriée au sein des opinions publiques occidentales et asiatiques, conforte la perception de la Chine comme une menace, cette note s’interroge sur les motivations qui poussent le Parti communiste chinois (PCC) à la perpétuer. Ce paradoxe tient à ce que les véritables destinataires de cette politique extérieure chinoise sont les Chinois eux-mêmes, qu’ils vivent dans le pays ou à l’étranger. Cette politique extérieure à usage interne a pour but principal de légitimer le PCC aux yeux de ses propres citoyens, dans la continuité des précédents leaders chinois. Ainsi, cette diplomatie des « loups guerriers » n’affecte pas les objectifs de la politique étrangère chinoise. Trois éléments étayent cette hypothèse : la visibilité des « loups guerriers » en Chine, les références subtiles au « siècle d’humiliation » et enfin l’instrumentalisation de la fracture culturelle pour mettre à distance les régimes démocratiques.
Introduction
Depuis 2016, et plus encore depuis le début de l’épidémie de Covid-19, une partie du corps diplomatique chinois a adopté un ton agressif envers ses interlocuteurs étrangers. Ce type d’activité, qualifiée de « diplomatie des “loups guerriers”(x) » tire son nom de deux films, Wolf Warriors I et II(x), deux superproductions chinoises mettant en scène des membres des forces spéciales chinoises. La diplomatie des « loups guerriers » se caractérise ainsi par des attaques médiatiques de la part d’officiels chinois en vue de défendre l’intérêt national(x). Cette activité est exercée par l’administration centrale chinoise (par exemple, via les comptes sur les réseaux sociaux des porte-parole du ministère des Affaires étrangères Zhao Lijian et Hua Chunying, qui totalisent respectivement 860 000 et 730 000 followers sur Twitter) et par le personnel diplomatique posté à l’étranger. Les « loups guerriers » s’expriment via des comptes personnels – comme celui de l’ancien ambassadeur de Chine au Royaume-Uni Liu Xiaoming – mais aussi des comptes officiels – comme celui de l’ambassade de Chine aux États-Unis ou l’ambassade de Chine en France. En parallèle de leurs publications sur les réseaux sociaux et de leurs interventions dans les médias, les « loups guerriers » assurent un travail diplomatique traditionnel.
S’il est loin de couvrir l’intégralité de la diplomatie chinoise, le phénomène des « loups guerriers » a néanmoins suscité beaucoup d’attention sur les réseaux sociaux et dans les médias en raison des messages très agressifs qui le caractérisent, mais aussi du fait de ses messagers singuliers – des diplomates, peu enclins d’habitude à ce type d’invectives publiques et virtuelles. Plus curieux encore, en Chine, si le président Xi Jinping ou le ministre des Affaires étrangères Wang Yi ne participent pas à ces « campagnes », rien n’est fait pour empêcher les « loups guerriers » d’agir. L’objectif principal de cette note n’est pas de déterminer si la diplomatie des « loups guerriers » est une stratégie initiée par le Parti communiste chinois (PCC)(x) ; il n’est pas douteux, toutefois, que ce dernier la soutient au moins tacitement et semble même récompenser ceux qui la mettent en œuvre(x).
L’approbation tacite du PCC peut paraître étonnante à plusieurs titres. Habituellement, les stratégies de « diplomatie publique » d’un État cherchent à rallier à sa cause l’opinion publique internationale ou, a minima, l’opinion publique du pays cible(x). Or, la diplomatie des « loups guerriers » n’a pas contribué à améliorer la perception de la Chine dans sa région et au sein de l’aire occidentale. Mattingly et Sundquist, chercheurs à l’Université de Yale, ont montré qu’en Inde par exemple, la perception de la Chine s’améliorait quand cette dernière organisait des campagnes de diplomatie publique positives, mais avait tendance à se ternir à la suite des campagnes agressives des « loups guerriers »(x). Dans les pays européens, après des tweets ou des tribunes mettant directement en cause leurs pays hôtes ou plus largement les acteurs occidentaux, les « loups guerriers » en poste se sont aussi heurtés à la désapprobation publique(x) et institutionnelle(x). Une étude du Pew Research Center montre même que la perception de la Chine dans les « économies avancées(x) » a atteint cette année un niveau historiquement bas, suivant une tendance déjà à la baisse depuis 2017-2018(x).
