L'enjeu du soldat augmenté pour les puissances démocratiques. Les Etats-Unis à l'heure du choix
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Les États-Unis se sont positionnés comme la première puissance en matière de soldat augmenté. La volonté de développer des « super soldats » s’observe effectivement, depuis plusieurs années maintenant, dans la stratégie de recherche et développement du département de la Défense américain (DoD), notamment par le biais de l’Agence pour les projets de recherche avancée de défense (DARPA). Ce travail a pour objectif de mettre en lumière la complexité du phénomène d’augmentation militaire aux États-Unis. De nature ambivalente du fait de ses avantages et de ses nombreux risques associés, le soldat augmenté doit aussi s’analyser à travers le prisme plus global de la compétition entre grandes puissances. Sur ce point, le Pentagone semble pour l’instant privilégier l’aspect stratégique au détriment des considérations éthiques. Pourtant, malgré la pression que font peser des pays tels que la Russie ou la Chine et le contexte actuel de « tech-guerre », la puissance américaine ne peut continuer à éluder les problématiques et enjeux (éthiques en particulier) qui entourent ce concept, surtout si les démocraties occidentales poursuivent leurs réflexions en la matière et que les pressions internes à la société américaine se multiplient. Un positionnement éthique clair de la part des États-Unis permettrait d’envoyer un message important au reste du monde sur le sujet de l’augmentation.
Introduction
Le 4 décembre 2020, en France, le ministère des Armées a rendu public le premier avis du Comité d’éthique de la défense, portant sur le soldat augmenté(x), qui avait été remis en septembre 2020 à la ministre des Armées, Florence Parly(x). Composé d’une trentaine de pages et mettant en avant treize principes directeurs ainsi que dix-sept recommandations, ce document constitue une étape fondamentale puisque au-delà de son contenu et du cadre développé, il montre l’importance de l’augmentation au sein des forces armées(x) et l’enjeu qu’elle représente, plus spécifiquement, pour les démocraties.
Sur ce point, les États-Unis apparaissent aujourd’hui comme la première puissance en matière de soldat augmenté. La volonté de développer des « super soldats » s’observe en effet depuis maintenant plusieurs années, et sous des formes diverses, dans la stratégie de recherche et développement du département de la Défense américain (DoD), notamment par le biais de l’Agence pour les projets de recherche avancée de défense (Defense Advanced Research Projects Agency, DARPA). La DARPA, organisation phare du DoD créée en 1958, s’est focalisée pendant plusieurs décennies sur la mise au point de différents systèmes d’armes. « À partir de 1990 », note cependant Annie Jacobsen, « un accent nouveau a été mis sur les soldats, les aviateurs et les marins – sur la transformation des humains pour la guerre(x) ». Cette évolution s’est traduite par la création au sein de l’agence, en 1999, du Bureau des sciences de la Défense (Defense Sciences Office, DSO) et la nomination de Michael Goldblatt(x). Au-delà de ce bureau spécifique, constituant « le service de la DARPA le plus impliqué dans la recherche sur le soldat augmenté(x) », l’un des anciens directeurs de l’agence, Anthony J. Tether, avait d’ailleurs directement fait état, en 2003, de l’importance de l’enhancement (augmentation) pour les forces armées des États-Unis. Ainsi, observait-il : « L’augmentation des performances humaines a pour but d’empêcher les humains de devenir le maillon faible de l’armée américaine en exploitant les sciences de la vie afin de rendre le combattant individuel plus fort, plus alerte, plus endurant et plus apte à guérir(x). » Identifiant la « révolution biologique » comme l’un des « huit axes de recherche stratégiques » de la DARPA, il soulignait de fait la nécessité d’exploiter toutes les découvertes biotechnologiques en cours, chose qui pourrait, à ses yeux, « améliorer la sécurité nationale des États-Unis de manière révolutionnaire(x) ». En cela, l’agence semble bien avoir réalisé l’importance de la révolution technoscientifique actuelle, un intérêt d’ailleurs renforcé avec la création par exemple, en 2014, du Bureau des technologies biologiques (Biological Technologies Office, BTO), ayant pour objectif affiché de développer « des fonctionnalités qui englobent les propriétés uniques de la biologie – adaptation, duplication, complexité – et » de les appliquer afin de « révolutionner la manière dont les États-Unis défendent leur pays, préparent et protègent leurs fantassins, leurs marins, leurs aviateurs et leurs Marines(x) ».
Le positionnement offensif affiché ouvertement par le DoD vis-à-vis du soldat augmenté, en particulier à travers la DARPA mais pas seulement, a souvent été la source, ces dernières années, de fantasmes en tout genre. Cela est notamment dû à l’étendue des possibilités technologiques en la matière et à la réalité des programmes ou travaux en cours aux États-Unis. Des « simples » substances pharmacologiques à l’ingénierie génétique, en passant, entre autres, par l’exosquelette, les implants cérébraux ou les lentilles de réalité virtuelle, la puissance militaire américaine a démontré un intérêt confirmé pour de multiples moyens d’augmentation, même si ceux-ci s’appuient bien entendu sur des ressorts variés et, surtout, se situent à des stades radicalement différents. Alors que certains dispositifs apparaissent d’ores et déjà en cours d’utilisation ou de développement aux États-Unis, d’autres technologies demeurent pour l’heure encore au simple état de projet d’étude voire de perspectives futuristes. Au-delà de cette diversité du phénomène d’augmentation militaire, qui participe d’ailleurs de la complexité de sa délimitation et de sa définition, le DoD s’intéresse indéniablement aux potentialités générales du soldat augmenté. Surtout, le Pentagone semble bien vouloir continuer à se positionner en tête de la course au super soldat.
Les perspectives d’augmentation ont cependant très vite été la source d’inquiétudes importantes, en particulier au sein des démocraties, où nombreux sont ceux qui mettent en avant les problématiques associées, particulièrement sur le plan éthique. Ainsi, de multiples débats ont émergé ces dernières années à propos des enjeux du soldat augmenté. C’est d’ailleurs dans cette logique que s’inscrit le rapport du comité d’éthique de la défense français sur le sujet, évoqué précédemment. En se dotant d’une telle institution, l’un des objectifs était en effet, pour la France, de soulever les problèmes potentiels représentés par les nouvelles technologies militaires, dont le super soldat. Bien entendu, la démocratie américaine n’échappe pas à ces différents questionnements, débats ou critiques. Sur un plan plus général, plusieurs commissions gouvernementales successives ont eu pour mission, ces dernières années, d’interroger les différents aspects éthiques des évolutions technoscientifiques (prises au sens large) en cours, de la Commission consultative nationale de bioéthique (National Bioethics Advisory Commission : 1996-2001) à la Commission présidentielle pour l’étude des questions de bioéthique (Presidential Commission for the Study of Bioethical Issues : 2009-2017), en passant, entre autres, par le Conseil du Président sur la bioéthique (President’s Council on Bioethics : 2001-2009) – ce dernier ayant d’ailleurs produit l’un des rapports les plus cités encore aujourd’hui sur l’human enhancement(x). Au-delà de ces instances bioéthiques, les réflexions se sont multipliées, au sein de la société américaine, à propos du phénomène d’augmentation – envisagé dans sa dimension civile comme militaire – et sur le besoin plus général d’articuler le progrès technologique avec un certain cadre démocratique. Pourtant, concernant les forces armées, non seulement le DoD et plus largement, les pouvoirs publics, ne se sont pas pour l’instant dotés d’un comité comme celui créé par le ministère des Armées en France ou de toute autre instance entièrement consacrée aux questions éthiques soulevées par les nouvelles technologies militaires mais surtout, la puissance américaine ne semble pas avoir défini une position éthique claire vis-à-vis du soldat augmenté.
Alors que la France a récemment affirmé, selon les propos de la ministre Florence Parly, dire « oui à l’armure d’Iron Man et non à l’augmentation et à la mutation génétique de Spiderman(x) », le Pentagone, qui affiche ses avancées sur l’augmentation comme un facteur éventuel de puissance, tarde à établir le cadre et les limites de son développement. Cette situation illustre la réalité complexe du soldat augmenté aux États-Unis. Ces derniers, en se lançant de manière convaincue dans la course au super soldat, notamment du fait de son intérêt opérationnel ou stratégique, se retrouvent désormais face au choix important de son cadrage éthique. Ainsi, comment appréhender le phénomène de military enhancement aux États-Unis ? Pour le dire autrement, quelle réalité entoure l’enjeu stratégique du soldat augmenté pour la puissance américaine ?
Ce travail a pour objectif de mettre en lumière la complexité du phénomène d’augmentation militaire aux États-Unis. À ce titre, du fait du leadership assumé par la puissance américaine en matière de soldat augmenté, le cas états-unien semble particulièrement révélateur des tensions et différents aspects associés au développement du super soldat et surtout, à son emploi par les États démocratiques. Ainsi, à travers le prisme américain, c’est plus généralement le lien entre military enhancement et démocratie qu’il convient de questionner. Cette étude se propose, dans une première partie, de définir l’objet de recherche et d’analyser la réalité même du soldat augmenté américain. Nous verrons en ce sens que le DoD s’est bien lancé dans l’étude, le développement ou l’usage du super soldat, un concept complexe qui arbore de multiples dimensions. Il conviendra ensuite de s’intéresser aux conséquences de l’augmentation pour les États-Unis, cela à travers sa nature ambivalente. Alors qu’elle apporte des bénéfices réels aux niveaux stratégique, opérationnel, du bien-être du soldat mais aussi et surtout, des conflits armés, elle génère également sans surprise de nombreux risques sur ces mêmes plans. Enfin, il s’agira d’étudier les réponses du Pentagone face à cette problématique du soldat augmenté. Sur ce point, dans un contexte de pressions diverses provenant non seulement de la société américaine mais aussi de l’extérieur, du fait de la situation d’autres pays, démocratiques comme non démocratiques, la puissance américaine tarde à définir une ligne éthique claire en la matière.
I. De quoi parle-t-on ?
Conceptualiser le super soldat américain
La réalité du soldat augmenté au États-Unis ne peut s’analyser qu’à partir de la mise en avant d’une base théorique et conceptuelle claire. Sur ce point, la définition du super soldat renvoie à une multitude d’aspects appartenant d’ailleurs à des sphères interdépendantes. Saisir le concept d’augmentation militaire, c’est donc indéniablement comprendre l’ampleur de sa portée et de son caractère multidimensionnel. C’est aussi effectuer des va-et-vient multiples et récurrents entre différents niveaux d’analyse.
Une tentative de définition du soldat augmenté
L’émergence d’un objet d’études à part entière
La thématique du soldat augmenté a régulièrement constitué un sujet de choix pour la science-fiction. Les exemples sont effectivement innombrables. Du comic book Captain America au célèbre roman Starship Troopers de Robert Heinlein, en passant, entre autres, par un autre comic phare de chez Marvel, à savoir Iron Man, on retrouve régulièrement cette idée d’un combattant « augmenté » par les technosciences contemporaines, et dont les capacités physiques ou psycho-cérébrales seraient par conséquent décuplées. Plus récemment, la célèbre série télévisée Black Mirror s’est d’ailleurs elle aussi employée à aborder cette thématique de l’enhancement militaire, cette fois-ci de manière relativement sombre et dystopique, puisqu’elle visait à mettre en exergue, dans l’épisode « Men Against Fire », un ensemble de dérives possibles liées à l’augmentation du combattant. C’est aussi ce que l’on retrouve, d’une certaine manière, dans Equilibrium, film réalisé par Kurt Wimmer en 2002 et décrivant un monde futuriste du xxie siècle où une substance prise volontairement par les individus aurait annihilé toute forme de sentiment humain, en particulier l’empathie(x). Ces quelques exemples illustrent l’intérêt d’une telle thématique pour la science-fiction et, de fait, les possibilités qu’elle offre dans l’espace imaginaire. Le soldat augmenté dispose cependant de sa propre réalité. En d’autres termes, le sujet du super soldat existe indépendamment de la sphère fictionnelle et recouvre un concept complexe et multidimensionnel.
L’augmentation militaire est bien entendu étroitement liée à son aspect plus global, à savoir, l’human enhancement. Ce dernier englobe les processus d’augmentation de l’être humain au-delà du cas particulier représenté par les forces armées. Cette thématique a connu une audience particulière ces dernières années et demeure l’objet d’une multitude de définitions. Alberto Giubilini et Sagar Sanyal soulignent, par exemple, que l’augmentation humaine « fait référence aux interventions biomédicales visant à améliorer les capacités humaines, les performances, les dispositions et le bien-être au-delà de la portée traditionnelle de la médecine thérapeutique(x) ». Cette définition se rapproche de celle proposée par Eric Juengst et Daniel Moseley, qui la considèrent comme l’ensemble des « interventions biomédicales effectuées pour améliorer la forme ou le fonctionnement humain au-delà de ce qui est nécessaire afin de restaurer ou maintenir la santé(x) ». À ce simple stade, cette conception de l’enhancement apparaît relativement consensuelle et constitue une base solide permettant la poursuite des réflexions, des interrogations et des débats (nourris) au sujet de l’homme augmenté(x). Elle est d’ailleurs utilisée par plusieurs auteurs travaillant sur le super soldat, que nous mentionnerons régulièrement par la suite. Dans un rapport sur le sujet publié en 2009, le Parlement européen a lui aussi proposé une définition de l’augmentation, considérant ce phénomène comme « une modification visant à améliorer les performances humaines individuelles et provoquée par des interventions scientifiques ou technologiques sur le corps humain(x) ».
D’une manière générale, cette notion d’augmentation fait ainsi référence à l’utilisation des technosciences contemporaines dans le but d’améliorer/augmenter les capacités physiques ou psycho-cérébrales de l’être humain au-delà de la simple visée thérapeutique et par conséquent, de « renforcer nos capacités au-delà du niveau typique de l’espèce ou des limites de fonctionnement statistiquement normales d’un individu(x) ». À ce titre, certains termes – notamment dans leur traduction et usages en français – nécessitent une précision. Comme l’observe en effet Bernard Baertschi, « l’amélioration n’est pas l’augmentation », l’augmentation concernant par exemple « généralement des capacités que l’être humain naturel ne possède pas, alors que l’amélioration vise à rendre meilleur ce qui existe déjà(x) ». Le terme anglais d’enhancement apparaît, quant à lui, moins équivoque et désigne finalement l’amélioration comme l’augmentation(x). C’est dans ce sens de dépassement des différences sémantiques que nous choisissons d’utiliser, au cours de ce travail, le terme français d’augmentation (de l’être humain comme du soldat), puisque « avoir de meilleures » capacités physiques comme psycho-cérébrales rejoint finalement bon nombre des problématiques associées au fait d’en « avoir plus », à partir du moment où le processus est effectué par le biais des technosciences contemporaines et permet une amélioration des performances au-delà des limites classiques/typiques/statistiques/normales(x) de l’être humain. Ainsi, l’augmentation se distingue des considérations thérapeutiques dites de « réparation » qui, elles, visent à corriger des pathologies pouvant nuire aux capacités « naturelles » d’un individu. Cette distinction entre la visée méliorative et celle thérapeutique, bien qu’elle ne soit « pas toujours claire » et que, de fait, il y ait « invariablement des cas limites »(x), est donc au cœur de la notion d’human enhancement.
Le super soldat représente la dimension militaire de l’human enhancement. Cependant, du fait de sa complexité, il constitue aussi un champ d’analyse singulier. L’augmentation au sein des forces armées est effectivement devenue, au cours des dernières années, un objet d’études à part entière et semble désormais mettre en lumière des problématiques et des enjeux qui lui sont propres. Pour le dire autrement, la thématique du soldat augmenté a su trouver sa place et sa raison d’être au-delà de celle relative à l’homme augmenté. Plusieurs raisons expliquent cette singularité. La première est liée au statut même de l’objet. Le soldat, du fait de ses fonctions, ses compétences ou ses responsabilités, se distingue effectivement de l’individu pris comme « simple » membre de la société civile et s’accompagne, en cela, de problématiques et enjeux bien différents. Cette spécificité s’explique ensuite en raison du contexte qui entoure et dans lequel évolue le soldat, de l’institution militaire elle-même à l’industrie de défense, en passant, entre autres, par le champ de bataille. Chacune de ces sphères dispose de ses propres impératifs et arbore une complexité faisant du thème de l’augmentation un cas particulier nécessitant, de fait, des considérations particulières. Enfin, le soldat est soumis à un cadre juridique et éthique là aussi à part. De multiples codes, lois et règlements, qu’ils émanent des sphères institutionnelle, nationale ou internationale, définissent et encadrent effectivement le comportement, les aptitudes ou encore les moyens d’action du soldat, que ce soit au combat mais aussi en dehors du champ de bataille. Du fait de ces divers aspects(x), le phénomène de military enhancement s’accompagne de dimensions et implications qui, malgré les liens bien sûr évidents, le distinguent aussi de l’augmentation humaine et en font un champ d’études spécifique.
