3 questions à... Camille BOUTRON

Camille, qui êtes-vous ? Racontez-nous votre parcours... 

Je suis devenue sociologue par accident ! J'ai commencé mes études universitaires en histoire et j’ai continué jusqu’en maîtrise, au cours de laquelle j'ai rédigé un mémoire sur la participation des femmes aux Jeux Olympiques. A l'époque je pratiquais l'équitation en compétition et ce sujet était un bon moyen de relier ces deux aspects de ma vie, le sport et les études.

Mais par la suite, j'ai tout arrêté pour prendre une année sabbatique et voyager un peu et cela a tout bouleversé. À mon retour je ne montais plus à cheval et j'avais une nouvelle passion, l'Amérique du Sud où j'avais effectué un voyage extraordinaire. Je me suis donc inscrite en DEA (Diplôme d’études approfondies) de sociologie à l'Institut des Hautes Etudes sur l'Amérique latine à Paris. Pourquoi ce changement de discipline ? Je voulais faire du terrain ! J'ai gardé en tête l'idée de travailler sur les femmes, à ce moment-là plus par besoin de donner une cohérence à mon parcours que parce que cela me passionnait vraiment et je suis repartie au Pérou faire du terrain.

Cela m'a plutôt réussi et à la suite de mon DEA j'ai reçu un financement pour poursuivre en doctorat. À l'époque, honnêtement, je ne me projetais pas vraiment, j'étais juste consciente de la chance que j'avais de pouvoir poursuivre mes études tout en voyageant !

Ma thèse portait sur la participation des femmes au conflit armé qui a dévasté le Pérou entre 1980 et 2000. J'ai fait un travail de terrain de plusieurs années au cours duquel j'ai réalisé des entretiens avec des femmes ayant milité au Sentier Lumineux et au Mouvement Révolutionnaire Tupac Amaru, les deux guérillas ayant pris les armes contre l'État péruvien à l'époque, mais aussi avec des femmes ayant intégré des organisations d'autodéfense dans les zones rurales. J'ai passé beaucoup de temps dans les prisons et cela m'a profondément marquée, peut-être parce que j'avais vécu en internat à plusieurs moments de ma vie et que ces expériences mélangées m’ont fait prendre conscience des inégalités qui caractérisent les relations hommes-femmes. J'ai fini par être convaincue par les études féministes et embrasser pleinement le sujet, alors qu'au début c'était plutôt par curiosité que je m'y étais engagée.

Après ma thèse, soutenue en 2009, j’ai été confrontée au défi que représente l'insertion professionnelle quand on est une jeune chercheuse. Cela m'a conduite à rester à l'étranger et j'ai  fait un premier post-doctorat au Centre d'Etudes et de Recherche international de l'Université de Montréal au Canada. J’ai fait un second post-doctorat à l'Institut de Recherche pour le Développement, un institut de recherche français pour lequel je suis partie en mission à Lima. Ensuite j'ai accepté un poste de maître de conférences à l'Université de Los Andes à Bogota où j'ai travaillé pendant deux ans avant d'intégrer l'IRSEM. Entre la fin de ma thèse et mon entrée à l'IRSEM, mes thèmes de recherche ont évolué, et, outre les femmes combattantes, j'ai travaillé sur les conditions de participation des organisations féministes au processus de paix en Colombie. J'ai aussi ouvert mes perspectives de recherches à d'autres aires géographiques. J'ai également beaucoup enseigné et suivi des étudiants et étudiantes de master, ce qui a été à la fois un vrai tournant dans ma vie professionnelle et un enrichissement personnel immense.

Je suis arrivée récemment à l'IRSEM et revenir en France après autant d'années à l'étranger est presque comme une nouvelle expatriation ! C'est un véritable défi car il s'agit de se sentir à nouveau chez soi dans son pays, mais aussi de réussir à trouver sa place dans le monde universitaire et de la recherche français en assumant un parcours un peu "en dehors des clous". Mais j'ai été très bien accueillie à l'IRSEM qui se révèle être le lieu idéal pour effectuer cette transition !

 

Quels sont vos axes de recherche actuellement ? 
Où peut-on vous lire ?

J'ai publié plusieurs articles sur les femmes combattantes au Pérou, dans des revues comme Critique Internationale et Autrepart. En outre, je suis sur le point de publier dans les  prochains mois un ouvrage aux Presses Universitaires de Rennes intitulé Femmes en armes : itinéraires de combattantes au Pérou (1980 - 2009), ainsi qu'un article sur les femmes dans le Sentier Lumineux dans la revue Vingtième siècle, ce qui pourra donner un aperçu de mes futures recherches et productions au sein de l'IRSEM.

Je termine actuellement une recherche sur le rôle des acteurs internationaux (ONU, coopération internationale, ONG) sur la création d'espaces d'influence pour les organisations de femmes dans la construction de la paix en Colombie. Je prépare un article de fond sur le sujet, et en attendant sa publication, il est possible de lire un briefing à paraître dans le prochain numéro du Journal of Peacebuilding and Development.

Par ailleurs je commence un programme de recherche portant sur les différents aspects de l'engagement des femmes dans les guerres et les conflits armés. Je vais m'intéresser aux femmes impliquées dans les organisations djihadistes mais aussi aux femmes militaires des armées françaises mobilisées dans des opérations de combat. Je n'abandonne pas tout à fait l'Amérique latine car j'intègre aussi dans cette  analyse une réflexion sur la réinsertion des combattantes FARC dans la société civile. Ces trois cas extrêmement distincts me permettront de produire une analyse innovante sur l'expérience combattante féminine au début du 21e siècle qui représentera, je l'espère, un apport aux champs représentés par les études sur la guerre et les conflits armés.

Une note de l’IRSEM sur les femmes combattantes est actuellement en relecture et devrait être bientôt publiée !

 

Pourquoi avoir choisi la « recherche » ?
Comment percevez-vous votre rôle de chercheur ?

La sociologie et l'Amérique latine sont deux rencontres qui ont bouleversé ma vie. La première m'a donné des clefs pour adopter une position réflexive sur différents sujets, comme la trajectoire de chacun et comment le monde se construit aussi au travers du regard des autres. Pour moi la sociologie est extrêmement émancipatrice en ce sens, et c'est bien pour cela qu'elle a autant de détracteurs. Alors que je me formais en tant que sociologue, j'ai vécu une longue période au Pérou, ce qui m'a fait prendre conscience du poids de l'histoire coloniale sur le monde et m'a permis de prendre une certaine distance avec la France, mon pays d'origine et de la voir autrement.

La recherche est venue s'imposer tout naturellement au sein de cette démarche réflexive, car une fois cela acquis j'ai eu envie de le mettre en pratique dans ma vie professionnelle.

Je pense que la recherche permet de construire un regard sur le monde qui peut bousculer un peu les idées reçues, remettre en question ce qui apparaît comme des évidences ce qui est fondamental dans une société démocratique. Elle n'est pas la seule à pouvoir le faire cependant, loin de là !

En tant que chercheuse je crois que mon rôle est d'être capable de rendre compte au plus grand nombre des connaissances produites, ce qui signifie ne pas cantonner ses activités au cercle d'initiés mais se placer dans une dynamique d'échanges, de collaboration et de transmission. Je pense par exemple que l'enseignement est indispensable et peut difficilement être séparé de la recherche.