La diplomatie des « loups guerriers » ne contribuant pas à l’amélioration de l’image – déjà dégradée – de la Chine au sein des opinions publiques internationales, qu’elles soient asiatiques ou occidentales, on peut donc s’interroger sur les raisons incitant la Chine à perpétuer une telle stratégie. Cette note propose une explication aux motivations du PCC à « laisser faire » la diplomatie des « loups guerriers » alors même que celle-ci semble ne pas améliorer l’image de la Chine à l’étranger.
En analysant les discours d’officiels chinois sur la diplomatie des « loups guerriers » ainsi que des sources académiques, nous montrerons que la diplomatie des « loups guerriers » sert au premier chef à légitimer le PCC auprès de sa propre population et des Chinois de l’étranger. Cela explique pourquoi le Parti continue à la soutenir alors même que l’opinion publique internationale sur la Chine se détériore dans sa région et dans le monde occidental. Trois indicateurs nous permettent d’arriver à une telle conclusion : 1) la visibilité des campagnes des « loups guerriers » en Chine par leur large diffusion sur les réseaux sociaux tels que Wechat et Weibo mais aussi par les grands médias nationaux (Le Quotidien du peuple et Global Times) ; 2) les références constantes et subtiles au « siècle d’humiliation » et à la victimisation de la Chine dans les discours du Parti en écho aux propos des « loups guerriers » et en réaction au mécontentement exprimé par leurs cibles occidentales, dans la continuité des précédentes générations de leaders chinois ; 3) les rappels périodiques de la fracture culturelle indépassable entre la Chine et l’Occident mettant en avant une rupture irréconciliable entre « nous » (le peuple chinois) et « eux » (西方, « l’Ouest »).
L’offensive des « loups guerriers » : produire un contre-récit au discours sur « la menace chinoise »
Depuis le retour progressif de la Chine comme acteur sur la scène internationale à la fin des années 1970, cette dernière a régulièrement été présentée – dans l’espace politique comme dans la sphère académique(x) – comme une « menace ». La théorie de la menace chinoise part du principe que la Chine, en s’appuyant sur sa montée en puissance économique, technologique et militaire, va chercher à dominer sa région, c’est-à-dire à en devenir l’« hégémon »(x). Le risque que comporte ce scénario est le « piège de Thucydide », à savoir une « guerre majeure » entre la puissance hégémonique en place (ici les États-Unis) et l’hégémon en puissance (ici la Chine)(x).
Au milieu des années 1990, des journalistes s’interrogeaient déjà sur le fondement de la théorie de la « menace chinoise ». Puis, aux alentours de 2005, s’est ouvert un débat au sujet des notions de peaceful rise et peaceful development promues par Pékin. Enfin, une dernière discussion à propos de la notion de assertive China a eu lieu dans les années 2010(x). Ces débats sur la « menace chinoise » sont perçus par Pékin comme issus d’un discours véhiculé par les États-Unis et ses alliés pour limiter la marge de manœuvre de la Chine en interne – en présentant le régime chinois comme oppressif – et en dehors de ses frontières – chaque action de la Chine allant dans le sens de l’approfondissement de la menace.
La théorie de la « menace chinoise » est réfutée de façon systématique par les porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois et par le ministre Wang Yi lui-même(x). Par exemple, à une question directe sur le sujet, la porte-parole Hua Chunying a répondu : « le monde est suffisamment grand et la scène internationale suffisamment large pour accueillir les interactions sino-américaines et la coexistence pacifique entre la Chine et les États-Unis(x) ».