Définir le soldat augmenté
Le soldat augmenté est l’objet, depuis peu, d’une attention toute particulière. Au cours des dernières années, les réflexions portant sur cette thématique, venant en particulier du champ académique ou institutionnel, se sont en effet multipliées. Dans le monde anglo-saxon, on peut par exemple citer les nombreux travaux, en commun ou de manière indépendante, de chercheurs tels que Patrick Lin, Max Mehlman ou Jai Galliott sur le sujet(x). Le plus souvent, ces derniers partent du phénomène d’augmentation des capacités humaines au sens large et utilisent alors la définition de l’human enhancement (notamment celle évoquée précédemment par Eric Juengst et Daniel Moseley) comme point de départ de leurs réflexions sur le soldat augmenté. En d’autres termes, l’être humain et ses caractéristiques sont placés au cœur de la définition du super soldat. Comme l’a d’ailleurs évoqué l’ancien directeur de la DARPA, Anthony J. Tether, la nature humaine est généralement vue comme la faiblesse principale du combattant sur le champ de bataille, celui-ci étant soumis, entre autres, à la fatigue, au stress et aux émotions (en d’autres termes, à ses fondements naturels). Patrick Lin observe, en ce sens, que c’est justement l’un des objectifs de l’entraînement militaire, qui vise à combler certaines de ces lacunes mais que, bien entendu, l’impact reste limité, raison pour laquelle la science et la technologie peuvent intervenir. « Dans ce cas », souligne-t-il ainsi, « il faut une mise à niveau de la condition humaine de base. Nous voulons que nos combattants soient plus forts, plus attentifs, plus résistants, plus flexibles dans différents environnements, etc. Les technologies qui permettent ces capacités », poursuit-il, « relèvent du domaine de l’augmentation humaine et comprennent les neurosciences, la biotechnologie, la nanotechnologie, la robotique, l’intelligence artificielle, etc.(x). »
L’augmentation du soldat doit donc se comprendre comme la volonté, de la part des forces armées concernées, de combler les faiblesses naturelles du combattant, celles-là mêmes que les dispositifs classiques d’entraînement, de perfectionnement ou d’alimentation ne peuvent faire évoluer qu’à des niveaux relativement limités. En France, là aussi, plusieurs réflexions ont été engagées aux cours des dernières années, s’inscrivant d’ailleurs souvent dans la continuité directe des études anglo-saxonnes précédemment citées(x). À ce titre, on peut tout particulièrement mentionner le programme de recherche sur le soldat augmenté lancé en 2015 par le Centre de recherche des écoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC). Dans ses différents travaux, le CREC a ainsi mis en avant une définition détaillée du sujet(x). Pour le centre de recherche :
Le soldat augmenté est un soldat dont les capacités sont augmentées, stimulées ou créées dans le but de renforcer son efficacité opérationnelle. Ces augmentations peuvent aller de la modification physiologique, ou d’un changement d’état psychologique, à l’utilisation de moyens qui, faisant corps avec lui, assurent la continuité de l’amélioration de ses capacités corporelles sensorielles, physiques ou cognitives(x).
Par ailleurs, toujours selon le CREC, l’augmentation du soldat peut, quant à elle, être définie comme « une action ayant pour objectif de rendre le soldat plus efficient en opération », cela :
en renforçant ses capacités psycho-cérébrales (intellectuelles, mentales, psychologiques, cognitives) et/ou physiques, ou en lui permettant d’en acquérir de nouvelles ; par des moyens faisant corps avec lui à effet d’augmentation des performances humaines ; par des apports pharmacologiques non thérapeutiques, des implantations statiques ou dynamiques (nanomatériaux, prothèses) ou de la thérapie génique sur sa physiologie ; de manière courte ou prolongée, voire irréversible, sous réserve d’en maîtriser les effets(x).
Cette définition met en lumière des aspects divers et fondamentaux du concept de soldat augmenté. L’un d’entre eux renvoie au cas particulier des technologies externes à visée méliorative, c’est-à-dire ne se situant pas à l’intérieur même du corps humain. Ces dernières peuvent effectivement être sujettes à débat, notamment concernant leur appartenance réelle ou non au champ de l’enhancement. Certaines, du fait de leur nature, de leur portée ou de leur stade de développement, sont soumises à plusieurs limites (taille, poids, ergonomie, adaptabilité, etc.), les empêchant d’être considérées à part entière comme des technologies d’augmentation ou du moins, d’être placées au même niveau que des moyens d’augmentation clairs, tels que les substances pharmacologiques ou implants. En d’autres termes, certains dispositifs ne sont pas pleinement et suffisamment assimilés au soldat. Les armes classiques ou les simples outils de protection comme les casques, améliorent par exemple indéniablement les capacités d’attaque ou de défense du combattant, mais ne peuvent être considérés en tant que tels comme des dispositifs d’augmentation car ils demeurent trop séparés de l’individu. Prenons l’exemple de jumelles classiques permettant de voir dans la nuit. Ces dernières augmentent la capacité de vision naturelle d’un soldat, mais celui-ci peut en disposer et s’en détacher quand il l’entend. En l’état, elles ne peuvent donc réellement entrer dans le champ de l’enhancement, bien que décuplant indéniablement les possibilités humaines. Une lentille de contact ayant le même effet sur les capacités du combattant (à savoir disposer d’une vision nocturne) renvoie dès lors à une dimension tout autre, puisqu’elle accompagne le soldat sans qu’il s’en rende véritablement compte a priori. Ces caractéristiques assimilent ainsi un tel dispositif au champ de l’augmentation, même si, là aussi, certaines limites peuvent néanmoins faire émerger des débats, par exemple si le soldat est amené à être gêné par son utilisation répétée ou permanente et, de fait, contraint de s’en séparer assez régulièrement. À un stade supérieur, on peut imaginer des moyens tels qu’un implant ou une modification génétique du système oculaire qui, même en offrant des capacités similaires aux jumelles et aux lentilles de contact, ne pourraient quant à eux laisser place au débat à propos de leur nature et leur appartenance totale à la sphère de l’augmentation. Ces trois exemples démontrent ainsi l’importance du critère de la proximité dans la définition du soldat augmenté.
Pour qu’une technologie entre dans le champ de l’enhancement, celle-ci doit, pour reprendre les éléments précédemment cités, « faire corps » avec le soldat. En d’autres termes, elle doit avoir un degré de proximité avéré et marqué ainsi qu’un niveau de connectivité relativement avancé avec lui, s’inscrivant dans sa continuité ou son prolongement. Pour reprendre l’analyse de Patrick Lin et al., les dispositifs externes doivent par conséquent, afin d’être considérés comme relevant de la sphère de l’augmentation, être « attachés à un corps » et faire finalement « partie de l’identité de la personne »(x). Sur ce point, le CREC ajoute un élément intéressant à la discussion, à savoir celui de la passivité du soldat. Selon le centre de recherche, les équipements relevant de l’augmentation sont effectivement « ceux qui, une fois configurés et portés par le soldat, ne nécessitent pas d’action spécifique de manipulation pour être mis en œuvre(x) ». À partir de cette considération, des jumelles permettant une vision nocturne pourraient alors éventuellement entrer dans le champ de l’augmentation, à condition que ces dernières soient intégrées au casque du soldat par exemple et que celui-ci n’ait, par conséquent, aucune manipulation spécifique à effectuer pour les utiliser et voir la nuit. Mais là encore, des réflexions inverses sont possibles puisque le combattant sera amené à délaisser son casque une fois la mission terminée voire perdre les capacités que celui-ci lui offre en cas d’endommagement ou de perte matériels sur le champ de bataille.
Les technologies externes se situent ainsi sur un large spectre sujet à débat, et leur assimilation à l’augmentation dépend bien de choix définitionnels pouvant eux aussi être discutés. Si l’on considère à nouveau le soldat augmenté à travers le prisme plus général de l’augmentation humaine, et au vu de l’ensemble des remarques et observations précédentes, peuvent ainsi être considérés comme relevant de l’enhancement :
un athlète qui est plus fort avec l’utilisation de stéroïdes anabolisants ; un étudiant qui obtient des notes plus élevées en utilisant la Ritaline ou le modafinil pour étudier plus efficacement ; à l’avenir, un soldat qui peut courir pendant des jours avec un médicament qui déclenche chez l’homme tous les processus métaboliques permettant à un chien de traîneau de l’Arctique de courir aussi longtemps ; et aussi à l’avenir, une employée de bureau plus intelligente que ses pairs, étant donné qu’elle est dotée d’une puce informatique implantée dans sa tête lui donnant un accès instantané aux bases de données et aux moteurs de recherche. En revanche, nous ne considérons pas ce qui suit comme des exemples d’augmentation humaine : un patient atteint de dystrophie musculaire qui utilise des stéroïdes anabolisants pour reprendre des forces ; une formation préparatoire coûteuse pour permettre à un élève d’obtenir des notes plus élevées ; un véhicule qui peut transporter des soldats pendant des jours ; un smartphone qui permet à un travailleur de vérifier ses e-mails et de rechercher des informations(x).
Pour résumer, l’augmentation du soldat est un processus, une action ou volonté visant à rendre le combattant plus efficient et performant, au-delà de la réparation thérapeutique, en utilisant les technosciences contemporaines (NBIC, pharmacologie, etc.), afin de renforcer ses (ou de donner de nouvelles) capacités physiques (force, endurance, rapidité, etc.) ou psycho-cérébrales (cognitives, psychologiques, mentales, etc.). Celle-ci s’incarne de différentes manières. Comme évoqué précédemment, il est effectivement possible d’augmenter les capacités humaines de l’extérieur (par le biais de dispositifs externes), ainsi que de l’intérieur (via des moyens internes). De même, l’augmentation peut venir de machines ou technologies diverses, de substances pharmacologiques multiples voire, directement et dans la version la plus radicale, de l’ingénierie génétique et de modifications de la structure ADN et cellulaire. Par ailleurs, ces augmentations peuvent varier dans leurs effets, puisque certaines font évoluer les capacités humaines de manière temporaire, que ce soit à court terme pendant une simple mission ou à moyen terme durant une période déterminée, alors que d’autres ont une visée permanente et provoquent des effets à long terme, durant l’ensemble de la carrière voire de la vie d’un soldat. Enfin, les augmentations peuvent être à échelle réduite (individu/unité) ainsi qu’à échelle plus large (composante/armée), comme cibler le moment particulier du combat (champ de bataille) ou celui plus général de la gestion ou de la préparation (hors champ de bataille). Le phénomène de military enhancement peut donc revêtir des formes et des applications multiples(x), preuve de sa complexité et raison (du moins en partie) des nombreux débats qui l’entourent.
Si le sujet du soldat augmenté semble disposer, on l’a évoqué, d’un intérêt croissant dans le champ académique depuis plusieurs années, il convient cependant d’apporter une précision importante, à savoir que la volonté d’augmenter les performances du soldat est, elle, une constante dans l’histoire militaire. Depuis l’Antiquité, les combattants ont en effet toujours cherché à être le plus efficient possible sur le champ de bataille, que ce soit sur le plan offensif ou défensif(x). On pense bien entendu, ici, à l’usage d’une multitude d’outils externes tels que les lances, épées, armures ou boucliers par exemple. « En plus de ces technologies mécaniques », observe sur ce point Jean-François Caron, « les forces militaires ont également utilisé diverses formes d’interventions chimiques par le biais de drogues ou de médicaments(x). » C’est exactement le thème du livre de Lukasz Kamienski(x) – sur lequel s’appuie d’ailleurs Jean-François Caron. L’auteur analyse le lien complexe existant, au cours de l’histoire et en mettant en avant trois périodes particulières, entre la drogue et la guerre. Son idée générale est qu’au cours des siècles, des substances pharmacologiques ont été utilisées pour doper des combattants et des armées entières, cela « de manières diverses et impressionnantes(x) ». Selon lui, les forces et groupes armés ont donc régulièrement essayé d’augmenter les performances psycho-cérébrales des soldats par le biais de différents produits, que ce soit l’opium, la coca, la morphine ou encore les amphétamines et que, par conséquent, « saisir l’ampleur de l’usage de psychotropes par les États, les armées, les groupes armés non étatiques et les combattants est crucial pour l’étude de l’histoire militaire(x) ». À ce titre, l’un des plus célèbres exemples du XXe siècle demeure sans doute l’utilisation par l’armée allemande, au cours de la Seconde Guerre mondiale, de la fameuse Pervitine, une méthamphétamine améliorant la vigilance et la résistance à la fatigue ou à la peur des soldats, et qui aurait d’ailleurs joué un rôle décisif dans les succès du Blitzkrieg(x). Les perspectives d’augmentation des capacités physiques comme psycho-cérébrales des soldats ont donc toujours été au cœur des stratégies militaires. De fait, on peut aisément rejoindre l’observation de Patrick Lin, selon laquelle « l’utilisation des technologies d’augmentation humaine par les militaires n’est pas nouvelle(x) » ou encore, pour citer Lukasz Kamienski et rester sur l’exemple des substances psychotropes, constater que « la prise de drogue par les combattants est sans doute une pratique aussi vieille que la guerre(x) ».
Si la volonté d’augmentation des capacités physiques comme psycho-cérébrales des soldats a donc toujours existé au cours de l’histoire militaire, pourquoi accorder une importance particulière au phénomène d’enhancement contemporain ? La réponse réside en grande partie dans les bouleversements technoscientifiques de ces dernières années. Plusieurs progrès réalisés dans le champ des technosciences ont effectivement ouvert la voie à des perspectives nouvelles au sein des sociétés contemporaines, marquant ainsi une certaine rupture sur cette question de l’augmentation. Ce changement de paradigme est notamment mis en avant dans un célèbre rapport controversé commandé par la Fondation nationale pour la science (National Science Foundation, NSF) et le département du Commerce des États-Unis (Department of Commerce, DOC), paru en 2002, dans lequel Mihail Roco et William Bainbridge présentent le contenu et la portée de ce qu’ils perçoivent comme une véritable « révolution technoscientifique ». Celle-ci est liée à la convergence entre les NBIC – à savoir les nanotechnologies (N), les biotechnologies (B), les sciences de l’informatique (I) et les sciences cognitives (C). Selon les auteurs, un tel phénomène pourrait permettre « une immense amélioration des capacités humaines, des résultats sociétaux, de la productivité du pays et de la qualité de vie » et constituerait, en cela, une opportunité unique « pour les individus, la société et l’humanité »(x). À ce titre, le rapport évoque directement certaines implications en matière de sécurité et plus particulièrement, l’enjeu représenté pour les forces armées. Il s’appuie, entre autres, sur la contribution de Michael Goldblatt, directeur à l’époque du Defense Sciences Office de la DARPA. Il est ainsi souligné, sur le plan des conflits armés, que la technologie a directement mis en lumière les faiblesses naturelles des soldats, qu’elles soient physiques, cognitives, émotionnelles, etc.(x). « Reconnaissant cette vulnérabilité », est-il précisé, « la DARPA a récemment commencé à explorer l’augmentation des performances humaines pour augmenter la létalité et l’efficacité du combattant en lui donnant des super capacités physiologiques et cognitives(x) ». Au-delà des conclusions du rapport, qui prêtent une nouvelle fois à débat, les progrès technoscientifiques contemporains semblent bien offrir des possibilités totalement nouvelles sur le plan de l’augmentation du soldat. Et, sur ce point, comme évoqué précédemment, les États-Unis jouent ici un rôle important.
La réalité du soldat augmenté aux États-Unis
Les augmentations « matérielles »
Le Pentagone s’est clairement lancé dans le développement du super soldat. Sur ce point, si comme l’observe Farzana Nabi, la DARPA apparaît « en première ligne de ce domaine aux États-Unis(x) », il existe une multitude d’organismes et acteurs, publics comme privés, qui participent à ce projet global d’augmentation des capacités physiques et psycho-cérébrales des soldats. À ce titre, le développement du soldat augmenté états-unien s’effectue à des niveaux et sur des plans très divers(x).
On peut tout d’abord citer l’exemple de l’exosquelette. Sur ce point, certaines précisions sont nécessaires et permettent, dans la continuité des éléments évoqués précédemment, d’approfondir la définition même de l’enhancement. Comme plusieurs technologies externes à visée méliorative, l’exosquelette est effectivement un cas particulier sujet à débat, principalement du fait de ses limites actuelles constatées. Sur le plan ergonomique, celui-ci pose par exemple la plupart du temps des problèmes importants dans l’accompagnement de la diversité des mouvements du soldat, qui se retrouve en réalité le plus souvent contraint de s’adapter aux capacités de la machine. Par ailleurs, l’exosquelette ne semble pas être en mesure, à l’heure actuelle, de répondre à la complexité des interactions existantes entre l’individu et son environnement, ce dernier dictant continuellement, parfois de manière extrême, les actions humaines. Surtout, l’exosquelette est encore soumis au sempiternel problème de l’autonomie, qui l’empêche de suivre durablement le militaire sur le terrain et rappelle trop souvent sa condition d’outil externe. Certes, il apparaît comme un dispositif loin d’outils indépendants tels que les armes par exemple, mais il demeure a priori distinct de technologies d’augmentation avérées comme la pharmacologie ou les implants cérébraux.
En cela, l’exosquelette symbolise certaines interrogations partagées, on l’a vu, par la plupart des technologies externes, renvoyant au degré de proximité ou même de passivité du soldat. On peut en effet douter, une nouvelle fois au vu de son état de développement technologique actuel, qu’il représente un dispositif – pour faire référence aux éléments de définition évoqués précédemment – faisant entièrement « corps avec le soldat » voire qu’il pourrait faire partie de son identité. Comme l’observent en ce sens Patrick Lin et al., certains dispositifs « ne peuvent pas encore être considérés comme des augmentations », à l’instar des « exosquelettes ou d’autres équipements externes qui sont encombrants ou n’ont pas encore une taille qui peuvent leur permettre d’être portés de près et en permanence(x) ». Pourtant, ajoutent-ils, il est tout à fait possible de les prendre en considération dans l’analyse « en prévision du fait que de tels équipements pourraient être réduits et intimement liés au corps humain et qu’ils pourraient être qualifiés d’augmentations à l’avenir(x) ». Ainsi, comme de nombreuses technologies externes recherchant l’augmentation humaine, tout dépend en réalité de la temporalité choisie. Pour le dire autrement, si le cas de l’exosquelette est encore sujet à débat, il doit néanmoins être pris en compte sérieusement, du fait de sa nature, sa visée méliorative ouvertement affichée ainsi que les nombreuses possibilités qu’il se promet d’offrir à l’avenir.
À ce titre, l’un des plus célèbres projets en la matière, qui symbolise sûrement à lui seul les promesses offertes par l’exosquelette, demeure le TALOS (Tactical Assault Light Operator Suit), surnommé l’Iron Man suit et annoncé de manière retentissante en 2013 par le Commandement des opérations spéciales des États-Unis (U.S. Special Operations Command, USSOCOM). Initialement doté de 80 millions de dollars et réunissant de nombreux acteurs gouvernementaux, industriels et universitaires, ce projet américain de création d’un système d’armure-exosquelette unifié avait pour objectif affiché de révolutionner la résistance, la rapidité et la force du soldat. Cette ambition transparaît d’ailleurs très clairement dans la vidéo de présentation du projet, diffusée dès 2013(x). Sur un fond de musique haletante, on y découvre un soldat complètement recouvert d’une armure futuriste qui, après avoir brisé sans difficulté une porte avec le seul usage de ses bras, se retrouve pris sous un feu de tirs nourris et semble alors non seulement invincible face aux balles ennemies, qui se heurtent vulgairement à l’armure, mais surtout totalement impassible face à la situation. Outre cette célèbre vidéo – aux rendu et contenu discutables –, ce sont plus généralement les diverses déclarations et présentations autour du projet, à partir de 2013, qui n’ont cessé d’alimenter les attentes et de générer des spéculations diverses sur la nature du super soldat américain, jusqu’aux mots mêmes du Président Obama qui, en 2014, ironisait publiquement sur le fait que les États-Unis étaient en train de développer Iron Man. Tout semblait alors possible, et l’idée de création d’un super soldat aux capacités décuplées, à l’instar du héros de Marvel, s’est progressivement installée, ce projet devenant le symbole des ambitions sans limites du Pentagone en la matière.
Cependant, le programme est finalement arrêté en 2019 avec des résultats éloignés des attentes puisque, au lieu d’un système d’armure-exosquelette unifié, c’est plutôt un modèle moins ambitieux, envisagé comme une combinaison de technologies distinctes, qui est présenté(x). TALOS n’a donc pas réussi à faire quitter l’exosquelette actuel de cette zone particulière, « floue » et intermédiaire et à le faire basculer définitivement dans la sphère de l’enhancement, même si le Pentagone a affirmé que ce programme avait finalement permis de nouvelles perspectives en matière d’augmentation(x). À ce titre, le concept d’exosquelette continue bien d’être exploré. Outre le dispositif partiel issu de TALOS, plusieurs programmes sont ainsi surveillés par le Pentagone, que ce soit le prometteur prototype ONYX axé sur les genoux, de l’entreprise Lockheed Martin, le Wyss Exosuit, dispositif souple ciblé principalement sur les hanches et les cuisses et développé (sous l’égide de la DARPA) par le Wyss Institute de l’Université Harvard, ou encore le prototype de Raytheon/Sarcos, recouvrant davantage le corps de l’individu(x). Au-delà de ces quelques exemples(x), il semble d’une manière générale peu probable que le DoD ait abandonné son ambition de créer, un jour, son système révolutionnaire d’armure-exosquelette unifié. Un rêve qui, paradoxalement au vu de l’échec de TALOS et de l’écart important entre les attentes et la réalité, s’est considérablement rapproché(x) du fait des avancées réalisées et connaissances accumulées. La temporalité occupe donc bien une place importante dans les considérations relatives au cas de l’exosquelette – un constat qui vaut d’ailleurs, sur d’autres plans, pour plusieurs moyens d’augmentation.
Parmi les nombreux exemples de technologies d’augmentation « matérielles », on peut aussi mentionner, outre l’exosquelette, certains projets supervisés directement par la DARPA. On pense par exemple au programme Z-Man qui, s’inspirant des lézards geckos, vise à développer un système qui, pour reprendre les mots de l’instance, pourrait « permettre aux combattants d’escalader des murs verticaux faits à partir de matériaux de construction types, tout en portant une charge de combat complète, et sans l’utilisation de cordes ou d’échelles(x) ». La DARPA travaille également depuis plusieurs années au développement de lentilles ultra connectées offrant un système de réalité augmentée, à l’instar du programme Soldier Centric Imaging Via Computational Cameras (SCENICC) par exemple, ayant pour objectif de « fournir aux soldats individuels des données provenant de drones de reconnaissance et de capteurs sur le champ de bataille(x) ».
L’organisme de recherche s’intéresse aussi particulièrement aux fonctionnalités neuronales, cela sous leurs formes multiples(x). On peut tout d’abord mentionner des dispositifs sans intervention chirurgicale, soit pleinement externes, comme un système de casque à ultrasons permettant de booster directement certaines régions du cerveau et visant, entre autres, à accroître certaines fonctionnalités essentielles du soldat, comme sa vigilance(x). De même, là aussi de manière non invasive(x), on peut mentionner les recherches ayant pour but le développement d’un casque visant à connecter deux cerveaux entre eux(x). Cependant, de nombreux programmes impliquent, pour leur part, une intervention à l’intérieur du corps humain. On peut par exemple citer, ici, divers dispositifs axés sur la neurostimulation électrique et visant, entre autres, à améliorer l’apprentissage des soldats(x), ou à une multitude de programmes d’interface homme-machine(x), comme des dispositifs d’implants cérébraux permettant le contrôle de bras bioniques tout en disposant de capacités sensorielles(x). Si plusieurs technologies se présentent donc sans intervention chirurgicale, l’idée de dispositifs implantés dans le cerveau (que ce soit pour contrôler des objets mécaniques à distance, influer sur le système nerveux ou élargir les capacités mémorielles voire cognitives en particulier à travers une connexion avec la machine) est donc bien abordée dans plusieurs programmes de la DARPA(x). Cette intrusion de la mécanique à l’intérieur même du corps humain, à travers différents implants (qu’ils soient d’ailleurs à visée psycho-cérébrale comme physique) ou prothèses, renvoie ainsi indéniablement au concept – largement abordé par la science-fiction – de cyborg.
Les augmentations « non matérielles »
La nature « interne » de l’augmentation humaine se retrouve bien entendu également au-delà de ces technologies matérielles et s’incarne, le plus souvent, à travers de nombreux moyens d’augmentation « non matériels ». Sur ce point, les États-Unis apparaissent là encore au cœur d’une multitude de projets. « Tout en explorant vigoureusement les technologies de protection externe nouvelles et améliorées », remarque ainsi Andrew Bickford, « l’armée américaine s’est longtemps concentrée sur les moyens d’armer intérieurement le soldat. Le but de ces projets est de créer un nouveau type de soldat, un soldat offrant des perspectives différentes en termes de performances, d’aptitudes et de capacité de survie par rapport aux précédents types de soldats américains » et par conséquent, ajoute-t-il, « une grande partie de la vision et de la représentation du super soldat augmenté provient de la médecine militaire américaine et de la recherche en biotechnologie »(x). C’est aussi ce qu’observe Maxwell J. Mehlman, qui souligne que « l’armée américaine, en grande partie sous l’impulsion de la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA), a manifesté un vif intérêt pour l’utilisation de la technologie biomédicale et génétique/génomique afin d’améliorer la capacité des combattants à mener à bien leurs missions avec plus de sécurité et d’efficacité(x) ».
Les forces armées américaines, comme d’ailleurs, on l’a évoqué, de nombreuses puissances militaires au cours de l’histoire militaire, ont régulièrement fait usage de médicaments et diverses substances pharmacologiques. On peut par exemple mentionner le cas des amphétamines, utilisées pendant la Seconde Guerre mondiale, la guerre de Corée, la guerre du Vietnam ou encore, la guerre du Golfe (en particulier à travers la Dexedrine, dextroamphétamine plus connue sous le terme de Go pills)(x). Bannies de l’armée américaine en 1991 et réintroduites quelques années plus tard, à l’occasion des conflits dans les Balkans(x), les amphétamines (visant à lutter contre le stress ou la fatigue) ont suscité de plus en plus de débats(x). C’est l’une des raisons pour laquelle le DoD s’est progressivement employé à trouver des alternatives dans la période récente, comme c’est le cas avec le modafinil (Provigil). Ce puissant psychostimulant contribue là aussi à améliorer la vigilance des soldats, leur permettant entre autres de tenir efficacement soixante heures sans dormir, mais n’entraînerait pas les nombreux effets secondaires des amphétamines, « tels que l’euphorie, l’augmentation du rythme cardiaque, une tension plus élevée, l’insomnie, etc.(x) ». Il aurait notamment été utilisé par l’armée américaine pendant la guerre en Irak en 2003(x). Les effets sont particulièrement probants. Comme l’observe Jonathan Moreno : « La tentation pour les gens en bonne santé d’utiliser du modafinil en tant qu’agent anti-sommeil est énorme ; certains rapportent qu’une dose les laisse aussi rafraîchis qu’une courte sieste(x). » C’est la raison pour laquelle, sans surprise, le modafinil est particulièrement distribué aux pilotes de l’air américains(x). En dehors des amphétamines et des psychostimulants, certaines substances comme l’anxiolytique emapunil (XBD173) ou encore, le bêta-bloquant propranolol peuvent s’avérer quant à elles utiles dans la diminution des troubles du stress post-traumatique (TSPT) ou dans la réduction plus générale de la peur(x). Héloïse Goodley fait ainsi remarquer, sur ce point, que « les soldats prenant du propranolol se souviendraient toujours de l’incident traumatique, mais ne l’associeraient à aucun souvenir émotionnel de leur expérience(x) », d’où l’intérêt évident pour les forces armées américaines.
D’une manière générale, le DoD cherche depuis plusieurs années un moyen d’optimiser les performances globales des combattants à travers la pharmacologie. L’un des anciens programmes, intitulé « Metabolic Dominance » ou « Peak Soldier Performance », avait d’ailleurs « pour objectif de développer un “nutraceutique”, une pilule à valeur nutritive qui améliorerait considérablement l’endurance des soldats(x) ». Selon le site officiel de la DARPA, « le but ultime » du programme était ainsi « de permettre des performances physiques et physiologiques supérieures en contrôlant le métabolisme énergétique à la demande », comme par exemple « un pic continu de performance physique et de fonction cognitive pendant 3 à 5 jours, 24 heures par jour, sans besoin de calories(x) ». Les possibilités offertes par la pharmacologie sont ainsi multiples. Il s’agit globalement d’améliorer des capacités diverses, telles que la concentration, la résistance à la fatigue ou encore au stress, que ce soit sur le terrain comme dans sa version post-traumatique par exemple(x). Après tout, comme le souligne Jonathan Moreno, « bien que des “améliorations” étonnantes et terrifiantes aient été apportées aux dispositifs de conflit au cours des millénaires, la psychobiologie des combattants est toujours fondamentalement la même(x) ».
C’est justement en réponse directe aux limites de la nature humaine que les projets d’ingénierie génétique prétendent se situer. À ce titre, celle-ci constitue sans aucun doute le moyen d’augmentation le plus controversé ou, pour reprendre la formule de Francis Fukuyama, « la biotechnique la plus révolutionnaire de toutes(x) ». Le soldat augmenté a régulièrement été représenté, dans la sphère fictionnelle, comme un être génétiquement modifié, à l’instar du jeu vidéo Halo ou encore, d’une certaine manière, du comic book Captain America. Cependant, sur ce point, la réalité est encore loin de la fiction et la modification du patrimoine génétique et de l’ADN des soldats, bien qu’elle puisse être imaginable sur un strict plan technologique, ne semble pas pour l’instant d’actualité pour les forces armées américaines.
L’intérêt est toutefois réel. Comme l’observe Jean-François Caron : « De nombreux rapports ont […] souligné de manière explicite les avantages potentiels de cette nouvelle approche pour l’amélioration de la santé des soldats et de leur performance sur le champ de bataille », alors que d’autres démontrent, pour leur part, « que l’armée s’intéresse à la possibilité de modifier la structure cellulaire et génétique des soldats pour leur permettre de courir sur de plus longues distances, de survivre plus longtemps sans manger ou de consommer des produits qu’ils ne digèrent pas pour le moment, comme l’herbe »(x). On peut par exemple citer ici l’étude menée par JASON, un groupe de conseillers scientifiques du DoD, visant à examiner l’impact que pourraient avoir les progrès en matière de séquençage du génome et de fait, d’en évaluer les opportunités opérationnelles et les différents défis associés(x). Dans un monde où il sera bientôt « possible pour chaque individu d’avoir accès à la séquence ADN complète de son génome pour un coût modeste », le rapport souligne que « l’armée a tout à gagner à mettre en œuvre des technologies génomiques qui augmentent l’état de santé et améliorent les résultats des traitements ». De plus, il est indiqué que « les opérations militaires offensives et défensives peuvent être affectées par les applications des technologies de la génomique personnelle grâce à l’augmentation de la santé, de l’état de préparation et des performances du personnel militaire », raison pour laquelle le groupe indique qu’« il peut être bénéfique de connaître les identités génétiques d’un adversaire et, inversement, d’empêcher un adversaire d’accéder aux identités génétiques du personnel militaire américain(x) ». Ce document ne constitue qu’un exemple parmi d’autres de l’intérêt du DoD pour les aspects génétiques et potentiellement, le travail sur l’ADN humain.
D’une manière générale, la DARPA semble par ailleurs s’intéresser aussi depuis plusieurs années aux dispositions génétiques animales, et aux moyens selon lesquels celles-ci pourraient être adaptées – sous des formes multiples(x) – pour les soldats. C’est déjà ce qui transparaît, plus ou moins, dans la déclaration de 2003 d’Anthony J. Tether précédemment citée, dans laquelle l’ancien directeur de la DARPA évoque son souhait de pouvoir disposer des mêmes caractéristiques de déplacement et de camouflage que certains animaux, en particulier les insectes ou les reptiles(x). Noah Shachtman souligne ainsi, sur ce point, que la DARPA « veut rendre les soldats plus forts, plus rapides et généralement “à l’épreuve de la mort”. La clé, selon l’agence : amener les humains à agir davantage comme des animaux(x) ». C’est aussi ce qu’observe Jonathan Moreno. Selon lui :
Étudier les systèmes perceptifs d’autres animaux ne suscitera pas seulement de nouvelles conceptions […] pour aider les opérateurs humains, mais amènera également certains à s’interroger sur la faisabilité d’introduire des gènes ou des protéines pour modifier l’être humain. Nous introduisons déjà du matériel biologique d’autres animaux dans le corps humain (vaccins, valves porcines pour les cœurs), et sommes déjà en train de nous engager sur la voie de la modification génétique des futurs enfants (test et dépistage prénatals, ingénierie génétique), alors pourquoi ne pas envisager de mettre des gènes chez les adultes aussi(x) ?
Ces observations doivent ici être mises en perspective. Concernant l’ingénierie génétique, le peu de transparence disponible vis-à-vis des recherches réelles entraîne en effet le plus souvent une multitude de fantasmes sur la question. Par ailleurs, les divers obstacles et difficultés apparaissent probablement trop importants, à l’heure actuelle, pour envisager, à court terme voire à moyen terme, la modification génétique et cellulaire des soldats. Cependant, certains éléments montrent bien l’existence d’un intérêt réel de la part du DoD pour ces questions, qui ne doivent d’ailleurs pas être appréhendées de manière cloisonnée, c’est-à-dire indépendamment des autres moyens d’augmentation, en particulier de type interne. Les différents dispositifs et perspectives d’enhancement sont en effet fortement interdépendants. Sur ce point, Andrew Bickford observe que « les augmentations destinées à être intégrées dans le corps du soldat », d’une manière générale, « constituent la manipulation directe et la militarisation de la propre biologie du soldat à des fins militaires » et qu’en cela, selon lui, « le vaste éventail de projets menés et en cours démontre l’étendue de la recherche sur l’augmentation des performances militaires aux États-Unis »(x). Cet état de fait rappelle ainsi que les perspectives ne sont pas figées ou acquises et que, surtout, la nécessité de fixer un cadre éthique ne doit jamais être minimisée, voire délaissée.
II. Quelles conséquences pour les États-Unis ?
L’ambivalence du soldat augmenté
Si le développement du soldat augmenté suscite des débats importants, c’est notamment du fait de sa nature ambivalente. Pouvant constituer une menace considérable sur de nombreux aspects, les perspectives d’augmentation laissent aussi présager des bénéfices indéniables pour les forces armées et par conséquent, pour la première puissance militaire mondiale, à savoir les États-Unis(x).
Un phénomène technoscientifique aux bénéfices réels
Les avantages en termes stratégique, opérationnel et de bien-être des soldats
Bien entendu, le premier aspect concerne le plan stratégique. L’objectif pour chaque puissance est en effet de rester la plus performante et compétitive possible à l’international. Dans cette optique, toute avancée technologique constitue un élément potentiellement stratégique qui ne peut être minoré. C’est d’ailleurs l’une des raisons d’être de la DARPA. « Depuis soixante ans », est-il indiqué sur son site internet, « la DARPA s’est attachée à une mission singulière et durable : faire des investissements essentiels dans des technologies de rupture pour la sécurité nationale(x) ». L’objectif stratégique est ainsi clairement souligné : « La genèse de cette mission et de la DARPA elle-même remonte au lancement de Spoutnik en 1957, et à l’engagement des États-Unis d’être, à partir de ce moment-là, l’initiateur et non la victime de surprises technologiques stratégiques(x). »
En permettant la création de combattants plus intelligents, plus forts, plus endurants ou plus vigilants, l’enhancement militaire constitue indéniablement une technologie stratégique pouvant conférer un avantage réel, au niveau international, pour la puissance qui en fait usage(x). On l’a évoqué, la prise de Pervitine par de nombreux soldats allemands durant la Seconde Guerre mondiale aurait par exemple joué un rôle essentiel, pour certains, dans les succès du Blitzkrieg(x). Ce constat s’avère aujourd’hui central dans le contexte de compétition accrue entre les grandes puissances sur le plan des nouvelles technologies. Alors que l’intelligence artificielle (IA) est régulièrement invoquée dans les débats relatifs à la guerre technologique contemporaine, l’augmentation militaire – qui repose d’ailleurs en partie sur l’IA – constitue elle aussi un élément de puissance à prendre en compte.