Par ailleurs, les autorités chinoises mènent depuis de nombreuses années une politique visant à imposer un récit en réponse au discours sur la « menace chinoise ». Elles présentent la montée en puissance de la Chine comme pacifique – selon l’expression consacrée peaceful development. Après des débats internes au PCC sur la notion de peaceful rise, celle de développement pacifique – peaceful development – lui a été préférée en raison de la connotation potentiellement belliqueuse du terme rise. À la suite de cet arbitrage, le gouvernement chinois a publié deux Livres blancs sur la notion de développement pacifique : le premier en 2005, intitulé en anglais China’s Peaceful Development Road, et un deuxième en 2011, China’s Peaceful Development. Ces documents, publiés en anglais sur le site internet du département de l’Information (indisponibles aujourd’hui), destinés à un auditoire étranger, avaient pour objectif de lever l’ambiguïté sur les intentions de la Chine en termes de développement et de rassurer ses voisins(x). D’après des analyses récentes, cette diplomatie publique menée par le gouvernement chinois a été relativement fructueuse dans la région immédiate de la Chine. Custer et al. ont étudié la diplomatie publique conduite par la Chine entre 2000 et 2019 en Asie de l’Est et conclu que la diffusion d’une contre-narration sur la montée en puissance chinoise a eu pour effet de faire taire les voix les plus critiques à l’égard du pays dans les médias des pays cibles à partir de 2009(x).
Aujourd’hui, le phénomène des « loups guerriers » s’inscrit dans la continuité de cette diplomatie publique chinoise, bien que le ton et les moyens utilisés aient drastiquement changé. En effet, d’une part, les discussions relatives aux « loups guerriers » dans les médias occidentaux sont perçues par les officiels chinois comme un nouvel épisode du récit occidental sur la menace chinoise. En décembre 2020, lors d’une allocution à l’Institut de recherche en finance Chongyang de l’Université Renmin fortement médiatisée en Chine, le vice-ministre des Affaires étrangères Le Yucheng s’est longuement exprimé sur la diplomatie dite des « loups guerriers »(x) et a dénoncé son invention par les détracteurs de la Chine : « de toute évidence, la “diplomatie du loup guerrier” est une nouvelle version de la “théorie de la menace chinoise”, un nouveau “piège discursif”. L’objectif est de faire en sorte que nous n’exercions pas de représailles quand on s’en prend à nous, que nous ne répondions pas quand on nous insulte, que nous abandonnions toute résistance(x) ».
Paradoxalement, le Parti reconnaît également l’utilité des « loups guerriers » pour poursuivre l’élaboration du contre-discours à la théorie sur la « menace chinoise ». Par exemple, la désormais célèbre citation de la tribune de l’ambassade de Chine en France au sujet du chercheur français spécialiste de la Chine, Antoine Bondaz, va dans ce sens : « S’il y avait vraiment des “loups guerriers”, ce serait parce qu’il y a trop d’“hyènes folles”, y compris ceux qui s’affublent des habits de chercheur et de médias qui s’en prennent furieusement à la Chine(x) ». Les « loups guerriers » sont donc présentés de façon contradictoire à la fois comme le fruit de l’imagination du discours occidental sur la menace chinoise mais aussi comme une réponse à cette menace.
Une diplomatie à usage interne malgré une diffusion sur des réseaux occidentaux
À première vue, le public cible de la contre-narration portée par les « loups guerriers » ne peut pas être la population chinoise pour une raison simple : Twitter, où se déroule une grande partie de leur activité, n’est pas accessible directement depuis la Chine(x). Pourtant, il faut noter que, même si la population chinoise n’a pas directement accès aux réseaux sociaux occidentaux, de nombreux tweets sont traduits, transférés et commentés sur Wechat ou Sina Weibo, les principaux réseaux sociaux utilisés en Chine. L’action des « loups guerriers » est également exposée dans les programmes télévisés comme « Les opinions de Chine » sur CCTV-4, sous l’œil attentif des censeurs, qui choisissent l’angle de présentation en fonction de ce que le Parti souhaite donner à voir(x). Par ailleurs, le ministère des Affaires étrangères, au cours de conférences de presse quasi quotidiennes, commente régulièrement les échauffourées entre officiels chinois et occidentaux sur les réseaux sociaux(x). Il est d’ailleurs intéressant de noter que les personnes en charge de ces conférences de presse (Hua Chunying, Zhao Lijian et Wang Wenbin) comptent aussi parmi les « loups guerriers » les plus actifs sur les réseaux sociaux. Leurs discours et leurs tweets sont repris dans les campagnes de presse des médias nationaux – comme par exemple celle lancée, le 22 janvier 2021, par le Quotidien du peuple (人民日报) sur le réseau social Sina Weibo à propos de l’origine de la Covid-19. Ces bannières mettent en avant des citations de Hua Chunying et Zhao Lijian s’exprimant sur l’origine du coronavirus et présentant le centre de recherche militaire Fort Detrick aux États-Unis comme étant la source de la diffusion de la maladie. On peut y lire, au-dessus des explications des deux porte-parole, les injonctions suivantes : « Dites la vérité ! », « Ouvrez une enquête ! », « Répondez aux questions ! », etc.