Le soldat augmenté doit être considéré comme un véritable outil stratégique, et les perspectives qu’il se veut offrir en font clairement un axe fort de la stratégie de recherche et développement de plusieurs puissances militaires contemporaines, en particulier les États-Unis. Sur ce point, il faut bien sûr distinguer les technologies d’augmentation utilisables à court et moyen termes et celles qui, pour l’heure, demeurent encore de simples projets d’étude voire appartiennent toujours à la sphère fictionnelle. Pour autant, au-delà du stade auquel se situe chacun des moyens d’enhancement, c’est finalement la perspective d’un déséquilibre stratégique majeur qui pousse de plus en plus de pays à entretenir un intérêt marqué pour l’augmentation. Preuve, donc, de l’importance prise désormais par ce phénomène dans la compétition entre grandes puissances actuelle et, probablement, à venir.
Les dispositifs d’augmentation peuvent aussi apporter des bénéfices clairs sur le plan opérationnel. Ils permettent, entre autres, de faciliter les missions des soldats, de renforcer leur protection, de rendre plus efficaces la communication et la prise d’information sur le terrain, d’améliorer leurs performances plus générales au combat, etc. Disposer de soldats plus endurants, c’est par exemple s’assurer de meilleures perspectives concernant l’organisation et la gestion des troupes sur le terrain. Une unité composée de soldats plus résistants à la fatigue permettrait en effet de faciliter grandement la logistique d’une armée déployée en terrain étranger et parfois hostile. De même, un soldat disposant d’une quantité décuplée d’informations sur son état, le terrain où il évolue voire les combattants ennemis, via un nouveau système de réalité augmentée intégré, offrirait des perspectives totalement nouvelles sur le plan opérationnel, et des avantages certains en la matière pour les forces armées. Le fait de pouvoir disposer de soldats augmentés ayant finalement très peu de chance d’être blessés voire tués au combat s’inscrirait également dans cette idée.
Les potentiels bénéfices associés à l’enhancement apparaissent multiples et même presque illimités en matière opérationnelle. C’est donc l’une des raisons pour laquelle, on l’a vu, les États-Unis se sont lancés depuis de nombreuses années maintenant, dans l’étude, le développement, voire l’usage de moyens d’augmentation, tant physiques que psycho-cérébraux. Comme l’observe Annie Jacobsen, beaucoup au sein du DoD, à l’instar de l’ancien directeur du Defense Sciences Office de la DARPA, Michael Goldblatt, ont effectivement considéré, à partir de la fin des années 1990, « la création du super soldat comme un impératif de la guerre du xxie siècle », celui-ci déclarant même que « les soldats n’ayant aucune limitation physique, physiologique ou cognitive seront la clé de la survie et de la domination opérationnelle à l’avenir »(x). Un intérêt qui depuis lors, malgré des variations et une diversité des politiques de développement du DoD en la matière, n’a donc globalement cessé de se renforcer.
Au-delà des aspects stratégiques et opérationnels, l’augmentation pourrait entraîner une véritable amélioration du bien-être des soldats américains. Tout d’abord, sur le plan physique, des dispositifs tels que l’exosquelette permettraient par exemple de soulager l’individu dans le transport de charges lourdes. Comme l’observe Gérard de Boisboissel sur ce point : « Marches longues et déplacements en milieu hostile sont inhérents à l’action militaire terrestre. Aussi, des équipements permettant d’aider le combattant à porter ses charges seraient un grand avantage », à l’instar « des équipements externes d’accompagnement des muscles » qui « permettraient de soutenir l’effort physique du soldat lors de longues marches ou de raids en profondeur »(x). Sur un plan plus controversé, des substances – voire même, dans une version plus radicale et fictive, des modifications génétiques – permettant une meilleure récupération ou une force accrue s’inscriraient aussi dans la même logique d’amélioration potentielle du bien-être de l’individu en exercice(x).
Au-delà de l’aspect physique, les technologies d’augmentation pourraient aussi avoir un impact bénéfique sur le plan psycho-cérébral. Pour citer à nouveau Gérard de Boisboissel, certains dispositifs permettraient ainsi « une réduction de la charge cognitive », c’est-à-dire la quantité et le flot d’informations associées aux missions de terrain, par exemple à travers une « centrale de communication intégrée dans l’équipement du soldat, en concentrant et fusionnant toutes les données émises »(x). Là aussi, on peut aller plus loin et imaginer, une nouvelle fois en dehors des nombreuses considérations et controverses morales et éthiques accompagnant bien entendu de tels dispositifs, les bénéfices que pourraient apporter, sur le plan du bien-être, certaines substances pharmacologiques, technologies neuronales voire interventions sur les cellules ou l’ADN. Au-delà des aspects liés à la performance du combattant sur le terrain, on pense également ici à la gestion de ses émotions dans la période suivant le conflit, la mission ou la carrière de l’individu. En effet, alors que de nombreux soldats sont par exemple affectés par des troubles du stress post-traumatique, certains moyens d’enhancement, notamment des substances, prétendent les éliminer. En cela, l’augmentation pourrait s’avérer être un moyen efficace pour améliorer non seulement l’état psychologique des soldats tout au long de leur carrière, mais également après celle-ci. Le soldat augmenté pourrait donc aussi être un individu au « bien-être augmenté ».
Les avantages pour les conflits armés
Enfin, on peut présenter des bénéfices sur le plan des conflits armés. Sur ce point, Matthew Beard et al. identifient deux principaux avantages, qui renvoient tout particulièrement à des considérations éthiques. Le premier concerne l’impact de l’augmentation sur les forces armées elles-mêmes. En effet, si « les capacités des combattants individuels augmentent, la demande en faveur d’un nombre important de combattants pour faire la guerre – toutes choses étant égales par ailleurs – diminuera » et cela « générera une diminution du nombre des forces de combat au fil du temps » ce qui, par conséquent, amènera à « une réduction des taux de victimes »(x). Cela aurait des implications importantes, comme par exemple, pour faire écho à la théorie de la guerre juste(x), sur l’entrée dans le conflit (jus ad bellum). La diminution du nombre de morts pourrait effectivement « pousser l’armée à s’engager dans des guerres qui sont moralement nécessaires, mais qui ont été auparavant considérées comme politiquement intenables en raison de la résistance des civils à la possibilité de pertes militaires(x) ». Le principe de proportionnalité, au cœur du jus ad bellum mais aussi du jus in bello (conduite du conflit), serait de fait impacté par ce nouvel état de fait, puisque « si les pertes attendues de combattants étaient moins importantes, cela augmenterait la possibilité de parvenir à un conflit proportionné(x) ». Bien entendu, une baisse du nombre de victimes aurait de nombreuses autres conséquences potentiellement positives, que ce soit par exemple au niveau de l’individu (rapport au risque, etc.), de l’unité (moral des troupes, etc.), de l’institution militaire (coût financier moindre, etc.) ou, plus largement, de la société (rapport à l’engagement militaire, etc.)(x). D’ailleurs, l’augmentation des soldats permettrait aussi de renforcer un autre aspect fondamental du jus ad bellum, à savoir l’espérance de succès.
Le deuxième ensemble de bénéfices éthiques mis en avant par Matthew Beard et al. renvoie quant à lui à l’impact même de l’augmentation sur le comportement des soldats durant le conflit. En effet, soutiennent-ils : « Si les progrès de la psychopharmacologie peuvent être utilisés pour modifier le niveau de vigilance d’une personne et qu’il existe un marché immense concernant l’utilisation de médicaments similaires pour modifier l’humeur, alors », selon eux, « des types similaires d’intervention peuvent améliorer la prise de décision d’une manière qui produit des résultats éthiquement souhaitables(x). » L’un des principes fondamentaux de la théorie de la guerre juste, mais aussi du droit international humanitaire, est le principe de distinction. Le jus in bello implique effectivement que les soldats doivent différencier très clairement les combattants des non-combattants et adapter leur conduite en conséquence. Ce principe est déjà solidement ancré dans le code de conduite des militaires américains. Cependant, il existe, sur le terrain, une multitude de situations pouvant parfois impacter ou venir troubler sa bonne réalisation, à l’instar de certains états de confusion, de panique, de stress ou de fatigue, voire un ensemble d’émotions humaines telles que la peur, la fierté ou la colère par exemple(x). Ainsi : « Les opportunités offertes par l’augmentation ne visent pas à améliorer le caractère moral des soldats, mais plutôt leur capacité à comprendre des situations complexes et à porter rapidement des jugements éthiques, ainsi que leur capacité à contrôler les réactions émotionnelles qui peuvent rendre les jugements éthiques plus difficiles(x). » Cet état de fait peut bien entendu aussi impacter de manière positive le principe de proportionnalité du jus in bello, puisque certains moyens d’augmentation pourraient améliorer la capacité des soldats à agir proportionnellement à l’objectif suivi. C’est pourquoi, « toute forme d’intervention biomédicale qui pourrait supprimer une réponse adossée à une folie furieuse, ou d’autres formes d’émotion contre-morale, aurait des avantages éthiques évidents pour l’armée(x) ». Le soldat augmenté peut donc représenter des bénéfices considérables et divers pour l’armée américaine. Cependant, ces éléments ne tiennent pas compte des nombreuses problématiques associées.
Un phénomène technoscientifique aux risques indéniables
Les problématiques en termes stratégique, opérationnel et de bien-être des soldats
Le super soldat génère effectivement, sans surprise, une multitude d’interrogations et de problèmes majeurs. Ceux-ci font écho à des aspects divers, qu’ils soient sociaux, politiques, éthiques ou encore juridiques, qui sont d’ailleurs fortement interdépendants.
Si l’on reprend les catégories précédentes, on a vu que sur le plan stratégique, l’augmentation peut conférer des bénéfices importants pour la puissance militaire qui en fait usage. Toutefois, cette potentielle situation d’avantage stratégique n’est pas sans problématiques. Certains considèrent par exemple que le soldat augmenté risquerait de créer un déséquilibre trop important entre la puissance en disposant et celle utilisant toujours des combattants « naturels ». Sur ce point, Jean-François Caron(x) présente l’argument développé par Robert Simpson, qui soutient que « les technologies d’augmentation du soldat ont le potentiel d’altérer significativement la structure des conflits(x) » entre les puissances ayant accès aux moyens d’enhancement et les autres. S’appuyant, entre autres, sur le concept de « guerres sans risques » (riskless warfare)(x), il soutient que l’augmentation pourrait conduire à une situation asymétrique telle que la réciprocité de la menace aurait disparu et, en cela, que tout conflit impliquant unilatéralement des soldats augmentés – potentiellement invincibles – pourrait être considéré comme immoral et contraire aux lois de la guerre. Toutefois, comme l’observe Jean-François Caron, « il est évident que les technologies d’augmentation fourniront à leurs bénéficiaires un avantage par rapport à leurs ennemis, mais elles ne les empêcheront pas d’être tués(x) ». En ce sens, on peut aisément rejoindre son observation selon laquelle « ce serait une erreur de confondre une relation asymétrique entre ses ennemis avec celle d’une guerre sans risques » puisque, bien que les technologies d’augmentation actuelles ou envisageables « puissent augmenter les chances de survie sur un champ de bataille, elles ne créent pas une situation où la réciprocité de la mort est éliminée(x) ».
Au-delà de cet élément, certains soulignent l’aspect contre-productif que pourrait entraîner une telle supériorité technologique pour la puissance concernée, plus particulièrement pour son image. C’est ce qu’observent Patrick Lin et al., faisant par exemple, ici, une analogie avec les drones états-uniens(x). Selon eux, alors que les forces armées américaines voient leurs frappes moralement et éthiquement justes car protégeant leurs soldats, leurs adversaires les considèrent en effet le plus souvent d’une tout autre manière. À ce titre, ils font remarquer que si l’usage de tels moyens est vu comme une forme de lâcheté ou d’injustice, cela peut entraîner un certain « retour de bâton(x) » en stimulant le ressentiment des combattants ennemis voire de certaines populations locales vis-à-vis des États-Unis et donc, in fine, faire grandir les forces ennemies et susciter, en réponse, davantage d’attaques meurtrières. On retrouverait ainsi la même logique avec le soldat augmenté. « Cela ne veut pas dire que la guerre doit être un “combat équitable” », soulignent sur ce point Patrick Lin et al. « En fait, l’idée même d’employer les technologies émergentes est de tirer parti de la force et de conférer un certain avantage militaire. Cependant », poursuivent-ils, « comme pour les frappes de drones, les États doivent soigneusement réfléchir aux conséquences de l’augmentation des soldats en termes d’options de représailles possibles, et de telles considérations peuvent empêcher l’emploi au départ de tels moyens »(x).
Par ailleurs, les bénéfices stratégiques que pourrait conférer le soldat augmenté risquent d’entraîner, plus globalement, une course à l’armement. À cet égard, celle-ci peut générer deux types de situations problématiques. Soit un grand nombre d’acteurs arrivent à suivre cette course et à acquérir les mêmes technologies d’augmentation que les États-Unis et à ce moment-là, les forces armées américaines doivent être prêtes à accepter que leurs ennemis « aient les mêmes capacités », avec la potentialité de les utiliser contre elles mais surtout, que cela diminue finalement, à moyen et long termes, « les avantages concurrentiels dérivés des augmentations »(x). Soit, au contraire, on observe un renforcement de la situation asymétrique au profit des États-Unis, ce qui pourrait dans ce cas entraîner une course à « deux vitesses », avec d’un côté des augmentations de « qualité élevée » et potentiellement surveillées et de l’autre, des augmentations low cost aux effets non contrôlés et de fait, aux conséquences totalement inattendues. Ce développement à bas coût pourrait d’ailleurs renvoyer à un autre problème, celui d’une diffusion à grande échelle par des acteurs privés au sein des sociétés en question, et influer potentiellement sur l’attitude des populations civiles concernées durant des conflits asymétriques. Avec un nouveau modèle de combattants augmentés proposé par les pays les plus riches, à l’instar des États-Unis, Jean-Christophe Noël note que « la tentation de “s’augmenter” à bas coût, c’est-à-dire avec des produits dopants aux effets et à la qualité variables, pourrait s’imposer. Le choc des extrêmes », observe-t-il, « pourrait alors devenir la norme. Des soldats occidentaux encore plus protégés et performants qu’aujourd’hui pourraient affronter à l’avenir des rebelles incapables de suivre cette course technologique, mais ayant systématiquement recours à des substances inhibant leur peur ou la douleur(x) ».
Sur le plan opérationnel, bien que l’augmentation puisse permettre des bénéfices potentiels, elle soulève également une multitude de problématiques. On peut par exemple mentionner la difficile mise en œuvre des moyens d’enhancement. Comme le souligne effectivement Ioana Puscas, « la manière précise dont les augmentations seront déployées est d’une importance cruciale et aura des conséquences considérables(x) ».
L’armée américaine pourrait tout d’abord choisir – ou être contrainte – d’augmenter seulement certains soldats. Dans ce cas-là, des problèmes d’inégalité importants apparaîtraient. On retrouverait alors une armée à « deux vitesses », à savoir regroupant des individus plus forts, plus résistants, plus endurants ou plus intelligents d’une part, et des individus restés à leur état naturel par définition « limité » d’autre part. Si des distinctions existent bien sûr déjà dans toutes les armées, la différence serait ici fondamentale puisque que celles-ci seraient désormais induites par une intervention technoscientifique extérieure et non plus fondée sur le mérite et les capacités naturelles. Ainsi, comme l’observent Patrick Lin et al., « au niveau de l’unité, les augmentations peuvent provoquer (ou augmenter) les dissensions entre les combattants(x) », ce qui nuirait potentiellement au moral et surtout, au principe de cohésion des forces armées, pilier de l’institution militaire. En cela, un tel phénomène pourrait aussi affecter l’esprit de corps dans le cas où les soldats augmentés se sentiraient supérieurs à leurs camarades restés « normaux » et, par conséquent, refuseraient par exemple d’effectuer certaines tâches ou missions – « tout comme certaines superstars le font dans les équipes sportives(x) ». On peut d’ailleurs aussi imaginer la possibilité qu’ils soient tout simplement directement exempts de tels impératifs, contrairement aux soldats non augmentés. À travers ces éléments, c’est plus largement l’efficacité militaire elle-même qui serait affectée. Afin de limiter les problèmes de cohésion entre les deux catégories de soldats, une possibilité serait de regrouper les combattants augmentés au sein d’une même unité, en créant de fait une force spéciale composée d’individus aux capacités physiques et/ou psycho-cérébrales décuplées. Cependant, selon Patrick Lin et al., une telle séparation ne ferait simplement que « télescoper le problème à un niveau plus large, déplaçant la tension de l’intérieur des unités aux différentes unités entre elles(x) ».
Si l’armée décide au contraire de généraliser le phénomène et ainsi d’augmenter toutes ses différentes composantes, cela générerait d’autres difficultés plus pragmatiques liées au coût, à la temporalité de la mise en œuvre des augmentations (là encore, un délai trop important entre chaque soldat concernant l’installation ou la mise à disposition des moyens d’augmentation renverrait au problème précédemment évoqué), aux spécificités de chaque individu, aux besoins de chaque unité, etc.
D’une manière générale, on peut aussi mettre en avant les potentiels problèmes que le soldat augmenté pourrait faire émerger concernant les rapports hiérarchiques. Les décideurs militaires seraient-ils soumis à l’augmentation ? Si oui, disposeraient-ils de meilleures technologies, ce qui pourrait susciter « un fossé moral entre les rangs militaires(x) » ? Dans le cas contraire, n’y aurait-il pas un risque de désobéissance de la part de soldats augmentés se sentant « supérieurs » par rapport à leur hiérarchie(x) ? Sur ce point, Ioana Puscas observe que les ressentiments qui résulteraient de ces multiples éléments « pourraient prendre diverses formes et affecter le moral, la structure de commandement et, en fin de compte, le succès opérationnel(x) » de l’armée en question.
Concernant l’impact de l’enhancement sur le bien-être des soldats, là aussi de nombreuses problématiques peuvent être mises en avant. Tout d’abord, certaines technologies pourraient clairement affecter leur santé. On peut effectivement s’interroger sur les effets secondaires, à court, moyen et long termes, pour un soldat « dopé » aux substances multiples durant toute sa carrière, que ce soit pour lutter contre la fatigue, le stress ou pour améliorer ses performances physiques et cognitives. Ces substances, comme on l’a vu, ne représentent pourtant qu’une partie infime des perspectives d’augmentation. Quel serait l’impact d’une stimulation neuronale continue, que ce soit par le biais de dispositifs externes ou internes ? Bien sûr, les perspectives sont encore plus inconnues et inquiétantes pour ce qui est de toute forme de thérapie génique. Même à des niveaux en apparence moins radicaux, par exemple via certains dispositifs externes d’augmentation « faisant corps(x) » avec le soldat, celui-ci ne risque-t-il pas de perdre une partie de son identité et par conséquent, se sentir lui-même dans un état ou statut social sans réelle signification, entre la machine et l’être humain ? Qu’en est-il des moyens d’augmentation affectant la mémoire ? S’ils pourraient permettre une meilleure capacité du soldat à lutter contre les troubles du stress post-traumatique, ne risquent-ils pas d’affecter l’ensemble de ses souvenirs, constitutifs de son identité ? Et d’ailleurs, serait-il forcément bénéfique d’avoir uniquement des souvenirs positifs et de négliger les mauvais, quand on sait par exemple que la perte d’êtres chers, aussi douloureuse soit-elle, constitue aussi une étape importante de la construction personnelle d’un individu et de son rapport tant à lui-même qu’aux autres ?
Toutes ces interrogations montrent une infime partie de l’étendue des problèmes que pourrait entraîner l’augmentation humaine sur la santé des soldats, que ce soit sur le plan physique ou psycho-cérébral. Ainsi, pour Patrick Lin et al., « la question de savoir si une augmentation particulière peut être un avantage pour l’individu peut être posée », puisque « certaines ou plusieurs augmentations présentent des risques d’effets secondaires […] Donc, selon le point de vue de chacun, une augmentation pourrait être une récompense ou un avantage, ou cela pourrait être un risque indésirable »(x). On peut ainsi rejoindre l’observation d’Ioana Puscas, qui souligne, en ce sens, que les technologies d’augmentation « ne doivent pas être présentées de manière simpliste uniquement comme une solution rapide et pratique pour améliorer les performances ; elles peuvent avoir de graves conséquences sanitaires et peuvent compromettre la santé et même l’identité du soldat(x) ».
Le bien-être du soldat augmenté ne serait pas affecté que dans le cadre de sa fonction, mais également en dehors. Que ce soit durant ses moments d’inactivité ou surtout, après sa carrière, celui-ci pourrait effectivement être confronté à des problèmes de réintégration au sein de la société civile. Tout d’abord, dans le cadre d’augmentations temporaires, le soldat pourrait avoir des difficultés à vivre un retour à un état « normal », lui qui a connu précédemment un état « supérieur » et, en cela, ne pas supporter d’être à nouveau un « simple individu » aux capacités naturellement limitées. Comme l’observent Nicholas Evans et Jonathan Moreno, « un soldat anciennement augmenté peut courir le risque d’avoir des difficultés à se réintégrer non seulement avec la société civile, mais avec lui-même », ces derniers ajoutant qu’« il peut y avoir de graves conséquences psychologiques et sociales pour le combattant qui est soudainement revenu à une norme physiologique ou cognitive, comme une personne habituée à des environnements à haut risque soudainement dépouillée de ses armes »(x).
Dans le cas d’augmentations permanentes, les problématiques sont encore plus importantes. Tout d’abord, à l’instar du cas précédemment évoqué au sein de l’armée, cela pourrait donner lieu, cette fois-ci à l’échelle de la société entière, à une humanité à « deux vitesses », avec des soldats ou vétérans augmentés et des individus civils restés à leur état naturel. Sans surprise, un tel état de fait générerait des inégalités et tensions multiples, par exemple sur le marché du travail, où des augmentations ayant rendu les anciens soldats plus intelligents ou moins soumis à la fatigue viendraient bousculer toute forme de compétition équitable. Plus généralement, cela pourrait saper la méritocratie et le désir de chacun de se transcender pour atteindre un but, élément fondamental de la vie personnelle et en communauté. Ainsi, comme le remarque Jean-François Caron : « Même en faisant preuve d’une détermination sans faille et en déployant des efforts acharnés, les individus qui ne jouissent pas de capacités améliorées ne parviendraient pas à concurrencer ces individus. Ils risqueraient dès lors de perdre tout intérêt à acquérir ces qualités et de devenir simplement “des dinosaures dans un monde hypercompétitif”(x). » D’ailleurs, cela risquerait d’entraîner « des pressions sociales pour s’augmenter de manière plus générale(x) » au sein de la société, tout cela pour rester le plus compétitif possible, avec des conséquences potentiellement désastreuses sur l’éducation ou la santé des enfants(x).
Mais un autre problème pourrait aussi concerner la liberté de mouvement des soldats augmentés en dehors de leur fonction. Les individus portant en eux leurs augmentations, leur corps pourrait effectivement devenir un élément stratégique en tant que tel. Selon Jean-François Caron : « Les soldats ayant subi des modifications génétiques seraient dès lors considérés comme des armes secrètes qui, pour des raisons de sécurité nationale, ne devraient pas tomber entre les mains de l’ennemi(x). » De fait, à l’instar de technologies de défense comme les drones ou certains dispositifs informatiques, l’armée aurait tout intérêt à empêcher que les soldats augmentés puissent être accessibles aux puissances étrangères. Cela vaudrait donc aussi pour les soldats à la retraite portant toujours leurs augmentations, qui pourraient être kidnappés et faits prisonniers par certains pays ou groupes armés en raison de leurs technologies internes. Le fait que le corps du soldat devienne « un risque sécuritaire(x) » pourrait ainsi entraîner les forces armées américaines à « restreindre leur liberté, notamment en leur interdisant de quitter le pays(x) ».
Ces éléments amènent d’ailleurs à une multitude de problèmes éthiques voire juridiques corollaires, comme la question de la réversibilité des moyens d’augmentation, du consentement, de l’accès à une information transparente de la part des soldats à propos des conséquences et effets secondaires de chaque augmentation, de l’expérimentation humaine, de la pression sociale pesant sur un soldat qui refuserait une augmentation, de l’obsolescence rapide des soldats augmentés, etc. Sur ce dernier point, Jean-Christophe Noël souligne par exemple que dans un contexte de course à l’augmentation, « à la manière des cuirassés dépassés par les porte-avions, des bombardiers stratégiques remplacés progressivement par les missiles, des puces d’ordinateurs périmées au bout de quelques années, certaines formules d’augmentation deviendront régulièrement obsolètes et seront remplacées par d’autres plus avantageuses(x) ». On peut se demander, alors, ce que deviendraient les soldats porteurs des anciennes augmentations.
Les problématiques pour les conflits armés
Enfin, on peut évoquer les risques que pourrait susciter l’enhancement vis-à-vis des conflits armés. Comme pour les bénéfices évoqués, la plupart des éléments nous renvoient, ici, au droit international et à l’éthique de la guerre, en particulier la théorie de la guerre juste.
On peut tout d’abord mentionner les problématiques que pourraient entraîner les moyens d’augmentation vis-à-vis du jus ad bellum, à savoir l’entrée en guerre. Pour qu’une guerre soit justifiée, il faut, entre autres, qu’elle soit fondée sur une cause juste, animée par une droite intention ou encore, qu’elle constitue un ultime recours. Sur ce point, l’augmentation pourrait venir impacter la perception habituelle de l’entrée en guerre. On l’a vu, elle rend possible une situation dans laquelle le risque lié à la guerre apparaîtrait moindre, du fait d’une baisse du nombre de morts potentiels. Les États-Unis pourraient donc juger que les bénéfices d’un conflit sont le plus souvent supérieurs aux coûts humains. Comme évoqué précédemment, cela peut permettre de mener des conflits moralement nécessaires, mais jusqu’ici difficiles à engager. Cependant, on peut aussi imaginer, à l’opposé, que cela conduise à une incitation à engager des guerres non nécessaires. Dans cette optique, la perception des conséquences tragiques de la guerre pourrait être affectée par l’augmentation et, en cela, le désir d’entrer en guerre pourrait s’avérer désinhibé et accru. C’est d’ailleurs ce que soulignent Matthew Beard et al. Selon eux, pour maximiser les avantages potentiels évoqués, « il sera crucial pour l’armée de se réengager en faveur des autres valeurs présentes dans la doctrine ad bellum, telles que la juste cause, la droite intention et le dernier recours, de peur », poursuivent-ils, « que la promesse d’une réduction des taux de pertes ne devienne un multiplicateur de force en abaissant le seuil de la guerre(x) ».
En enlevant la dimension tragique de la guerre, l’augmentation pourrait donc désinhiber toute forme d’opposition à son déclenchement. Comme le remarque Patrick Lin, certains mettent ainsi en avant la possibilité que cet état de fait puisse avoir pour effet d’abaisser « les obstacles au déclenchement ou à l’engagement dans des guerres, y compris les coûts sociaux, économiques et politiques encourus » et que, par conséquent : « Si la guerre n’était pas si terrible – disons, avec des robots et des combattants augmentés qui peuvent remporter plus rapidement la victoire avec moins de pertes – alors nous perdrions un élément dissuasif important pour s’engager dans la guerre(x). » Si nous rejoignons donc ici l’idée générale du propos, cette comparaison entre robots et soldats augmentés doit néanmoins être relativisée, car dans le cas de l’augmentation, c’est toujours l’humain qui est au cœur des conflits et qui, de fait, demeure bien plus vulnérable et la cible des attaques ennemies sur le champ de bataille.
Au-delà du jus ad bellum, le soldat augmenté pourrait bien entendu également poser des problèmes dans la conduite de la guerre, à savoir le jus in bello. Outre la théorie de la guerre juste, ces aspects renvoient aussi au droit international humanitaire. Sur ce plan, l’armée américaine pourrait être amenée à effectuer un examen de licéité pour chaque nouveau dispositif d’augmentation, si celui-ci était considéré comme « une nouvelle arme », un nouveau « moyen » ou « une nouvelle méthode de guerre », conformément à l’article 36 du Protocole additionnel du 8 juin 1977 aux Conventions de Genève du 12 août 1949 relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux. À ce titre, comme le soutiennent Matthew Beard et al. : « Il y a un débat sur la question de savoir si le combattant augmenté pourrait être classé comme une arme en vertu du droit international, et donc être soumis non seulement au droit des conflits armés en tant qu’agent humain, mais aussi à un examen des armes sujet à l’article 36 des Conventions de Genève(x) », ce qui a des conséquences importantes pour la responsabilité en cas de violation du droit international(x). Au niveau du jus in bello, l’augmentation pourrait directement impacter le principe de discrimination. Certains dispositifs d’enhancement, en particulier ceux visant à améliorer les capacités cognitives, comme les substances ou les implants cérébraux, pourraient en effet empêcher les soldats américains de distinguer clairement les combattants des non-combattants. Ainsi, comme le souligne Jean-François Caron, « la crainte légitime à cet égard est que l’utilisation des technologies d’augmentation pourrait entraîner des conséquences négatives, notamment l’utilisation de certains médicaments ou d’équipements qui », poursuit-il, « transformeraient les soldats en machines de destruction inhumaine qui n’hésiteraient pas à tuer des soldats blessés, des femmes ou des enfants(x) ».
Nous pouvons citer deux exemples, ici, pour illustrer notre propos : l’un fictif et l’autre réel. Le premier renvoie à l’épisode « Men Against Fire » de la célèbre série télévisée Black Mirror, diffusé en 2016(x). Cet épisode relate l’expérience du soldat Stripe Koinange qui rejoint une division dont la mission est de chasser les « Cafards », mutants humanoïdes ayant l’apparence de véritables monstres et semblant agir comme tels. À l’instar de ses camarades, le jeune soldat est porteur du MASS, un implant neuronal de réalité augmentée permettant de disposer de capacités et compétences accrues. Cependant, lors d’une mission, son implant s’endommage et commence à dysfonctionner de manière régulière, lui faisant perdre certaines de ses capacités (facultés au tir, etc.). Surtout, le soldat s’aperçoit que ceux qu’il considérait jusqu’à présent comme des « Cafards » sont en fait des êtres humains parfaitement normaux et que l’armée à laquelle il appartient chasse en réalité des civils inoffensifs.
Le second exemple est quant à lui bien réel, et renvoie à l’incident de Tarnak Farm. Cet épisode fait référence à la mort de quatre soldats canadiens en Afghanistan, durant la nuit du 17 avril 2002, frappés par une bombe guidée laser de 227 kilos larguée accidentellement par un F-16 de l’armée américaine. Les pilotes n’ont pas compris qu’il s’agissait de soldats alliés. « Lorsqu’ils ont appris leur erreur », écrit à ce sujet Maxwell J. Mehlman, « les pilotes ont affirmé qu’ils avaient été nerveux parce qu’ils avaient pris de la Dexedrine pendant un certain nombre d’heures(x) ». Cet incident militaire ne concerne donc pas la mort de civils, mais elle fait bien référence à un problème de distinction majeur, de la part de soldats, entre combattants ennemis et alliés – problème induit ici par les effets des amphétamines. Ces deux exemples illustrent ainsi les conséquences potentiellement dramatiques de l’augmentation sur la capacité de distinction des individus, ainsi que les enjeux éthiques associés.
Si l’augmentation peut affecter le principe de distinction, il en est de même pour le principe de proportionnalité. L’enhancement pourrait effectivement entraîner une destruction disproportionnée par rapport aux objectifs poursuivis. Les mêmes ressorts sont ici en jeu. Des substances ou divers dispositifs visant à améliorer les capacités psycho-cérébrales des soldats peuvent radicalement altérer le jugement de la situation de la part d’un soldat et, en cela, le transformer en un être incapable de proportionner son action vis-à-vis de l’enjeu en question. Dans l’incapacité de mesurer la situation voire, dans un état second lié à la prise de substances entraînant une agressivité soudaine, des pilotes pourraient par exemple décider de larguer une bombe sur un village composé avant tout d’innocents simplement pour éliminer un soldat ennemi qui s’y trouve(x). Pour les mêmes raisons, on peut d’ailleurs aussi mentionner l’impact que pourrait avoir l’augmentation sur le principe du droit international humanitaire relatif à l’interdiction d’infliger des souffrances inutiles et des maux superflus.
Ainsi, à travers ces éléments, c’est également le rapport à l’obéissance qui est questionné. Le soldat pourrait être dans l’incapacité d’obéir à des ordres justes/légaux, comme dans l’incapacité de désobéir à des ordres injustes/illégaux, ce qui, comme l’observe Jean-François Caron, alimente une crainte en raison du fait que les technologies d’augmentation « pourraient transformer directement ou indirectement les soldats en machines à tuer devenus incapables d’exercer tout jugement moral par rapport aux ordres qu’ils reçoivent(x) ». Certains moyens d’augmentation posent donc des problèmes majeurs concernant la conduite des conflits. En affectant les capacités psycho-cérébrales des soldats, c’est leur aptitude à percevoir et analyser les situations sur le terrain qui risque directement d’être altérée. À ces problèmes s’ajoutent d’ailleurs celui de possibles piratages à distance – par exemple dans le cas d’implants cérébraux – qui pourraient par exemple donner l’opportunité à une armée ennemie d’organiser des attaques de la part de soldats américains contre leurs propres forces armées, alliés voire leur territoire. Les scénarios sont donc multiples concernant le jus in bello. « En conséquence », toujours selon Jean-François Caron, « la manière dont ces technologies peuvent directement ou indirectement affecter l’intégrité morale des soldats ne peut pas être ignorée, surtout compte tenu du fait que pareils effets peuvent également avoir des incidences négatives considérables sur la transition vers une paix juste à la fin d’un conflit(x) ».