Ainsi, malgré l’interdiction de Twitter en Chine continentale, l’action des « loups guerriers » est bel et bien donnée à voir sur les réseaux sociaux et les médias chinois par une partie des officiels qui la mettent en œuvre et, plus largement, par l’ensemble de la sphère médiatique chinoise qui relaye ces informations.
La raison principale pour laquelle la diplomatie des « loups guerriers » est donnée à voir à la population chinoise est que son objectif premier est de légitimer l’action menée par le PCC à l’international aux yeux de sa propre population, mais aussi des Chinois de l’étranger qui suivent les mêmes médias par internet et avec le câble. Cela explique en partie le degré d’agressivité quelque peu surprenant que l’on peut constater sur les réseaux sociaux de la part d’officiels chinois. L’objectif pour le Parti est de prouver à sa propre population que la Chine « n’a plus peur de montrer les dents » et d’opposer un contre-récit au discours de la « menace chinoise ».
Plaire à la frange nationaliste de la population chinoise : l’allusion au siècle d’humiliation
Lors de son allocution en décembre 2020, le vice-ministre des Affaires étrangères Le Yucheng déclare : « Je soupçonne ces personnes [qui parlent de diplomatie du “loup guerrier”] de ne pas s’être encore réveillées de leur vieux rêve d’il y a cent ans(x) ». Quelques jours plus tard, Hua Chunying, la directrice du porte-parolat et cheffe du bureau de l’Information du ministère des Affaires étrangères, fait elle aussi une référence historique lors d’une conférence de presse, arguant que « ces gens doivent bien comprendre que la Chine d’aujourd’hui n’est plus la Chine d’il y a cent ans(x) ». « Les gens » et « les personnes » en question dans ces deux citations désignent les médias et personnels politiques étrangers – principalement occidentaux – qui parlent de la diplomatie des « loups guerriers » lors de leurs interventions publiques, sur les réseaux sociaux ou dans les journaux(x). Le « vieux rêve d’il y a cent ans », lui, fait allusion au siècle d’humiliation et notamment aux invasions européennes des guerres de l’opium et à l’invasion japonaise qui a précédé la Seconde Guerre mondiale.
Avant la première guerre de l’opium (1840), la Chine se considérait, comme son nom chinois l’indique – comme le « centre du monde ». Jusque-là, elle se percevait comme le « cœur de la culture raffinée et de la supériorité morale(x) ». La période suivante, le siècle d’humiliation auquel fait allusion Le Yucheng (1840-1949), constitue une blessure identitaire importante pour le pays(x).
Ce récit a été mobilisé à plusieurs reprises dans l’histoire contemporaine chinoise. Tout d’abord par Mao Zedong pour montrer l’inefficience et la décadence de la dernière dynastie des Qin et légitimer ainsi la création d’un régime de parti unique communiste dont une des missions serait de restaurer la place de la Chine dans le monde. Ensuite, après la révolution culturelle et la mort de Mao, Deng Xiaoping a réinvesti le discours du siècle d’humiliation dans le but de raviver le nationalisme chinois et conférer une nouvelle légitimité au parti unique dont le discours marxiste-léniniste était à bout de souffle. Tous les leaders chinois ultérieurs ont cultivé ce nationalisme, un des piliers aujourd’hui de la légitimité du PCC.