Cet aspect nous renvoie par conséquent au jus post bellum, c’est-à-dire à la manière de terminer une guerre de manière juste, principe le plus récent de la théorie de la guerre juste(x). De nombreux théoriciens ont effectivement mis en avant l’importance, pour les conflits contemporains, de placer les réflexions portant sur la sortie de la guerre avant même la décision d’entrer en guerre. Sur ce point, une nouvelle fois, le phénomène d’enhancement générerait des problématiques importantes. Tout d’abord, il pourrait empêcher le retour des soldats à une vie normale au lendemain du conflit. On l’a vu, un individu porteur d’augmentation permanente peut avoir des difficultés d’intégration importantes au sein de la société civile, notamment à la fin de sa carrière militaire. Or, cet aspect relatif à la réintégration est une condition fondamentale de la sortie de conflit. Sur ce point, Matthew Beard et al. mettent en avant plusieurs problématiques, qui font bien entendu écho à certains éléments liés au bien-être déjà évoqués précédemment. Alors qu’aux États-Unis, les vétérans ont déjà aujourd’hui des problèmes importants pour retourner à une vie normale après des périodes de conflits, comme l’illustrent les niveaux relativement élevés de troubles du stress post-traumatique et de taux de suicide, « la dissonance entre guerre et période de paix (elle-même source de détresse psychologique) est susceptible de s’aggraver(x) » avec les technologies d’augmentation à effets permanents. On peut aussi se poser la question de savoir si le problème ne serait pas déplacé à un autre champ si les vétérans décidaient de se réintégrer « dans d’autres professions de déploiement de forces telles que les agents de police, le personnel de sécurité ou les mercenaires privés(x) », ces fonctions n’étant pas soumises au même cadre éthique et juridique. Enfin, comme on l’a évoqué, les vétérans porteurs de dispositifs d’augmentation pourraient être l’objet de convoitises de la part de puissances étrangères et, de fait, d’un certain contrôle permanent de la part de l’armée américaine. Un tel phénomène risquerait « de violer leur autonomie et de ne pas les respecter en tant que citoyens à part entière dans le contexte d’après-guerre(x) ».
On peut aussi souligner, ici, un autre problème relatif au jus post bellum. Pour obtenir une juste sortie de guerre, il faut être en mesure de pouvoir juger les éventuels responsables d’actes illégaux et de crimes de guerre. C’est l’une des conditions essentielles d’une paix durable. Or, l’augmentation pourrait venir perturber considérablement cette étape fondamentale, en particulier dans le cas de technologies influant sur la mémoire des soldats. À ce sujet, Jonathan Moreno fait remarquer que « toute personne qui croit qu’il y a certaines frontières qui ne devraient pas être franchies doit être inquiète à propos de la modification des capacités à se souvenir et à oublier(x) ». Les conséquences d’une perte de mémoire sont effectivement nombreuses et variées en matière militaire(x). Si un soldat est dans l’incapacité de se rappeler ses actes illégaux, cela pourrait nuire au jugement qui les concerne. Comme le souligne Jean-François Caron, il pourrait en ce sens devenir « difficile ou impossible de confirmer la culpabilité des individus impliqués dans des crimes de guerre en l’absence de témoignages de collègues n’ayant aucun souvenir des faits(x) ». Cet élément renvoie d’ailleurs au problème de la caractérisation juridique du soldat augmenté et, de fait, aux enjeux de responsabilité qui y sont associés. L’enhancement pourrait donc considérablement bouleverser le jugement d’actes illégaux pendant la guerre, principe fondamental du jus post bellum. « Si les technologies d’augmentation risquent d’avoir un effet négatif sur ce principe », fait encore remarquer Jean-François Caron, « il y a tout lieu de s’inquiéter de ces technologies et, s’il y a lieu, de trouver des manières pour trouver des solutions afin de contrer ce problème(x). » Ces réflexions nous amènent donc aux réponses apportées par les États-Unis à propos des problématiques soulevées par le phénomène d’augmentation.
III. Quelles réponses face au soldat augmenté ?
Les États-Unis et l’enjeu éthique
Les États-Unis sont soumis, depuis plusieurs années, à des pressions diverses vis-à-vis de ce sujet complexe de l’augmentation militaire. Celles-ci apparaissent d’ailleurs tant sur le plan interne qu’au niveau international, s’exerçant à des niveaux et selon des considérations multiples et parfois interdépendantes. Ces pressions constituent un facteur important qu’il convient de prendre en compte dans l’étude et la mise en perspective de la position américaine vis-à-vis de l’augmentation.
Les États-Unis sous pression
L’importance des pressions intérieures
Concernant les pressions internes, on l’a vu précédemment, la notion de soldat augmenté renvoie plus généralement à celle d’homme augmenté, thématique qui est l’objet, depuis les deux voire trois dernières décennies, d’un débat important au sein de la société américaine. La nature du débat sur l’enhancement pris au sens large peut justement s’avérer intéressante pour le thème plus particulier de l’augmentation militaire. Homme augmenté et soldat augmenté partagent en effet un ensemble de questionnements et considérations, notamment sur le plan éthique, pouvant impacter les décideurs américains. C’est d’ailleurs ce qu’observe Jonathan Moreno. Selon lui, « s’il est acceptable d’augmenter les civils, alors il est difficile de voir pourquoi les agences de sécurité nationale devraient être empêchées de donner un avantage aux combattants(x) ». En revanche, poursuit-il, « s’il n’est pas acceptable d’augmenter les civils, il pourrait encore être possible de défendre le cas particulier de l’augmentation des soldats, mais l’argument en faveur d’une exception militaire devra être puissant. Le débat plus général sur l’augmentation », conclut-il, « est donc important pour l’idée de bâtir de meilleurs soldats(x) ». À ce titre, et à l’instar de Jonathan Moreno d’ailleurs, il est courant de présenter le débat sur l’enhancement aux États-Unis de manière polarisée entre d’un côté, le camp technophile que l’on peut regrouper sous la bannière du « transhumanisme » et de l’autre, un camp relativement technosceptique, que l’on peut ici rassembler sous l’étiquette de « bioconservatisme ». Si la nature du débat est bien entendu plus complexe en réalité, cette division en deux mouvances antagonistes et radicales offre l’avantage de proposer deux types de pressions idéologiques diamétralement opposées sur le sujet parmi la sphère civile/politique et qui ont disposé, au cours des dernières années, d’une audience considérable – et croissante – au sein de la société américaine.
Si le terme de « transhumaniste » semble avoir été utilisé pour la première fois par Julian Huxley (le frère d’Aldous Huxley) dans les années 1950(x), c’est surtout au cours des années 1980 que l’appellation s’est imposée dans son acception actuelle, en particulier grâce aux travaux de Fereidoun M. Esfandiary (rebaptisé FM-2030)(x). Le transhumanisme désigne ainsi un courant apparu dans les années 1980 aux États-Unis. S’il ne rassemblait au début qu’une simple poignée de convaincus, il représente aujourd’hui un mouvement relativement important et institutionnalisé au sein de la société américaine (mais aussi dans plusieurs pays), puisqu’on dénombre plusieurs organisations dont la principale, Humanity+ (anciennement Association mondiale transhumaniste / World Transhumanist Association, créée en 1998) est basée à Los Angeles, en Californie. On peut citer, parmi les principales figures du mouvement, des personnalités telles que Natasha Vita-More (directrice d’Humanity+), Ben Goertzel ou James Hughes, le leader de l’Institute for Ethics and Emerging Technologies, think tank qui, depuis 2004, chapeaute le Journal of Evolution and Technology (ayant remplacé le Journal of Transhumanism)(x). Le transhumanisme est défini, par ses membres, comme « une manière de penser l’avenir fondée sur la prémisse que l’espèce humaine, dans sa forme actuelle, ne représente pas la fin de notre développement mais une phase relativement précoce(x) ». Pour les transhumanistes, l’humain peut et doit donc intrinsèquement évoluer grâce aux technosciences contemporaines. En cela, toujours selon ses adeptes, le courant « affirme la possibilité et l’opportunité d’améliorer fondamentalement la condition humaine grâce à la raison appliquée, en particulier en développant et en rendant largement disponibles des technologies pour éliminer le vieillissement et pour augmenter considérablement les capacités intellectuelles, physiques et psychologiques humaines(x) ».
Cependant, on ne saurait réduire le transhumanisme à un groupe ou une association, tant les idées qui gravitent autour du mouvement sont diffuses et se retrouvent dans des environnements multiples et variés. En d’autres termes, si l’on retrouve des institutions fortes au sein du courant, le transhumanisme englobe un espace idéologique bien plus vaste. De la même manière, il existe des divisions au sein du courant. Sur ce point, on peut distinguer deux approches principales. Tout d’abord, on retrouve une variante relativement radicale – libertarienne – qui défend, dans l’ensemble, un monde dénué de toute forme de régulation étatique et de toute entrave aux progrès technologiques. On retrouve par exemple cette vision chez Ronald Bailey(x) ou Max More (l’époux de Natasha Vita-More), fondateur de l’Extropy Institute et aujourd’hui ambassadeur et président émérite de la fondation Alcor, spécialisée dans la cryogénisation et basée à Scottsdale, en Arizona(x). Cependant, il existe également une frange moins radicale au sein du mouvement, qui a pris davantage d’importance ces dernières années et qui tolère une certaine forme d’intervention de l’État, à partir du moment où celle-ci ne nuit pas aux progrès de la science. Ces transhumanistes « modérés » sont ainsi prêts à discuter des conditions de la mise en application des nouvelles technologies, cela dans un certain souci de bien-être collectif. Ils se rassemblent sous la bannière dite du « technoprogressisme » ou du « transhumanisme démocratique », principalement autour de James Hughes(x). Cependant, au-delà de ces divisions, les transhumanistes se rejoignent autour d’une idée principale, à savoir qu’il est nécessaire de faire évoluer et de transformer l’humain grâce aux technosciences contemporaines(x).
Le transhumanisme défend ainsi le processus global d’human enhancement mais vise, plus spécifiquement et dans une dimension fortement idéologique, la transition de l’espèce humaine à un stade postérieur d’évolution où l’ensemble des faiblesses biologiques actuelles de l’homme auront disparu. En ce sens, le courant transhumaniste renvoie à la part la plus extrême et radicale de l’human enhancement. Ses idées, au-delà de ses membres éminents et de son ancrage historique dans la Silicon Valley, se diffusent largement au sein de la société américaine. Disposant depuis quelques années d’une attention toute particulière dans l’espace public, le transhumanisme est régulièrement invoqué dans les réflexions portant sur l’homme augmenté en général, ou sur le soldat augmenté en particulier. Si ses adeptes défendent l’usage des technosciences pour améliorer l’être humain et par conséquent, le faire passer à une étape supérieure de son évolution, certains voient bien entendu, dans ce projet, une atteinte à l’« essence » même de l‘homme. C’est ce qui nous renvoie à l’autre pôle idéologique important aux États-Unis, à savoir le bioconservatisme.
Les bioconservateurs s’érigent en véritables défenseurs de l’humanité et du bien-être collectif, s’opposant à un individualisme qui, selon eux, ne peut conduire qu’à l’anarchie et au chaos. À leurs yeux, les perspectives de ces apôtres de la technique bouleverseraient un ordre naturel des choses déjà fragile et amèneraient les sociétés humaines à leur perte. Comme l’observe à ce sujet Nicolas Le Dévédec, « la volonté d’améliorer l’être humain constitue un enjeu éthique et politique majeur, au cœur de nombre de débats philosophiques et bioéthiques. Certains s’élèvent en effet », souligne-t-il, « contre le projet de l’humain augmenté, rappelant, contre la conception désincarnée de la perfectibilité soutenue par les transhumanistes, qu’il n’est de perfectibilité humaine que dans les limites biologiques constitutives de l’humanité de l’homme(x) ». Cette opposition connaît depuis maintenant plusieurs années une audience considérable aux États-Unis, berceau du courant transhumaniste. Pour les bioconservateurs : « Non seulement nous avons le choix de nous opposer aux perspectives d’un humain augmenté, contrairement à ce que soutiennent les transhumanistes, mais nous avons plus encore le devoir moral de nous y opposer(x). »
On pense tout particulièrement, ici, à Leon Kass, « l’une des figures intellectuelles emblématiques du courant “bioconservateur”(x) ». Il a été président, de 2001 à 2005, du President’s Council on Bioethics, instance formée par George W. Bush et qui, comme évoqué dans l’introduction, a publié un rapport important à l’encontre du projet transhumaniste, sous le titre Beyond Therapy(x). Leon Kass s’élève ainsi contre l’enhancement, qu’il considère être une atteinte profonde à la dignité fondamentale de l’être humain(x). Selon lui et plus largement pour les bioconservateurs, l’homme n’est pas un simple support qu’il est possible de modifier et d’augmenter à des fins idéologiques. Sa dignité est profondément enracinée dans son caractère immuable et dans certains principes constitutifs de la nature humaine.
C’est aussi la position de Francis Fukuyama, autre bioconservateur éminent. L’auteur de la célèbre thèse de « la fin de l’histoire(x) » a été également membre du President’s Council on Bioethics, de 2001 à 2004, et il rejoint en grande partie la critique de Leon Kass. Mais, en tant que politologue, Francis Fukuyama insiste peut-être davantage sur l’impact politique de l’human enhancement. Pour Fukuyama, le transhumanisme est effectivement l’idée « la plus dangereuse du monde(x) » puisque ses adeptes souhaitent tout simplement « libérer la race humaine de ses contraintes biologiques(x) ». L’œuvre entière de Francis Fukuyama s’attache à démontrer qu’il existe une nature humaine et que celle-ci est déterminante dans l’apparition des sociétés démocratiques modernes. Le politologue américain développe tout particulièrement cette idée dans un ouvrage intitulé La fin de l’homme, publié en 2002. Ainsi, observe-t-il : « La nature humaine modèle et détermine les différents types possibles de régimes politiques, si bien qu’une technique assez puissante pour remodeler ce que nous sommes risque bien d’avoir des conséquences potentiellement mauvaises pour la démocratie libérale et la nature de la politique elle-même(x). » S’appuyant notamment sur la dystopie du Meilleur des mondes(x), il s’inquiète donc ouvertement de l’impact que pourrait avoir l’évolution des progrès biotechnologiques sur la nature humaine et, par conséquent, sur les sociétés politiques contemporaines.
Parmi les bioconservateurs américains historiques(x), on peut également citer Bill McKibben(x) ou encore Michael Sandel(x). Ce dernier, qui lui aussi a été membre du President’s Council on Bioethics, « pointe en particulier du doigt cette volonté prométhéenne, démiurgique, de vouloir maîtriser la nature, nature humaine comprise, qui anime l’augmentation humaine. Il oppose à cette volonté de maîtrise la nécessité de préserver la conception de la vie comme un don(x) ». Pour les bioconservateurs, il est donc indéniable qu’il existe une nature humaine, et que les sociétés humaines se doivent de la protéger à l’encontre des projets d’enhancement, qu’ils soient militaires ou non.
Les deux courants, transhumanistes et bioconservateurs, ont ainsi structuré – et polarisé – les débats sur l’human enhancement au sein de la société civile américaine ces deux dernières décennies, et continuent de peser sur les discussions. Les réflexions engagées ont souvent montré la complexité du sujet et la difficulté à dégager une voie intermédiaire et mesurée, au-delà de ces considérations idéologiques. Du fait de leur influence, les idées transhumanistes et bioconservatrices représentent des pôles de pression importants au sein de la société américaine vis-à-vis de l’augmentation humaine et, in fine, du soldat. Comme évoqué précédemment, Patrick Lin observe, sur ce point, que « certains des problèmes liés aux augmentations militaires font écho à des débats désormais familiers » – en d’autres termes, présents au sein de la société civile, à savoir « si l’utilisation de stéroïdes anabolisants par les athlètes est nocive pour leur santé ; si cela donnerait un mauvais exemple aux enfants influençables ; si l’utilisation de la Ritaline dans le milieu universitaire constitue de la triche et demeure injuste vis-à-vis des autres ; si la longévité mettrait en faillite les régimes de retraite » ou encore « si manipuler la biologie équivaut à “jouer à Dieu”; etc. Mais », soutient-il, « il y a aussi de nouvelles préoccupations(x) » autour de l’augmentation du soldat.
En cela, si le débat sur l’enhancement d’une manière générale permet de nourrir la réflexion sur le soldat augmenté – ce thème étant d’ailleurs régulièrement abordé, à l’instar du monde sportif par exemple, dans les discussions plus générales sur l’augmentation humaine –, il ne tient pas suffisamment compte des spécificités de l’aspect militaire. On l’a vu précédemment, l’augmentation au sein des forces armées constitue désormais un objet d’études à part entière et arbore, en cela, une véritable singularité qu’il convient d’appréhender en tant que telle. D’ailleurs, le cadre éthique qui serait celui de l’human enhancement pourrait très vite s’avérer inadéquat pour la dimension militaire. Comme le fait remarquer Jonathan Moreno : « Qu’importe ce que sont ou devraient être les limites pour le monde civil, les problèmes de sécurité peuvent être vus comme les surpassant(x). » Ainsi, selon lui : « Comme c’est généralement le cas lorsque la sécurité nationale est en jeu, les risques pour les bénéficiaires sont susceptibles d’être évalués différemment qu’ils ne le seraient dans le contexte normal des soins médicaux ou de la recherche(x). »
Les pressions internes ont donc progressivement quitté le strict champ de l’human enhancement pour envahir également l’aspect militaire, à travers la thématique du soldat augmenté. Au-delà de cette polarisation transhumanisme/bioconservatisme, de nombreux travaux mettent ainsi en avant le besoin, pour l’armée américaine, d’adresser ces questions et d’établir un cadre clair – en particulier sur le plan éthique – pour l’étude, le développement et l’usage du super soldat. Des chercheurs mentionnés à de nombreuses reprises au cours de ce travail, tels que Patrick Lin, Maxwell J. Mehlman ou encore Keith Abney, insistent notamment en ce sens, et proposent des réponses et règles éthiques possibles en matière d’augmentation militaire, qui pourraient être mises en application par le Pentagone.
Prenons par exemple l’analyse et les propositions de Maxwell J. Mehlman, professeur à la Case Western Reserve University. Celui-ci observe que « dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, les principes éthiques fondamentaux de bienfaisance, d’autonomie et de justice ont été élaborés pour régir la biomédecine civile, sur la base des valeurs civiles fondamentales que sont l’individualisme, l’égalité, l’autonomie et la liberté d’action(x) ». Cependant, poursuit-il, « différentes valeurs fondamentales s’appliquent dans l’armée, qui repose sur l’altruisme, le devoir d’obéir aux ordres, la responsabilité et l’obligation de veiller au bien-être des subordonnés », raisons pour laquelle, à ses yeux, ces « différences de valeurs fondamentales exigent un ensemble différent de principes pour régir la bioéthique militaire : “proportionnalité” au lieu de “bienfaisance” ; “paternalisme” au lieu d’“autonomie” ; et “équité” plutôt que “justice” »(x).
Ces principes doivent, selon lui, guider l’augmentation militaire. Contrairement au dopage dans le monde sportif, par exemple, il observe que le phénomène de soldat augmenté a bien sa propre singularité. S’il ne peut pas être soumis au même a priori excluant et vu automatiquement comme une action « contraire à l’éthique ou illégale », il soutient que « dans le même temps, l’utilisation militaire des augmentations doit être conforme aux normes et aux valeurs éthiques »(x). Il définit ainsi plusieurs règles qu’il considère comme appropriées pour l’utilisation des moyens d’augmentation au sein des forces armées. Selon lui : (1) l’augmentation doit être utilisée à des fins militaires légitimes ; (2) l’augmentation doit être nécessaire à la réalisation de l’objectif militaire légitime ; (3) les bénéfices engendrés par l’augmentation doivent l’emporter sur les risques pour le combattant ; (4) l’augmentation doit préserver la dignité du combattant ; (5) les charges que fait peser une augmentation sur le combattant doivent être réduites au minimum ; (6) l’augmentation ne doit pas minorer la place du consentement de l’individu ; (7) une répartition équitable de l’augmentation doit être favorisée parmi les soldats et enfin ; (8) les supérieurs militaires doivent rester responsables des décisions qui seraient contraires à l’éthique ou illégales concernant l’utilisation des moyens d’augmentation(x). À cela s’ajoute d’ailleurs la nécessité de prendre en compte l’aspect particulier des augmentations à des fins de recherche, les soldats pouvant être l’objet de manipulations importantes à ce niveau. Ces principes doivent donc, pour Maxwell Mehlman, constituer la base du cadre éthique entourant le développement et l’usage du soldat augmenté. Cette proposition constitue l’un des nombreux exemples de réflexions menées à ce sujet par des universitaires aux États-Unis(x).
Cependant, cette pression interne ne vient pas uniquement du monde académique. D’autres acteurs poussent dans le même sens et insistent sur la nécessité, pour la puissance américaine, de fixer des règles éthiques claires concernant le phénomène de military enhancement. Certains sont d’ailleurs issus du monde militaire. On pense par exemple, ici, au colonel Dave Shunk, retraité de l’U.S. Air Force. Dans un article publié en 2015, celui-ci fait ouvertement part de son inquiétude vis-à-vis du développement du soldat augmenté et, surtout, déplore l’absence globale de positionnement éthique clair de la part de l’armée américaine. Selon lui : « À mesure que les inventions technologiques changent notre société, la technologie se répercutera sur nos champs de bataille et l’éthique des soldats(x). » Or, regrette-t-il : « Les possibilités d’augmentation des soldats sont souvent discutées, mais les défis éthiques des nouvelles technologies le sont moins(x). » Il cible particulièrement l’armée américaine. Selon lui, le DoD ne peut désormais se détourner davantage des considérations éthiques. « Dans un proche avenir, la science et la technologie offriront de nombreux choix surprenants pour augmenter ou équiper le soldat. Comme toute innovation en matière de guerre, l’Armée doit discuter de l’éthique de l’augmentation des soldats(x). »
Le colonel Shunk soutient ainsi que les considérations éthiques doivent débuter au niveau le plus accessible, à savoir la manière dont l’institution militaire pourrait intégrer au sein de l’armée un soldat doté de capacités physiques ou psycho-cérébrales augmentées. Tout cela nécessite, selon lui, un véritable effort de planification. Bien entendu, la réflexion doit également porter sur l’impact que pourrait avoir l’augmentation sur les conflits armés. Sur ce point, il fait remarquer que « l’Armée doit accepter non seulement de créer – ou de lutter contre – des soldats augmentés, mais aussi de comprendre les défis éthiques imprévus et les effets de deuxième – et troisième – ordre d’une telle guerre(x) ». Il déplore donc le peu d’intérêt, de la part de l’armée américaine, vis-à-vis de telles considérations éthiques(x). À ce titre, il met en avant deux exemples de technologies dont le manque de planification et de discussions éthiques de la part du Pentagone a débouché, pour lui, sur des problématiques majeures, à savoir les frappes de drones et l’espionnage de la NSA. Dans ces deux situations, le manque d’intérêt pour les aspects éthiques et l’impréparation plus générale ont, à ses yeux, généré des complications importantes – chose que les États-Unis ne peuvent désormais reproduire avec les technologies d’augmentation.
Pour résumer, les réflexions éthiques sur le soldat augmenté sont selon lui clairement insuffisantes voire totalement absentes au Pentagone. Ainsi : « L’un des défis de l’avancée de la science et des technologies sera la capacité de l’éthique de combat de l’Armée de garder une longueur d’avance sur le soldat augmenté. Comme toute innovation en matière de guerre », poursuit-il, « l’éthique de combat du soldat augmenté doit être discutée. Les normes doivent être établies et partagées. Une planification complète doit commencer pour savoir comment intégrer le soldat augmenté dans l’Armée(x). » Alors que les progrès technologiques risquent de transformer radicalement la nature des conflits, conclut-il en ce sens, « espérons que le soldat augmenté arrivera sur le devant de la scène guidé par notre éthique et non par la seule technologie(x) ». Cette position illustre la nature et le contenu d’une partie des pressions au sein de la société américaine. Alors que certains défendent une vision relativement technophile vis-à-vis de l’enhancement, d’autres souhaitent un positionnement et des mesures éthiques claires(x).
L’importance des pressions extérieures
Au-delà de la sphère interne, les États-Unis sont également soumis à des pressions extérieures fortes. Celles-ci se traduisent en particulier sur deux plans différents(x). Tout d’abord, l’un des pôles de pression externe concerne la généralisation de la discussion dans de nombreux pays occidentaux. Le débat est en effet loin d’être cantonné à la société américaine, et s’organise désormais au sein de plusieurs démocraties, où les réflexions se multiplient, qu’elles viennent d’ailleurs du monde civil ou militaire. Ainsi, comme l’observe Frédéric Coste, « dans certains États occidentaux, on constate l’existence de débats structurés relativement intenses sur la question. Il s’agit notamment des pays anglo-saxons (Canada, États-Unis, Australie, Grande-Bretagne) et de la France », où « des catégories relativement nombreuses d’intervenants participent à ces débats »(x).
Prenons justement ces cas particuliers. Au Canada, le major Max Michaud-Shields, commandant adjoint du 1er Bataillon du Royal 22e Régiment, a par exemple directement soulevé, en 2014, les problématiques éthiques engendrées par le soldat augmenté et la nécessité, pour les forces armées canadiennes, de ne pas éluder cette question. Selon lui : « Le génie de l’augmentation humaine militaire sortira inévitablement de sa lampe. Nous devrons nous demander », s’interroge-t-il alors, « jusqu’où nous sommes prêts à aller pour assurer la réussite et la sécurité de nos troupes(x). » Des membres du bureau scientifique de l’Agence du Canada de recherche et développement pour la Défense (Defence Research and Development Canada, DRDC) – qui pourrait être considérée, malgré des différences notables, comme l’équivalent canadien de la DARPA – ont pour leur part ouvertement défendu l’importance, pour l’armée canadienne, d’adresser la problématique de l’augmentation et de fait, ont été jusqu’à proposer un cadre éthique pour le super soldat. Dans un rapport publié en 2017, les auteurs soulignent ainsi les bénéfices mais surtout, les problématiques générées par le phénomène du soldat augmenté. Comme il est indiqué dans le résumé du rapport :
Les progrès rapides en science et technologie dans le domaine de l’amélioration humaine pourraient éventuellement combler une vaste gamme de lacunes militaires. La nature unique des outils risque toutefois de remettre en question les politiques, les lois et les valeurs existantes. Par ailleurs, l’utilisation de ces outils pourrait poser des problèmes éthiques compliqués entraînant des lacunes dans les politiques qui empêcheraient les Forces armées canadiennes de les évaluer et de les adopter. Il est essentiel de tenir compte des problèmes éthiques potentiels soulevés par l’amélioration humaine militaire dès le début du processus d’élaboration. Cela nous permet d’assurer la mise en œuvre opportune, sécuritaire et efficace de ces outils au sein de nos forces, et de nous préparer adéquatement à l’utilisation ou à l’exploitation éventuelle de ces technologies d’amélioration humaine par nos adversaires. Quoique l’amélioration humaine et l’éthique militaires aient fait l’objet de nombreuses recherches, on estime qu’il est urgent d’approfondir nos connaissances des questions éthiques particulières qui peuvent être soulevées par les technologies individuelles d’amélioration humaine dans un contexte opérationnel(x).
En Australie, alors que le département de la Défense a lancé en 2016 le Réseau de recherche sur la performance humaine (Human Performance Research network, HPRnet) afin d’« améliorer les performances du personnel militaire australien(x) », les réflexions se sont aussi multipliées ces dernières années. Dans le champ académique, par exemple, on peut citer les travaux d’universitaires tels que Matthew Beard, Sandra Lynch, Mianna Lotz ou l’ancien officier de la Royal Australian Navy, Jai Galliott(x), qui visent à articuler le lien entre le soldat augmenté et les considérations éthiques qui lui sont associées. L’idée est bien, une nouvelle fois, de mettre en avant la nécessité, en particulier pour les forces armées australiennes, de prendre la mesure et de s’attaquer clairement aux problématiques multiples générées par le phénomène de soldier enhancement. Dans un article de 2016, mentionné à plusieurs reprises dans ce travail, Matthew Beard et al. cherchent ainsi, entre autres, à explorer « certaines des opportunités éthiques offertes par l’augmentation des soldats dans l’armée australienne, en se concentrant sur les domaines de préoccupation morale », l’objectif étant « de garantir que les décideurs qui élaborent la politique officielle de l’armée sur ces questions prennent en compte et comprennent toutes les questions éthiques pertinentes »(x). Les auteurs proposent d’ailleurs là aussi directement certaines recommandations éthiques visant à prendre en compte les risques de l’augmentation.
En Angleterre, le « Future Workforce and Human Performance Programme » a été lancé en 2018, sous l’égide du Laboratoire des sciences et technologies de la défense (Defence Science and Technology Laboratory, DSTL), et vise à rassembler « la science et la technologie (S&T) pour développer des approches solides et novatrices afin de sécuriser les capacités humaines de la Défense aujourd’hui et dans le futur », notamment en développant « des outils innovants pour maximiser les performances humaines, incluant l’augmentation physique, cognitive et humaine »(x). C’est aussi en 2018 que le ministère de la Défense a rendu publique la sixième édition du rapport « Tendances stratégiques mondiales » (Global Strategic Trends), dans lequel il est aussi fait directement référence au soldat augmenté(x). Cette activité a renforcé des débats qui existent depuis maintenant plusieurs années au sein de la société britannique à propos de l’homme augmenté d’une manière générale, et du soldat augmenté en particulier. En février 2012, la Royal Society a par exemple publié un rapport largement commenté sur l’impact que pourraient avoir les progrès neuroscientifiques sur les questions de sécurité(x). Le document aborde ainsi clairement la thématique du super soldat, et fait part d’inquiétudes importantes concernant les divers risques représentés par l’augmentation des capacités psycho-cérébrales des combattants, tout particulièrement sur le plan éthique. Le document propose par conséquent dix recommandations à destination de la communauté scientifique, du gouvernement britannique et enfin, de la communauté internationale, comme par exemple la dernière selon laquelle « les associations médicales et autres organismes professionnels du domaine de la médecine devraient veiller à ce que l’accès aux informations sur les risques potentiels liés à l’utilisation de médicaments augmentant la cognition soit disponible pour le personnel militaire et aussi transparent que possible(x) ». Le sujet du soldat augmenté est donc devenu un objet de débat important au sein de plusieurs pays du monde anglo-saxon(x).
Enfin, on peut également citer le cas de la France. Comme on l’a évoqué précédemment, plusieurs réflexions ont été engagées sur le sujet, ces dernières années, provenant d’horizons divers(x). On peut tout particulièrement insister, ici, sur le programme de recherche portant sur le soldat augmenté, lancé en 2015 par le Centre de recherche des écoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC), et qui a donné lieu à de nombreux événements et travaux depuis lors(x). Le directeur du programme, Gérard de Boisboissel, s’est d’ailleurs associé à Magdalena Revue et à l’International Society for Military Ethics in Europe (Euro-ISME) pour rassembler plusieurs spécialistes européens sur la question et proposer une approche éthique européenne(x).
À cet égard, le cas français est tout particulièrement intéressant. Comme mentionné dans l’introduction, la France s’est récemment positionnée comme une puissance à l’avant-garde des réflexions éthiques en matière de soldat augmenté. Sous l’impulsion de la ministre des Armées, Florence Parly, un comité d’éthique de la Défense a été créé fin 2019. Officiellement lancé le 10 janvier 2020 et composé de dix-huit membres venant du monde militaire, institutionnel, académique, scientifique ou encore médical, « il a pour mission d’entretenir au profit du ministère, une réflexion éthique approfondie, permanente et prospective, que celle-ci concerne les enjeux liés à l’évolution du métier des armes ou l’émergence de nouvelles technologies dans le domaine de la défense(x) ». À ce titre, le premier mandat confié au comité portait sur le soldat augmenté, raison pour laquelle, après avoir remis ses réflexions à la ministre des Armées en septembre 2020(x), le comité a présenté publiquement son premier avis sur le sujet le 4 décembre 2020, à l’occasion du Digital forum innovation défense(x).
Le rapport s’organise autour d’une idée directrice claire : il s’agit d’empêcher les dérives possibles du soldat augmenté, en particulier sur le plan des valeurs fondamentales et de la dignité humaine, sans pour autant interdire son développement en tant que tel, chose qui pourrait nuire aux capacités opérationnelles et à la position stratégique françaises. En d’autres termes, il s’agit de fixer le cadre et les conditions selon lesquels le développement des moyens d’augmentation des soldats peut être envisagé. L’avis du comité s’appuie sur treize principes directeurs, qui peuvent être regroupés en trois différentes catégories, renvoyant aux contours et objet même de l’avis, à la nécessité, pour les forces armées, de pouvoir recourir à l’augmentation des soldats et enfin, au cadre de développement et d’usage des moyens d’augmentation. À ces treize principes s’ajoutent – et s’associent – dix-sept recommandations, qui peuvent là aussi être réparties en trois principaux groupes portant sur les conditions d’étude et de développement des moyens d’augmentation, les conditions de son usage et enfin, les « lignes rouges » à ne jamais franchir.
Cet avis constitue ainsi une étape clé pour le sujet du soldat augmenté, du fait des réflexions nourries qu’il suscite mais aussi du cadre de l’étude, de développement et d’usage qu’il instaure. Il définit une position claire, à savoir que les forces armées doivent pouvoir avoir recours à l’augmentation des capacités physiques ou psycho-cérébrales des soldats, à condition que celle-ci respecte un processus précis, des règles éthiques et juridiques claires ainsi que certaines « lignes rouges » à ne pas franchir, comme l’ingénierie génétique. C’est d’ailleurs la position que la ministre des Armées a clairement définie pour la France, affirmant son souhait « de mettre fin à tout fantasme » concernant l’enhancement :
ces évolutions dites « invasives » ne sont pas à l’agenda des armées françaises. Mais il nous faut être lucide, tout le monde n’a pas nos scrupules et c’est un futur auquel il nous faut nous préparer. Et l’avis rendu par le comité d’éthique nous y aide : en recherchant les voies et les moyens qui permettent de maintenir notre supériorité opérationnelle, sans nier nos valeurs et en respectant nos engagements internationaux […] Nous ne disons pas non au soldat augmenté, mais nous en choisissons les modalités : nous rechercherons toujours des alternatives aux transformations invasives, c’est-à-dire des augmentations qui ne franchissent pas la barrière corporelle. Plutôt que d’implanter une puce sous la peau, nous chercherons à l’intégrer à un uniforme. En résumé, nous disons oui à l’armure d’Iron Man et non à l’augmentation et à la mutation génétique de Spiderman(x).
Avec ce comité, cet avis (qui reste néanmoins consultatif) et surtout, cette position clairement définie, la France se positionne à l’avant-poste des réflexions éthiques sur le soldat augmenté, tant en Europe qu’au niveau international, puisque malgré les nombreuses discussions engagées, une telle initiative ne semble pas pour l’instant avoir encore d’équivalent chez les principales puissances contemporaines. Pour autant, l’ensemble de ces éléments montre que le débat non seulement existe au sein des démocraties, mais qu’il s’intensifie.