Le rappel du siècle d’humiliation et sa mise en relation avec la diplomatie des « loups guerriers » a pour objectif de faire appel au sentiment nationaliste au sein de la population chinoise – et donc de rejeter la faute sur les anciens agresseurs, à savoir principalement l’Occident. En effet, depuis 1991, les programmes scolaires en Chine ont été modifiés. Dans les manuels, le discours sur la lutte des classes a été remplacé par un discours présentant l’Occident comme étant à l’origine de tous les maux qu’a connus la Chine au cours du siècle précédent l’arrivée de Mao au pouvoir(x). De ce fait, un certain nombre de chercheurs spécialistes de la Chine débattent de l’existence d’une « génération patriotique » de jeunes Chinois, abreuvée de ce discours, et qui appellerait de ses vœux une revanche(x). Si les données empiriques au sujet de l’existence d’une telle génération offrent des résultats contrastés, il reste que certaines manifestations nationalistes anti-occidentales ou antijaponaises ont pris une ampleur importante en Chine au début du XXIe siècle avec l’assentiment, voire même les encouragements du Parti(x).
La mobilisation du siècle d’humiliation a pour objectif de raviver la blessure narcissique et d’orienter la colère ainsi que la frustration des citoyens chinois contre des « ennemis » extérieurs bien identifiés. Les réels destinataires des campagnes offensives des « loups guerriers », qu’elles soient mises en œuvre par des officiels du pouvoir central ou par des ambassadeurs postés à l’étranger, sont avant tout la population chinoise et les Chinois de l’étranger, sensibles à ce discours.
Ainsi, la diplomatie des « loups guerriers » doit se comprendre comme un moyen de légitimation du régime dans l’ordre interne. Pour cela, il est utile de faire preuve de force, y compris dans les joutes verbales qui caractérisent de plus en plus les réseaux sociaux – force qui est aussi mise en exergue par les mêmes acteurs pour vanter l’efficacité du régime dans la gestion de la Covid-19 par rapport au bilan des démocraties occidentales(x). L’objectif est de ternir l’image des régimes démocratiques pour rendre plus acceptables – voire souhaitables – les actions du PCC, et avec lui, les actions des pays autoritaires.
Tout ceci ne veut pas dire que le Parti est indifférent à l’image de la Chine à l’étranger, bien au contraire. Cependant, il y est sensible dans la mesure où cette image est importante aux yeux de sa population et joue un rôle conséquent dans le maintien du Parti au pouvoir. Les autorités chinoises sont avant tout soucieuses de la perception de l’action extérieure de la Chine par sa propre population. La référence faite au siècle d’humiliation, très peu connue du grand public occidental, va dans le sens d’une diplomatie des « loups guerriers » destinée à un public chinois ou d’origine chinoise.
L’incompatibilité culturelle présentée comme indépassable : creuser l’écart entre le « nous » et le « eux »
L’appellation « diplomatie des loups guerriers » est réfutée par les représentants du ministère des Affaires étrangères chinois au nom d’une incompréhension culturelle. Selon Le Yucheng, le vice-ministre des Affaires étrangères, « nous apposer cette étiquette témoigne, a minima, d’une mécompréhension de la diplomatie chinoise(x) ». Dans une interview, Ruan Zongze, un chercheur notoire du centre de recherche du ministère des Affaires étrangères chinois, le China Institute for International Studies (CIIS), explique que l’expression de « “diplomatie des loups guerriers” est une interprétation erronée et trompeuse de la diplomatie chinoise(x) ». Lors d’une conférence de presse, le 24 mai 2020, à un journaliste qui lui demandait si la diplomatie des « loups guerriers » était la nouvelle norme de la diplomatie chinoise, le ministre des Affaires étrangères Wang Yi a répondu que la question était mal posée(x). Enfin, Hua Chunying, après avoir raillé le journal allemand Der Tagesspiegel pour avoir illustré un article par le caractère chinois 杈 (fourchette) au lieu de 权 (pouvoir), utilise cette bévue pour alléguer qu’« en réalité, cette erreur de bas niveau n’est pas surprenante, car de nos jours, certaines personnes qui ne connaissent clairement rien à la Chine portent des accusations à son encontre fondées sur du vent(x) ». En d’autres termes, officiels et observateurs chinois s’accordent pour rejeter la faute sur des médias, personnels politiques et analystes occidentaux incapables de comprendre la Chine.
Cet argument est un levier classique de la diplomatie chinoise. Lorsque le PCC est la cible de critiques des médias occidentaux, il avance l’argument de la mécompréhension culturelle. Les « loups guerriers » ne font pas exception. En débattant à leur sujet, les autorités chinoises accentuent les divergences qui existeraient entre les cultures chinoise et occidentale. Elles cherchent donc à exploiter l’argument culturel pour consolider le « nous » (la population chinoise et les Chinois de l’étranger) et à aliéner le « eux » en mettant en avant le fait que les pays occidentaux ne comprendraient pas la Chine. Anne Cheng, professeur au Collège de France, précise ainsi dans un entretien que le PCC recourt à l’argument culturel pour expliquer que la Chine « n’aurait pas besoin de démocratie sous prétexte que cela n’est pas dans sa culture(x) ».
En effet, l’absence de démocratie en Chine constitue une pierre d’achoppement pour les autorités chinoises. Ayant envoyé des dizaines de millions d’étudiants à l’étranger et notamment aux États-Unis, elles ne peuvent cacher à la population l’existence d’autres types de régimes conjuguant réussite économique et libertés individuelles. La fracture culturelle, invoquée ici par le PCC dans le but de couper court au débat, permet au gouvernement d’affirmer que les conditions spécifiques culturelles de la Chine ne sont pas adaptées à un régime démocratique. Wang Yi, lors d’une conférence de presse le 7 mars 2021, soutient par exemple que « le choix d’un système politique plutôt qu’un autre devrait se faire “sur mesure” et ne pas nécessiter de “se couper les pieds pour rentrer dans les chaussures”. Une voie particulière fonctionnera pour un pays si elle est adaptée à ses spécificités propres(x) ».
Par ailleurs, l’argument culturel ou l’usage stratégique de la fracture culturelle n’est pas l’apanage du PCC. Olivier Roy, chercheur spécialiste du Moyen-Orient, décrit ce même mécanisme dans un contexte très différent : « ce que j’ai découvert en trente ans, c’est justement comment Afghans et Iraniens ont intégré ce double registre, pour en jouer, tantôt imitant les Texans négociant un contrat pétrolier, tantôt se repliant dans l’insondable différence culturelle(x) ». Roy met en avant l’utilisation stratégique de la différence culturelle pour servir les intérêts de celui qui en fait usage, celle-ci permettant d’écarter d’un bloc les arguments sans entrer dans le débat. Certains éléments sont ainsi stratégiquement rejetés par les officiels et intellectuels chinois dans la description de la « diplomatie des loups guerriers ».
Un des éléments les plus gênants pour le PCC est la définition par les médias occidentaux de la « diplomatie des loups guerriers » comme une stratégie offensive. Les officiels chinois présentent les propos des « loups guerriers » comme des réactions défensives et jamais offensives à des attaques, même indirectes ou diffuses.
L’argument est d’autant plus important que le Parti dépeint la culture chinoise – une des « caractéristiques chinoises » – comme une culture défensive et rejoint en partie les discours, voire les stéréotypes, occidentaux sur la culture stratégique chinoise, puisant systématiquement dans L’Art de la guerre de Sunzi et sa citation la plus connue : « L’art de la guerre c’est de soumettre l’ennemi sans combat ». D’ailleurs, Hua Chunying souligne cet aspect en précisant que « l’agressivité n’a jamais fait partie de notre tradition diplomatique(x) ». Au sujet du chercheur français Antoine Bondaz par exemple, l’ambassade de Chine en France affirme dans son communiqué que « l’ambassade a répliqué à des provocations verbales d’un prétendu “spécialiste français de la Chine”(x) ». La tribune chinoise présente ainsi les actions de l’ambassade comme défensives, alors même que la teneur des propos était particulièrement agressive, afin de faire concorder ce comportement avec les caractéristiques chinoises. Wang Yi, le ministre des Affaires étrangères chinois, déclarait lors d’une conférence de presse en mai dernier : « Nous ne cherchons jamais à nous battre ou à intimider, mais nous avons des principes et du courage. Nous repousserons tout outrage délibéré afin de défendre notre dignité et l’honneur de notre nation(x) ».