On observe également une seconde source de pression externe pour les États-Unis, qui concerne cette fois-ci l’attitude des puissances non démocratiques. Les États-Unis ne sont pas en effet les seuls à s’être lancés dans le développement du soldat augmenté. On pense ici à des pays tels que la Russie ou encore la Chine. Dans un contexte de « tech-guerre(x) » accru déjà évoqué précédemment, l’objectif est tout simplement, pour ces derniers, de rester les plus compétitifs et performants possibles afin d’éviter de se retrouver dans une situation de déséquilibre stratégique, notamment vis-à-vis de la puissance américaine.
On peut par exemple citer le cas de l’exosquelette. La Russie a effectivement rejoint les États-Unis dans la course aux systèmes d’armure-exosquelette unifiés, en particulier avec le programme Ratnik(x). La puissance russe ambitionne ainsi de se positionner à l’avant-garde des nouvelles technologies militaires, dans l’esprit de la déclaration du dirigeant russe Vladimir Poutine qui, en 2017, avait affirmé que le pays qui deviendrait leader en matière d’intelligence artificielle serait tout simplement « le maître du monde(x) ». On peut également mentionner le programme chinois mené par l’intermédiaire de l’entreprise Norinco qui, là aussi, vise à s’inscrire dans cette course à l’augmentation. Comme le souligne Michael Peck sur ce point, « avec les États-Unis et la Russie développant des exosquelettes – essentiellement des armures motorisées représentées dans les films de science-fiction et de super-héros comme Starship Troopers et Iron Man –, il était inévitable que la Chine emboîte le pas(x) ».
La volonté d’augmentation ne se limiterait cependant pas à la sphère des dispositifs externes. Deux chercheurs américains, Elsa Kania et Wilson VornDick, ont ainsi soutenu, en 2019, que l’armée chinoise chercherait à utiliser les biotechnologies à des fins d’augmentation des soldats. Selon eux, « la stratégie nationale chinoise de fusion militaro-civile a fait de la biologie une priorité » et « les scientifiques et stratèges militaires chinois ont constamment souligné que la biotechnologie pourrait devenir un “nouveau summum stratégique de la future révolution dans les affaires militaires” »(x). Pour John Ratcliffe, alors directeur du renseignement national américain, Xi Jinping serait prêt à tout pour « faire de la Chine la première puissance militaire du monde ». Ainsi, soutient-il : « Les renseignements américains montrent que la Chine a […] mené des tests sur des humains membres de l’Armée populaire de libération dans l’espoir de développer des soldats dotés de capacités biologiquement augmentées. Il n’y a pas de limites éthiques à la poursuite du pouvoir par Pékin », l’une des raisons pour laquelle la Chine serait désormais, à ses yeux, « la menace n° 1 pour la sécurité nationale(x) » des États-Unis.
Certaines puissances non occidentales semblent donc bien avoir fait du soldat augmenté l’un des axes forts de leur recherche stratégique. Une situation qui suscite, sans surprise, des inquiétudes importantes pour les décideurs militaires américains. « Très franchement, nos adversaires sont en train de poursuivre des opérations d’humain augmenté. Et cela nous effraie vraiment », déclarait par exemple, en 2015, le secrétaire adjoint à la Défense, Bob Work(x).
Un positionnement américain en question
La primauté de l’aspect stratégique
Les États-Unis sont ainsi soumis à un ensemble de pressions diverses, qu’elles émanent de l’intérieur de la société américaine ou des autres pays (démocratiques ou non), et qu’elles poussent vers le développement du super soldat ou vers sa limitation et son encadrement. Face à ce constat, la puissance états-unienne semble pour l’instant privilégier l’aspect stratégique. Le Pentagone voit en effet le soldat augmenté comme un moyen de conserver le leadership technologique et militaire international américain. Alors que « Pékin a l’intention de dominer les États-Unis et le reste de la planète sur les plans économique, militaire et technologique(x) », pour reprendre les propos de John Ratcliffe, les États-Unis ne pourraient pas se permettre de se détourner de tels dispositifs technologiques. On l’a vu, dans le cas de conflits armés, le soldat augmenté constitue une source potentielle d’avantages considérables en matière stratégique et opérationnelle. « Nous devons continuer à gagner les courses technologiques importantes de ce siècle(x) », soulignait en ce sens l’ancien directeur de la DARPA, Steven Walker, en 2018. Une chose qui passerait donc nécessairement par l’enhancement militaire. Les réponses américaines vis-à-vis du phénomène d’augmentation du soldat s’inscrivent ainsi directement dans cette logique.
D’une manière générale, malgré de nombreuses réflexions engagées au sujet du super soldat et surtout, un intérêt actif – ouvertement affiché – pour son développement, le DoD n’a finalement que très peu abordé directement sa dimension éthique. C’est bien l’aspect stratégique qui semble l’emporter. Dans son article (évoqué précédemment) visant à présenter les enjeux du soldat augmenté pour les États-Unis, le colonel Dave Shunk, retraité de l’U.S. Air Force, mentionne ainsi l’exemple du rapport de 2010 rédigé par Amanda Kelley et al. pour le Laboratoire de recherche aéromédicale de l’U.S. Army (U.S. Army Aeromedical Research Laboratory), consacré à l’utilité potentielle des médicaments améliorant la cognition pour les troupes terrestres ou aériennes(x). Il dénonce ainsi le peu de considérations éthiques, tout au long du rapport, concernant les moyens d’augmentation évoqués, constatant en ce sens que l’« examen de la littérature et des questions d’éthique repose sur environ six sources et occupe environ une page sur un rapport de 50 pages(x) ». Il fait d’ailleurs aussi référence au Force Health Protection Concept of Operations (CONOPS) de 2011, qui établit que « l’optimisation de la performance humaine “améliorera la capacité de la future force interarmées à accomplir des tâches essentielles” » et « prolongera l’endurance physique et mentale et augmentera la résilience physiologique et psychologique pour réduire les blessures et les maladies »(x). Ce document, souligne-t-il, atteste bien des nombreuses possibilités offertes par l’augmentation des capacités physiques ou psycho-cérébrales des soldats et plus généralement, de la manière dont les technosciences pourront impacter considérablement les aspects opérationnels de l’armée américaine. « Cependant », constate à nouveau le colonel Shunk, « aucune discussion sur l’éthique n’est mise en avant(x). »
D’une manière générale, cela ne veut donc pas dire que les considérations éthiques sont totalement absentes des réflexions engagées par ou pour le DoD. Elles sont parfois bien mentionnées, mais elles restent cependant et dans l’ensemble largement limitées. Surtout, aucune position éthique officielle claire ne semble pour l’instant émerger en la matière, à l’instar du cas français. La DARPA affirme pourtant, par exemple concernant ses recherches sur les dispositifs neuronaux, prendre en compte les aspects éthiques entourant ce type d’augmentation et même, solliciter l’avis d’experts sur ces questions. L’agence serait effectivement, selon ses dires, « proactive dans la considération des dimensions éthiques, juridiques et sociales » relatives à la neurotechnologie et chercherait à savoir comme celle-ci « pourrait affecter non seulement les opérations militaires, mais aussi la société dans son ensemble(x) ». À propos de son programme intitulé « Neurotechnologie non chirurgicale de nouvelle génération » (« Next-Generation Nonsurgical Neurotechnology », N3), la DARPA indique ainsi que :
Des experts juridiques et éthiques indépendants ont conseillé l’agence lors de la création du programme N3 et continueront d’aider la DARPA à réfléchir à de nouveaux scénarios qui se présentent à mesure que les technologies N3 prennent forme. Ces personnes contribueront également à favoriser un dialogue plus large sur la manière de maximiser les avantages sociétaux de ces nouvelles technologies. Séparément, les auteurs des N3 doivent également décrire des mécanismes pour identifier et traiter les implications éthiques et juridiques potentielles de leurs travaux(x).
Pourtant, malgré ce qu’elle affirme, on retrouve très peu de réflexions éthiques sur l’usage de l’enhancement militaire dans les différents documents ou programmes communiqués par l’agence. Si les réflexions sont menées en privé, elles mériteraient alors de faire l’objet d’une communication publique claire, notamment au vu du contexte évoqué.
Une absence de positionnement éthique clair
D’une manière générale, ce constat s’observe dans la plupart des travaux sur la question effectués en lien plus ou moins direct avec le DoD. Le rapport du Conseil national de la recherche des États-Unis (National Research Council) de 2009, intitulé Opportunities in Neuroscience for Future Army Applications, adresse par exemple dix-sept recommandations au Pentagone sur le sujet des neurosciences, notamment pour bénéficier au maximum des progrès en la matière. Si certaines considérations éthiques sont mentionnées, elles sont ainsi largement limitées(x).
Celles-ci sont cependant bien plus explicitées dans le rapport intitulé Cyborg Soldier 2050: Human/Machine Fusion and the Implications for the Future of the DoD, rendu en 2019 par le groupe de travail « Conseil des biotechnologies pour la santé et la performance humaine » (Biotechnologies for Health and Human Performance Council, BHPC) du DoD(x). Ce document tente ainsi de prévoir les différentes implications que pourraient avoir les technologies d’augmentation humaine pour l’armée américaine au cours des trente prochaines années. Et, sur ce point, tout en soulignant les bénéfices de l’augmentation, le rapport met également en avant certains risques associés.
Le groupe de travail a ainsi dégagé sept recommandations : (1) « le personnel du DoD doit mener des évaluations globales de la conscience sociétale et des perceptions des technologies d’augmentation humaine/machine ; (2) « les dirigeants américains devraient utiliser les forums existants et nouvellement développés (par exemple, l’OTAN) pour discuter des impacts sur l’interopérabilité avec les partenaires alliés à l’approche de 2050 » ; (3) « le DoD devrait investir dans le développement de cadres juridiques, sécuritaires et éthiques dynamiques sous son contrôle qui anticipent les technologies émergentes » ; (4) « des efforts devraient être entrepris pour inverser les récits culturels négatifs des technologies d’augmentation » ; (5) « le personnel du DoD doit organiser des simulations de guerre sur table et des évaluations ciblées des menaces pour déterminer la doctrine et les tactiques des forces alliées et adversaires » ; (6) « le gouvernement des États-Unis devrait soutenir les efforts visant à établir une approche pan-nationale des technologies d’augmentation humaine/machine par rapport à une approche pangouvernementale » et enfin, (7) « le DoD devrait soutenir la recherche fondamentale pour valider les technologies de fusion homme/machine avant de les mettre en œuvre et pour suivre la sécurité et l’impact à long terme sur les individus et les groupes »(x).
On voit donc clairement, ici, la prise en compte de certaines considérations éthiques et plus généralement, des risques sociétaux potentiellement associés à l’usage des technologies d’augmentation. Ainsi, ce rapport constitue probablement l’avancée la plus importante, de la part d’une institution, comité ou groupe liés plus ou moins directement au DoD, vers une reconnaissance et prise en compte des enjeux éthiques relatifs au soldat augmenté. Pour autant, non seulement il n’apparaît en aucun cas suffisant, dans sa teneur, par rapport à l’importance et l’étendue du phénomène de soldier enhancement, mais surtout, il ne représente nullement une prise de position officielle de la part du département de la Défense américain – qui reste pour l’instant, d’une manière générale, relativement silencieux au vu de l’ampleur des enjeux et du rôle joué par les États-Unis dans le développement du super soldat.
Alors que la puissance américaine s’est positionnée, depuis plusieurs années maintenant, en leader des recherches autour du soldat augmenté, elle n’a toujours pas établi un cadre éthique et une position officielle claire entourant son développement et son usage. Face aux multiples pressions internes comme externes, elle ne peut pas pourtant continuer à éluder cet aspect et semble, aujourd’hui, confrontée à un choix important.
Conclusion
En se positionnant comme la première puissance en matière d’augmentation des combattants, les États-Unis ont aussi mis en avant la complexité d’un tel phénomène. Le soldat augmenté, présent depuis longtemps dans l’imaginaire collectif à travers les œuvres de science-fiction, recouvre en fait une réalité multiple. Si ce concept fait écho à la thématique plus générale de l’homme augmenté et que, par conséquent, plusieurs considérations rassemblent ces deux thèmes, nous avons pu voir, au cours de cette étude, que le super soldat arbore néanmoins une véritable singularité et qu’il représente, aujourd’hui, un objet d’études à part entière.
À ce titre, le DoD a affiché un intérêt nourri pour la plupart des moyens d’augmentation, même si ces derniers se situent à des stades bien différents entre l’étude, le développement et l’usage, certains appartenant par conséquent pour l’heure encore au champ de la science-fiction. Cependant, au-delà de la temporalité et de différents stades de réflexion, ce travail a cherché à mettre en avant l’impact que pourrait avoir l’augmentation des capacités physiques et psycho-cérébrales des soldats, surtout sur les aspects stratégiques, opérationnels, concernant le bien-être des soldats et enfin, les conflits armés. L’enjeu de l’enhancement est de taille, de même que les promesses qu’il suscite. Il s’agit ni plus ni moins de venir résoudre les faiblesses inhérentes au combattant lui-même, à savoir les limites liées à sa nature humaine. Comme l’observe Jonathan Moreno, « l’être humain est le plus vieil instrument de la guerre, aussi bien que son maillon le plus fort et le plus faible(x) ». Nous l’avons évoqué, les forces armées ont toujours cherché, au cours de l’histoire, à combler les lacunes humaines tant physiques que cognitives. Pourtant, les perspectives offertes par les progrès technoscientifiques viennent aujourd’hui changer ce rapport à l’augmentation. En cela, elles apportent également des problématiques nouvelles et diverses.
La nature ambivalente de l’augmentation est justement ce qui nourrit le débat aujourd’hui. Alors que certains font valoir les bénéfices importants que pourrait entraîner le soldat augmenté pour les forces armées états-uniennes, d’autres insistent néanmoins sur les dangers d’un tel phénomène et défendent la nécessité d’établir un cadre éthique clair entourant son développement et son usage. On l’a vu, ces débats sont relativement nourris aux États-Unis, notamment du fait de la position stratégique particulière occupée par la puissance américaine dans le monde, mais aussi en raison de l’activisme affiché par le DoD en la matière, surtout à travers la DARPA. De multiples programmes ont bien été financés, en ce sens, au cours des dernières années. Sans surprise, les États-Unis apparaissent au cœur de la plupart des travaux sur l’enhancement militaire. Cependant, cet intérêt pour le cas américain s’explique aussi par la quantité d’informations rendues publiques par le Pentagone. En effet, les États-Unis ne sont pas seulement la première puissance en matière d’augmentation militaire. Ils sont aussi le pays partageant le plus d’informations sur les projets, la mise en place de programmes de recherche ou développement voire l’usage du super soldat, en particulier par le biais de la DARPA. C’est sans aucun doute l’une des raisons pour laquelle l’agence est régulièrement l’objet d’analyses sur le sujet. Pour résumer, la situation américaine constitue un cas d’étude idéal(x). Une observation qui a donc aussi justifié ce choix de se focaliser sur la situation états-unienne.
S’il semble aujourd’hui impossible de se détourner du soldat augmenté, tout particulièrement pour des raisons stratégiques, il est néanmoins fondamental de définir un cadre et des limites solides pour son développement et son usage. Les enjeux et implications de telles réflexions sont multiples et multidimensionnels. « En changeant la biologie humaine », observe à ce sujet Patrick Lin, « nous pouvons également changer les hypothèses qui sous-tendent les lois de la guerre existantes et même l’éthique humaine » et, « si tel est le cas, nous aurions besoin de réexaminer les fondements de nos institutions sociales et politiques, si les normes en vigueur ne peuvent s’étendre aux nouvelles technologies »(x). Sur ce point, le rapport du Comité d’éthique de la défense, en France, a constitué une étape fondamentale, qui rappelle aux États-Unis la nécessité de fixer une ligne claire en la matière. Pourtant, le DoD semble pour l’instant se focaliser avant tout sur l’aspect stratégique – un constat qui n’apparaît pas réellement nouveau. La DARPA a effectivement été lancée durant la guerre froide et la plupart de ses programmes de l’époque se sont inscrits dans le contexte plus global de lutte stratégique permanente avec l’URSS. Sur ce point, l’effondrement de l’Union soviétique aurait joué un rôle important dans la réorientation de la stratégie de recherche et développement de l’agence – une réorientation vers l’augmentation militaire. En cela, c’est bien la découverte de vastes programmes soviétiques d’armes biologiques qui aurait poussé la DARPA à investir la biologie et les sciences de la vie. Désormais, l’un des objectifs est devenu l’amélioration directe des performances physiques ou psycho-cérébrales des soldats, au-delà des différents systèmes d’armes(x).
Le soldat augmenté est ainsi clairement associé à la dimension stratégique globale, et l’attitude des États-Unis à son égard ne semble pouvoir se dissocier, pour l’instant, de la compétition entre grandes puissances, en particulier au vu des bénéfices associés en la matière. Pour le dire autrement, l’augmentation est devenue un enjeu important, si ce n’est incontournable, pour les puissances militaires contemporaines. C’est justement le sens de l’observation de Jonathan Moreno, pour qui « le premier acteur étatique (ou non étatique) capable de construire de meilleurs soldats en utilisant des technologies de neuro-augmentation aura fait un énorme saut dans la course aux armements(x) ». C’est la raison pour laquelle les États-Unis en ont fait un axe fort de leur recherche stratégique. Pourtant, malgré la pression que font peser des pays tels que la Russie ou la Chine, la puissance américaine ne semble pas pouvoir continuer à éviter de se confronter aux problématiques et enjeux qui entourent le concept de soldat augmenté, en particulier si les démocraties occidentales poursuivent leurs réflexions en cours. À l’instar du cas français, une ligne états-unienne claire permettrait d’envoyer un message important au reste du monde sur le sujet de l’augmentation.
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