Le vice-ministre Le Yucheng assure qu’« aujourd’hui on vient jusqu’au pas de notre porte pour nous intimider, pour s’immiscer dans nos affaires domestiques, pour nous insulter. Nous sommes dos au mur et ne pouvons plus reculer. Nous devons fermement défendre nos intérêts nationaux et notre dignité(x) ». Hua Chunying va également dans ce sens : « Face au harcèlement de l’hégémon, Mao Zedong disait déjà la chose suivante : “Si on ne m’offense pas, je n’offense personne. Si les autres m’offensent, alors je me dois d’offenser en retour”(x) ». Selon ses officiels, la Chine n’aurait pas d’autre choix que de recourir à une stratégie offensive en ligne mais à des fins strictement défensives, ses traits culturels l’y contraignant. Les officiels chinois, dans leurs discours sur la diplomatie des « loups guerriers », cherchent à rendre compatible une politique apparemment offensive avec les caractéristiques culturelles « défensives » chinoises prétendument immuables.
En effet, c’est au nom de cette fracture culturelle indépassable, utilisée afin de creuser l’écart entre le « nous » et le « eux », que le PCC justifie son existence et l’absence d’expérience démocratique en Chine. Aussi, le besoin systématique des officiels chinois de qualifier de « défensifs » les propos des « loups guerriers » témoigne de la contrainte que les « caractéristiques chinoises » font peser, et continueront de faire peser, sur les actions extérieures de la Chine.
Conclusion
La diplomatie du « loup guerrier » n’a pas fini de faire parler d’elle. Malgré l’originalité du ton agressif des diplomates chinois sur les réseaux sociaux, l’objectif de cette stratégie – légitimer le PCC en interne – est dans la continuité des politiques étrangères chinoises antérieures. Les fréquentes références au siècle d’humiliation sont destinées à raviver la blessure narcissique des nationalistes chinois, tandis que la « fracture culturelle », perçue entre la Chine et l’Occident, est exacerbée afin d’unifier le pays autour du Parti et de mettre à distance les régimes démocratiques concurrents.
Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions sur l’efficacité de l’action des « loups guerriers » auprès de la population chinoise et des Chinois de l’étranger. Elle comporte cependant des risques importants pour les autorités chinoises en interne et à l’international. En ce qui concerne la sphère domestique et les Chinois de l’étranger, l’écart qui pourrait se creuser entre les propos des « loups guerriers » et la politique menée par le PCC pourrait conduire la Chine à tomber dans un « piège rhétorique(x) » et ainsi prendre des décisions sous-optimales, voire inutilement belliqueuses ou irrationnelles. En effet, le ton du discours laisse supposer que les actions chinoises sont en passe de se durcir. Si le gouvernement chinois tire parti du nationalisme en mettant en place la diplomatie des « loups guerriers », il pourrait aussi en pâtir si ses actions n’étaient pas « à la hauteur » du discours proféré. Le Parti pourrait ainsi se retrouver coincé entre des solutions d’apaisement qui seraient légitimes, logiques et souhaitables et une population qui demanderait la voie forte promise par le PCC.
À l’extérieur des frontières chinoises, les effets néfastes sur l’image de la Chine, particulièrement dans l’aire occidentale, sont déjà perceptibles. Or, si l’existence d’un régime dépend de sa légitimité aux yeux de sa population, la perception d’un État par ses pairs détermine en grande partie sa marge de manœuvre sur la scène internationale. Ainsi, la détérioration de l’image de la Chine à l’étranger due à l’action des « loups guerriers » nourrit le discours sur la menace chinoise qu’il est censé contrer, lui donnant plus de crédit et favorisant les politiques publiques hostiles à la Chine. Au-delà de la diplomatie des « loups guerriers », l’action de la Chine dans sa région, et notamment les politiques qu’elle mène depuis quelque temps en mer de Chine et dans le détroit de Taïwan, risquent de lui aliéner ses voisins.
Si jusqu’ici la Chine était essentiellement perçue en fonction de son potentiel de nuisance ou de son potentiel de coopération, aujourd’hui son implication croissante sur la scène internationale favorise une perception de la Chine davantage liée à ses actions. Si cela constitue pour elle une opportunité de désavouer par ses actes la « théorie de la menace chinoise », la « diplomatie des loups guerriers » ne va pas en ce sens.
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